NUITS CLOSES – Acte I Parihs (extrait n°1)

Cet extrait correspond aux pages 20 à 27 de l’acte I du roman « Nuit Close » ©

 

(…) Mais tandis que le boulevard continuait de se dérouler sous leurs pas comme un immense tapis grisâtre s’écoulerait en cascade le long de son rocher ; on vit paraître un peu plus loin, par delà l’imposante route criblée de pavés et découpant la voie en deux, le groupe de jeunes hommes auquel l’affluence nous avait arraché un peu plus tôt.
Il passa avec la légèreté de vigueur par une journée aussi resplendissante et l’aplomb auquel donne naturellement droit cette assurance de la jeunesse Rien ne semblait d’ailleurs pouvoir enrayer l’incroyable mécanique à l’œuvre, pas même la lenteur des perturbations de la foule. Ce frais bouillonnement de la vie qui s’épand à la réalité offrait un spectacle d’un agrément rare où chaque geste, ici bas, se déclinait à l’ensemble comme autant de coups pinceaux savamment disposés. On les vit se fondre dans cette imposante composition où régnait le chaos des sens et l’équilibre des pensées. Elle était à présent courue d’une onde aux contours grelottants tandis qu’un froid bleuâtre la dominait et pour cause : malgré le ciel d’azur ou l’éclat des rayons du soleil, l’air se faisait vif et sec. Du reste, nombre de passants se trouvaient vêtus d’épais manteau, certains mêmes s’étaient couverts de longues écharpes et petit bonnets.
Mais il y avait de l’exaltation dans sa fraicheur ! Et c’est pourquoi tous semblaient l’aimer sans exception. Elle s’engouffrait pour aller droit au cœur et y faire retentir les accords épanouis d’une horde de harpes résonnant quelque ode secrète à la joie et au bonheur.
Pour cela chacun lui devait reconnaissance.
Et chacun affichait la même expression réjouie.

— Aussi, ne sommes-nous pas bien aise de ce cher raccourci employé une nouvelle fois ? » Entendit-on s’exclamer le masque d’Arlequin.
Le groupe de jeunes hommes s’était entre temps rapproché et évoluait maintenant avec indifférence au milieu de la foule.
— Assurément. Lui répondit le cochon d’un air joyeux. Rappelez-moi à qui devons-nous cette fabuleuse idée ?
— Je ne crois pas qu’elle soit particulièrement due à quelqu’un.
— Il s’agissait autant que je m’en souvienne d’une réflexion commune, acquiesça le lapin.
— Vraiment ? S’étonna-t-il en essayant de comprimer quelque bâillement. Voilà donc pourquoi je n’en avais aucun souvenir…
On entendit le voile obscur toussoter faiblement et le petit groupe se tourna presque aussitôt vers lui, croyant sans doute qu’il y avait là, dissimulé, l’objet d’une réaction. Celui-ci fit d’abord mine n’avoir rien remarqué mais comme ses comparses ne semblaient vouloir renoncer avant d’avoir obtenu réponse, il finit par se racler la gorge, annonçant de ce fait l’imminence de sa prise de parole.
— Encore que… Commença-t-il avec un mélange de nonchalance et d’hésitation gênée. Nous eussions très certainement pu gagner davantage de temps en ne passant point par l’esplanade.
« Oh ! »
A peine eut-il achevé sa phrase qu’un murmure désapprobateur s’empara d’une bonne partie du petit groupe.
— Monsieur je ne puis vous laisser parler ainsi ! S’exclama l’Arlequin.
— L’esplanade est un passage obligatoire auquel nous nous devons de faire honneur chaque jour que le destin place sous nos pieds ! Renchérit un autre.
— C’est pourtant une sotte coutume, une perte de temps et d’énergie : songez à toutes ces marches…
Le jeune homme dont le visage était recouvert d’une maque au large sourire leva la main dans sa direction tout en continuant d’opiner de la tête.
— Pour ma part je suis assez d’accord.
— De grâce messieurs ne relançons pas ce débat aux conclusions discourtoises, s’empressa de les interrompre la tête de lune.
— Là n’est pas la question.
— La conclusion est en vérité fort simple, reprit l’Arlequin. Un peu plus de la moitié d’entre nous est favorable à ce détour – si c’en est toutefois vraiment un – tandis qu’un peu moins de la moitié est contre.
— Cela fait tout de même beaucoup de mécontents, vous en conviendrez ?
— J’en conviens mais il faudra s’y tenir aussi longtemps que nous n’aurons pas trouvé meilleur système.
— Vous qui faites partie de la première moitié et avez donc voix sur la question. Cette attente n’est cependant pas pour vous déplaire je me trompe ?
— Les voilà repartis !
— Il me semblait pourtant bien avoir exprimé le désir, pas plus tard qu’à hauteur de la rue de Rosette, que nous ne parlions point de cette méchante affaire.
— Bien. Reprit le cochon d’une voix bourrue. Dans ce cas n’en parlons plus…
— Sage décision.
Et le petit groupe se tut alors comme chacun des jeunes gens semblait s’être renfrogné derrière son masque.
Ils marchèrent quelques pas encore sans dire un mot lorsque l’on vit soudainement à leur gauche se présenter une ruelle. Sombre et étroite, elle se détachait du boulevard pour s’enfoncer entre deux larges bâtisses dont la puissante verticalité ainsi que la rudesse des matériaux n’étaient pas sans évoquer quelques altières silhouettes d’obscurs et antiques colosses. Il était du reste impossible d’en distinguer le terme car sinueuse ; la ruelle se dérobait à notre regard après avoir cheminée sur une vingtaine de mètres seulement. Les jeunes gens s’y engagèrent sans l’ombre d’une hésitation et leurs pas résonnèrent alors comme autant de bravades au pesant mutisme qui semblait habiter les lieux. On les vit avancer de quelques mètres puis disparaître en franchissant sa première tergiversation. Autour, les ténèbres qui planaient s’abattirent et l’accalmie revint. Dehors, la foule continua de s’écouler en toute indifférence. Cette minuscule artère frappait pourtant. Non pas au premier abord, mais pour peu qu’on lui accordât un coup d’œil prolongé car sa tournure n’avait ni la franche simplicité géométrique, ni la nette démarcation des autres. Le doute faisait échos à ses façons et l’on pouvait aisément voir dans la forme biscornue des deux réverbères qui la bordaient, l’étrange représentation d’une paire d’yeux fixes observant les alentours avec cette suspicion qu’appelle la crainte d’être surpris. Vue d’ici, cette dernière avait quelque chose d’une porte dérobée à l’aspect menaçant et cette impression n’était qu’accentuée par contraste avec la lente et doucereuse perspective du boulevard qui se glissait aux côtés des eaux tranquilles du fleuve. En un mot comme en cent, tout ce que l’on pouvait voir de son aspect extérieur semblait être une invitation à renoncer de s’y introduire, à ne pas abandonner la quiétude de celui-ci pour les mystères impénétrables de celle-là.
Néanmoins, si guidé par quelque effronterie de la curiosité l’on franchissait cette arche ténébreuse, voici ce que l’on pouvait y découvrir.
L’étroite ruelle serpentait donc entre les fondements d’immeubles aux façades anonymes. D’un bout à l’autre de cet auditoire, fenêtres et volets se trouvaient clos ou repliés comme des témoins en peine se seraient couverts les yeux de leurs mains. Il n’y avait point de lumière ici bas. L’ombre des imposantes bâtisses régnait en maître et de cet opaque tapis d’obscurité qui masquait le sol semblait jaillir vu d’en haut comme une fine entaille sur la face de cette immense Cité. Un sinistre rictus en guise de réponse directe et verticale à l’éclatant soleil qui dominait les cieux.
Pour une raison inconnue, les lampadaires accrochés aux façades restaient obstinément éteints. Ils semblaient pourtant montrer le chemin telle une colonne fantomatique et vagabonde dont on aurait ôté l’éclat.
Mais il y avait plus étrange encore.
Au fur et à mesure que la ruelle défilait, une pénible sensation s’immisçait au cœur de nos sens. D’abord innommable, ce n’était qu’au terme de plusieurs minutes de marche et une fois seulement après que la clameur du boulevard ait été perdue d’entre ses replis que ce sentiment trouble se révélait à nous. La puanteur. Il y avait en effet dans l’air quelque chose d’un souffle rance et monotone. On pouvait sentir s’exhaler dans l’air l’odeur de Pensées nauséabondes. Porteuses de craintes et d’obscurité elles se s’étalaient à tous ces tristes balcons surplombant la ruelle de leurs hauts airs impassibles. Rien ne nous apportait ici quelque semblant de lumière à cette énigme hormis les bacs desdites fleurs que l’on gardait bien à l’œil: aussi pourris et périmés que leur contenu L’odeur pourtant ne semblait pouvoir s’y résumer. Elle était bien trop forte et l’atmosphère se contentait d’haleter tout le long de la voie, véritable trachée de pierre, depuis et vers quelque point inconnu situé sans doute plus en amont. Sèche comme une prise de conscience aussi soudaine qu’inattendue c’était bientôt à la stupeur de nous saisir car cette « respiration » comme on pourrait l’appeler achevait alors de découvrir la formidable étendue de ses gammes indélicates. Sa puissance, son volume semblaient immédiatement démesurés par rapport à la fugacité de la ruelle dont on n’aurait guère attendu plus qu’une simple brise. Les Pensées, bien que nombreuses, ne pouvaient – on l’a déjà dit – suffire à expliquer ces maux. C’était un peu comme si une formidable bête reposait à l’autre bout, lui insufflant quelque air atroce à chacune de ses inspirations. Au fur et à mesure de la progression on ne manquait pas de remarquer non plus comme partout alentour la pierre se dégradait petit à petit. Elle semblait accuser et cumuler tous les stigmates possibles, depuis une teinte noirâtre peut être résultante du voile d’ombre qui la couvrait et s’en serait finalement imprégné, mais aussi la roche elle-même : sa forme indélicate déclinait d’une façade à l’autre comme une mosaïque ancienne rongée par l’air du temps. La surface craquelait par endroit. Chacune de ses fissures prenait des mines de cicatrices et ses imperfections d’écrits d’une langue inconnue gouvernée par le secret.
Quelle pouvait être la cause d’une telle débâcle ?
La réponse se gardera bien d’être donnée.
Mais après ces quelques minutes de progression une nouvelle surprise guettait l’impétueux passant que sa persévérance avait mené jusqu’ici. Les deux courbes d’immeubles parallèles jonchant la voie s’interrompaient alors sur une bonne distance et le vide, mettons l’interstice, qui se soustrayait à la ruelle se trouvait alors être des plus inattendues. Aucun signe extérieur tel que nous venons de les voir n’aurait pu jusque là offrir le moindre indice quant à ce dont on l’avait obturé.
Une place s’étalait là.
Richement décorée d’imposantes statues, le sol immaculé d’un étroit dallage de marbre blanc, son apparence contrastait de façon singulière avec le reste du passage et ses pavés aux allures invalides. A son extrémité se dressait un large bâtiment à la découpe droite et solide mais non moins esthétique. De nombreuses fenêtres hautainement rectangulaires en couvraient la façade comme une armée d’yeux béants figée sur tout ce qui pouvait s’offrir à elle. Il y avait aussi une coupole. Elle soutenait un drapeau. Trois couleurs se le partageaient. On le voyait s’étendre au ciel avec toute la nonchalance que le lui accordait son bon jugement et tantôt dressé, tantôt en berne, il suivait l’humeur changeante de la brise.
Au milieu et d’ailleurs un peu partout sur le reste de la place s’affairaient un grand nombre de silhouettes notamment vêtues de ce qui semblait être des uniformes de couleur noire à quelques travaux manuels.
Notre petit groupe – on venait de le retrouver tandis qu’il passait par là – longea d’un pas rapide l’enceinte du lieu. Celui-ci était en effet si nous ne l’avons pas déjà écrit bordé d’une haute grille incurvée en son pinacle. Les barreaux, bien que relativement proches les uns des autres, n’obstruaient en rien la vue au passant et l’on pouvait donc se délecter sans mal de la vision de cette cours à l’allure impérieuse mais néanmoins avenante ainsi que du somptueux édifice qu’elle supportait.
Pour quelques motifs cependant, d’aucun de ceux qui passaient là ne semblaient y porter l’attention. Ils étaient certes fort peu; mais c’était précisément pour cette raison que ce dernier détail paraissait avec une telle évidence. Etait-ce le fruit d’une désinvolture soigneusement calculée ? Ou seulement la marque d’un esprit trop habité par ses préoccupations ? Nul n’aurait pu y répondre.
Aucun doute en revanche quant à l’air entendu que notre groupe de jeunes gens afficha alors. On les vit d’abord longer la grille dans le plus grand silence, puis jeter un œil à l’intérieur, enfin leurs regards portèrent sur les sombres silhouettes qui y travaillaient. On remarqua bientôt que toutes portaient de larges ceintures. De larges ceintures garnies de nombreux accessoires étincelants sous l’éclat du soleil ainsi que de plaques sur lesquelles semblaient figurer quelques inscriptions. Leur identification restait malheureusement dans les deux cas fort incertaine à cette distance.
— Regardez-cela ! » S’exclama alors quelqu’un.
Le groupe suivit un doigt du regard. C’était celui de l’Arlequin, il pointait en direction de la cours.
— J’ignorais que ces messieurs s’étaient pris de passion pour notre flore ! Reprit-il en un rire à moitié étouffé.
En y prêtant attention, on s’aperçut que ces mystérieuses silhouettes s’avéraient être effectivement des jardiniers. L’importante végétation qui se trouvait là nous apparut du même coup dans toute sa fraîcheur revigorante : objet de tous les égards de ces hommes vêtus de couleurs sombres que l’on voyait s’affairer ça et là autour des parterres de fleurs multicolores, les bras tantôt chargés d’un arrosoir, tantôt d’un râteau. Ils bêchaient, ratissaient, arrosaient, s’éloignaient de quelques pas avant de recommencer un peu plus loin et ainsi de suite. Le souffle de l’Élysée semblait faire vivre cet endroit et insuffler quelques secrètes couleurs aux plantes ou fleurs disposées de part et d’autres de ses longs chemins. Tous recouverts d’un fin drapé de cailloux ocres, ceux-ci, droits comme la moral, reluisaient à la morsure du soleil. Il n’y avait point d’ombres dans ce parc (car ce n’était finalement pas une cours et encore moins une place). La lumière était partout : irradiant de chaque côté comme un immense tapis incandescent et il y régnait une telle chaleur que l’on osait à peine effleurer les noirs barreaux de la grille par peur de s’y brûler.
— Il faut croire que les agents eux aussi peuvent être sujets à des sanctions », murmura le masque de lapin.
Plusieurs des jeunes gens du groupe, sans détourner le regard froncèrent les sourcils en inclinant l’oreille vers lui.
— Qu’entendez-vous par là ? » Demanda quelqu’un.
— Et bien ceux-ci ont vraisemblablement fauté. Les voilà punis.
— Peut-être s’agit-il simplement d’une corvée », suggéra la tête de lune.
— Peut-être, acquiesça le voile de nuit. Cela expliquerait leur nombre.
— J’en compte une septaine.
— N’est-ce pas un peu beaucoup pour une punition ?
— Et s’ils avaient fauté à plusieurs ?
— Alors cela ne serait plus une faute mais un impair.
Sans raison apparente, cette dernière remarque en fit rire quelques uns.
— Messieurs je vous en prie… » Parvint à articuler le masque au large sourire. Ne nous dissipons point ! »
Et ils atteignirent bientôt ce qui semblait être l’accès principal du parc : on pouvait y voir une imposante grille de forge joliment décorée d’une série de motifs à spirales. Elle était encadrée par deux magnifiques réverbères aux côtés desquels se tenaient deux silhouettes, chacune parée d’un uniforme de couleur sombre que l’on aurait pu malencontreusement confondre avec ceux du parc s’ils n’avaient été bardés de nombreuses décorations et autres symboles. Une arche en pierre surplombait le tout depuis ses larges colonnes en marbre dont l’écartement achevait de lui donner cet aspect béant et monumental.
Les jeunes gens, dont la discussion avait pendant ce temps semble-t-il atteint son rythme de soutenance, c’est-à-dire celui où chacun se laisse aller à ses réflexions et commentaires dans la plus totale liberté, déclina soudain jusqu’à s’éteindre. On les vit tous jeter un seul et même regard fugace en direction des deux silhouettes. Impossible en revanche de savoir s’il leur fut rendu ou non car toutes deux avaient les yeux recouverts d’ombre : celle de leurs couvre-chefs autant qu’il nous fut possible d’en juger. Une épaisse plume de couleur rouge s’y tenait dressée et sans doute maintenue comme le vent ne semblait avoir aucune prise sur elle.
Ce n’est qu’après les avoir dépassés et mis entre eux une distance respectable – tout au plus deux dizaines de mètres – que le masque de canard reprit la parole d’une voix susurrante :
— N’était-ce pas les mêmes il y a déjà deux semaines ? »
Et le petit groupe réprima un fou rire.
— Illustres inconnus, soupira l’Arlequin.
Mais le visage au sourire bouffonesque qui s’était déjà retourné vers la grille et observait les sombres silhouettes s’affairer à l’intérieur du parc les interrompit d’un geste de la main.
— Regardez cela !
Tous se turent et jetèrent un œil par delà les barreaux.
Au loin plusieurs d’entre elles s’étaient regroupées auprès d’un parterre de fleurs et creusaient le sol avec zèle. Apparut alors depuis l’autre extrémité du jardin et se détachant de l’édifice, une colonne d’individus à l’aspect strictement identique. Ils semblaient avoir toutes les peines du monde à soutenir le tronc d’un arbre aux dimensions pourtant modestes. On les vit avancer et reculer en équilibre selon le bon vouloir du capricieux végétal dont les racines traînaient au sol comme les pieds d’un détenu que l’on mènerait à la potence. Enfin, après avoir manqué à maintes reprises de le faire tomber, les silhouettes atteignirent le parterre auquel il devait être destiné selon toute vraisemblance. Le trou s’était entre temps agrandi de façon considérable et il ne fallut guère plus qu’une poignée de minutes pour élever l’arbre au beau milieu de ce tapis de fleurs
— Quelle absence de goût… »
C’était le groupe de jeunes gens.
Ils avaient interrompu leur marche et observé la scène depuis un minuscule renfoncement de l’enceinte, lequel devait servir à s’abriter par temps de pluie.
— Vous exagérez, protesta la tête de chat. Il n’est pas si mal que cela en vérité.
— Je suis d’accord, renchérit l’arlequin. Que lui reprochez-vous en fait ?
— Ses feuilles ne sont évidemment pas toutes vertes…
— Mais il s’agit bien du lot prescrit par la nature.
Le jeune homme dont le visage était couvert d’un masque de loup secoua alors vivement la tête.
— Messieurs, sans doute m’avez-vous mal compris. Ce n’est point tant le choix de l’arbre que celui de ses geôliers que je blâme : celui de l’avoir placé à cet endroit. Regardez comme il semble perdu, seul parmi ces fleurs.
— Que voulez-vous ? On ne peut porter un bon jugement sur tout.
— Maintenant que vous en parlez il n’est pas tout à fait faux de dire cet arbre aurait pu être mieux loti.
— Il rompe la perspective de cette rangée et provoque une sensation visuelle assez désagréable.
Plusieurs des jeunes gens hochèrent la tête et l’on observa un silence méditatif se glisser entre eux.
— Comme ce choix paraît étrange en effet, reprit bientôt l’un des jeunes gens d’une voix pensive. D’ordinaire ces jardins se prêtent mieux aux effets d’alignement. »
— Ce serait le cas si l’arbre n’avait été déposé là, à l’improviste, assura l’arlequin.

Un calme presque idyllique avait maintenant gagné les lieux; les passants – tout d’abord rares – s’étaient maintenant dissipés au même titre que la rumeur du boulevard durant notre progression. On peut même écrire qu’une fois à hauteur de l’enceinte et du bâtiment qu’elle protégeait on avait à la fois perdu toute trace des voix extérieures. Le pépiement des oiseaux avait pris place et s’élevait à présent dans l’air comme une douce rengaine.
Nous l’avons appelé « ruelle » mais ce nom ne pouvait finalement lui rendre justice qu’à condition de l’opposer à la démesure de l’édifice qu’elle côtoyait. Il y avait une sorte de grandeur prééminente qui régnait en cet endroit et le dénaturait. Tel un diamant dont l’envergure dépasserait celui de son écrin, la ruelle semblait avoir toutes les peines du monde à contenir ce fardeau qu’on lui avait imposé. Il l’assujettissait par l’amabilité de ses manières et l’écrasait sous la lourdeur de son apparence comme une terrible mâchoire dont jamais l’étreinte ne se relâcherait.

— Tiens ! » S’exclama alors le masque de cochon d’une voix où se mélangeait surprise et amusement. Le groupe fit volte-face. J’ignorais que les agents étaient autorisés à mettre des vêtements civils sous leurs uniformes ! »
On ne releva qu’à la fin de sa phrase le soupçon de médisance qui l’habitait.
Il ne fallut du reste qu’une poignée de secondes pour comprendre le sens de ses paroles : par delà la grille l’un des jardiniers avait ôté le haut de sa tenue noire, sans doute accablé par la chaleur, et affichait un maillot de corps sur lequel était inscrit un nom. Peut-être le sien.
— Comme c’est étrange », murmura l’arlequin.
Les autres acquiescèrent en suivant l’homme du regard.
— Nous ne devons cependant pas oublier notre première hypothèse : il s’agit selon toute vraisemblance d’une punition, reprit le masque au large sourire. C’est à des fortes têtes que nous avons affaire et je suis sûr qu’un écart de plus ou de moins leur est égal. »
L’ensemble du groupe ou presque acquiesça et la plupart se décollèrent de la grille avec une mine réjouie ou satisfaite.
Mais tandis qu’ils s’éloignaient d’un pas rapide, une voix retentit alors non loin.
« Des agents vous dites ? »
Dur et cassant au premier abord, son timbre ne détachait qu’ensuite les accords doucereux qu’ils soutenaient en second plan. Le groupe interrompit brutalement sa marche. On les vit d’abord s’interroger les uns et autres par des haussements de sourcils avant de parcourir les alentours d’un seul et même regard.
Un vieil homme se tenait là, tout proche, adossé au mur d’une large bâtisse dont la façade faisait face à la cours et sa grille. Il les observait d’un œil réjoui du haut de son imposante silhouette. Ce dernier détail frappait d’autant plus d’ailleurs qu’il semblait impossible d’avoir pu le rater jusqu’alors et pour tout dire, seules les ténèbres imprégnées que l’on pouvait voir se fondre à la base de la devanture auraient pu constituer quelque affût et prémices d’explication.
Du reste, comme il n’y avait pas d’autres personne étrangère au groupe dans les environs immédiats, il ne fit aucun doute qu’il était l’auteur de cette question. Les jeunes gens qui s’étaient arrêtés à seulement quelques mètres le fixèrent sans comprendre. Il y avait dans sa physionomie autant que son attitude quelque chose d’inexplicablement cocasse et sévère à la fois.
— Qu’est-ce donc ? Finit par lancer l’Arlequin d’une voix incertaine.
Le vieillard se décolla du mur avec une aisance presque anormale puis s’avança jusqu’à la grille pour plonger son regard à l’intérieur de la cours. On le vit lever le bout d’une canne qu’il avait dû jusque là tenir hors de notre regard, de la main gauche et la promener contre les barreaux. Un hymne étrange aux sonorités métalliques retentit mais il fut presque aussitôt supplanté par sa voix.
« J’ai dit : de quels agents êtes-vous en train de parler ? »
Doucereuse et plaisante à l’oreille, celle-ci semblait pourtant dissimuler un écueil. Tel le fruit pourri qui s’abrite derrière les feuilles de l’arbre, ce ton ne pouvait se suffire à lui-même.
L’Arlequin, qui semblait s’être auto-désigné porte-parole du groupe, avala sa salive et l’on vit passer dans son regard une lueur d’hésitation.
— Je pense que vous n’avez pas regardé. Il inclina la tête en direction de la grille. Je parle de ceux que l’on voit entretenir le parc en ce moment même. »
Le vieil homme haussa les épaules sans prendre la peine d’y jeter un œil.
« Oh ! S’exclama-t-il après quelques secondes d’une apparente réflexion. Sans doute voulez-vous parler des jardiniers ! »
L’Arlequin accusa un léger sursaut et s’empressa de le contredire.
— Non pas, je parle bien des agents, insista-t-il. Ne les voyez-vous pas aller et venir dans leurs sombres uniformes ? » Il y avait maintenant une pointe d’irritation dans sa voix et le vieil homme dut s’en rendre compte comme l’on vit un faible rictus paraître alors au coin de ses lèvres.
— La seule chose que je puis voir est une bande de jardiniers dont les tenues auraient besoin de faire un tour chez le blanchisseur.
Ne parvenant à dissimuler un peu plus leur malaise, les jeunes gens se tournèrent alors comme un seul et même corps en direction du parc. La stupéfaction les y attendait.
Car l’on pouvait à présent voir chacun des hommes ou presque, aller et venir tête libre et torse nu. Leurs redingotes, salies par la terre avaient été abandonnées. Elles jonchaient le sol, semblables à des ombres harassées par le labeur.
« Alors ? »
C’était la voix du vieillard.
L’Arlequin fit volte-face, bientôt imité de ses pairs.
Le silence parla pour eux.

Quelques minutes plus tard le groupe s’était remis en marche et cheminait de nouveau le long de la ruelle.
— J’y pense ! S’exclama brusquement la tête de chat. Peut-être certains d’entre vous se rendront-ils ce soir à la Nuit de Sultan ? »
Un vague soupir parcourut l’assemblée. Il fut cependant difficile d’en saisir la motivation.
— Jésus… se plaignit le masque au large sourire. Nous avons déjà longuement discouru sur le sujet : chacun ici présent s’y trouvera. Vous nous ennuyez à faire des répétitions.
Son interlocuteur inclina profondément la tête d’un air navré. Les autres pour leur part ne semblèrent pas le moins du monde importunés de cette prise de parole aussi soudaine qu’étonnement propice.
— Pardonnez messieurs mon étourderie.
Ils lui pardonnèrent bien volontiers, et accélérèrent l’allure
— Mais puisque nous parlons du loup, reprit le masque à tête de loup. Pourquoi diantre Sultan n’est-il pas là en notre compagnie ? Je dois admettre que son absence me trouble.
Un rire parcourut le petit groupe.
— Quelle certitude vous permet d’affirmer que c’est bel et bien le cas ? Répondit la tête de lune. Avec tout ces masques… Sans doute pourrait-il s’être dissimulé derrière l’un d’eux.
— Cela lui ressemblerait bien ! S’exclama le cochon.
— Cela serait tout à fait lui ! Renchérit un autre, peut-être la lune.
— Tout de même, murmura le voile d’obscurité d’un air pensif. Le connaissant comme nous le connaissons il semble difficile voire impossible que notre cher ami soit parvenu à conserver le silence aussi longtemps ne trouvez-vous pas ?
On entendit plusieurs gloussements étouffés.
— Considérant les choses depuis ce point de vue vous devez avoir raison… l’approuva le lapin.
Et tandis que leur discussion se poursuivait, les jeunes gens atteignirent l’extrémité du parc. La grille s’immobilisa aussi subitement qu’elle s’était élevée, cédant la place à des bâtisses de pierre tout à fait communes. Ils passèrent de l’un à l’autre sans y prêter attention lorsque l’on vit la tête de chat s’arrêter en plein mouvement, le regard très certainement saisi par quelque singulier détail.
— Monsieur ? Y-aurait-il un problème ? Lança l’Arlequin qui se trouvait encore à côté de lui quelques secondes plus tôt. Le reste du groupe interrompit sa marche et leurs yeux furent rapidement sur lui.
— Non, répondit-il sans quitter du regard l’objet de son recueillement (car c’était bien là tout ce qu’inspirait son air : celui d’une profonde méditation). Aucun problème…
— Vraiment ? »
C’était le masque de lune.
Il hocha platement la tête. Les autres se rapprochèrent.
« Et pourtant qu’observez-vous avec une telle fascination ? »
La réponse vint d’elle-même : on les vit se pencher tour à tour sur les barreaux de la grille, là où se trouvait à portée de bras un magnifique parterre de fleurs. Leurs tiges émergeaient du sol comme une foule en marche agiterait au vent mouchoirs et drapeaux. Mais les mouchoirs étaient ici pétales et les drapeaux boutons. Il en jaillissait de tous les côtés. Multicolores. Antithétique. D’une composition parfaite.
Le groupe resta figé quelques instants face à ce spectacle d’une troublante et naturelle spontanéité. Pas un son, pas une ombre ne s’agita. La ruelle devint un décor et le décor devint un cadre, figé dans sa propre indifférence en attendant que ne survienne un évènement suffisamment fort pour en briser l’apathie. Il n’y avait du reste plus que la brise du vent pour lui insuffler la vie. Le souffle rance s’était éteint.
Mais rien ne vint.
Et quelques instants plus tard les jeunes gens s’étaient remis en marche sans dire un mot. L’embouchure sur le boulevard n’était plus qu’à quelques immeubles de distance mais déjà la rumeur saisissait l’air de sa bruyante étreinte.
— Ce jardin était fort bien entretenu… » Glissa quelqu’un à l’improviste, le timbre revêtu d’une ironie trop appuyée pour paraître sincère. On entendit d’ailleurs surgir des strates de l’apparence de son dernier mot une note. Une seule et unique note frappée de mélancolie. Elle avait eu raison de sa voix.
— Et bien oui, lui répondit une autre avec amusement. Pourquoi ne l’aurait-il pas été ?
Son ton ne l’était pas moins.

 

 

« Nuit Close » © Syd Vesper

Publicités