Histoire courte « Bouton de Rose »

Vous pouvez lire cette histoire ici, sur Wattpad, ou au format PDF :

Vous pouvez également l’écouter dans une version livre audio éditée avec bruitages, musiques et voix ici.

Bouton de Rose par Syd Vesper

(Cette œuvre est protégée par la SACD)

  

 « Salauds ! Fils de putes ! Espèces de Suiveurs ! Sales… sales… hommes… » 

Planquée derrière l’enfilade de vide-ordures, Silice n’avait de cesse de ressasser le « truc » au coin de son crâne.

« Connards… ‘culés… »

Elle se figea ; des feux filèrent. La jeune femme s’enfouit dans sa cachette ; sous les amas de déchets en provenance des étages supérieurs. Leurs façades autoroutes luisaient dans la pénombre ; cimeterres lubrifiés pointant les étoiles, des centaines d’étages plus haut. 

Ils ne la virent pas. Leurs torches disparurent dans la nuit épaisse. Elle lâcha un soupir, proféra un juron en se glissant hors de sa planque, chassa les détritus – des fonds de conserves ; essuya les immondices – élixirs magiques de capotes crevées.

Ville basse. Deux heures du mat’. Qu’est-ce qu’une petite fleur comme elle pouvait y foutre à une heure pareille ? La rage lui contractait le périnée. 

Hier soir, la meilleure amie de Silice – Lilly – était parvenue, sous les regards lubriques de ses Suiveurs à s’insérer un mètre de gaine thermique dans le trou de balle. 

Elle (Silice) en avait été toute la journée marron de jalousie.

À cette performance pour le moins étourdissante de sa sœurette d’Influenceuse étaient venues s’empiler les remarques gouailleuses de ses propres Suiveurs, et cela avait été la petite goutte de trop. Silice était envieuse. Ici-bas, quelle jeune femme ne l’aurait pas été ? Mais n’était pas une « anale-tomiste » qui voulait. Cela demandait du travail. Et beaucoup d’abnégation. « Rosebud » ou « Bouton de rose » pour les Suiveurs – Lilly Rose Deep pour les intimes, était une artiste parvenue à la pleine maîtrise de son art. La rumeur prétendait qu’elle travaillait déjà à son prochain Magnum Opus : franchir la barre vertigineuse des 1m10. Silice en avait la nausée ; c’était la taille de son neveu de sept ans, elle qui stagnait depuis des mois à 70 malheureux centimètres.

« Catin, pensa-t-elle. Vile catin !

Elle était furieuse bien entendu. Silice ne s’était jamais considérée comme une grande performeuse, mais elle estimait travailler suffisamment fort (et en tout cas bien assez dur) pour ne pas avoir à se farcir les plaintes de ses Suiveurs. Pour qui se prenaient-ils ces sombres connards ? Ces frustrés, ces rageux à petites bites, ces Suiveurs… ces sales… sales… sales… hommes ? C’était le mantra qui lui tournicotait dans le système ; l’unique morceau d’une playlist un peu navrante.   

Mais il était maintenant deux heures du mat’, créneau de sieste d’une majorité d’habitants de cette ville insomniaque et, derrière les murailles d’ordures, glissant sur le bitume huilé par leur lente agonie, Silice avait un plan. Un « truc » vraiment super qui lui permettrait d’occulter la stupéfiante performance de son amie – et lui gratter au passage quelques Suiveurs. 

La jeune femme retint son souffle ; d’autres Insurgés détalèrent à contre-sens comme une nuée d’ombres conspiratrices. Silice se fondit dans le maillage complexe d’un écheveau de lignes à haute tension, femme araignée électrisée par sa tâche mais prenant son mal en patience ; son objectif n’était qu’à quelques pâtés d’immeubles et pour rien au monde elle aurait pris le risque de tout faire foirer à cause de ces connards de pédérastes en vadrouille ce soir. 

Il régnait en fait depuis maintenant plusieurs semaines une vive agitation dans la Ville Basse. Silice, bien sûr, en avait à peine conscience. C’était après tout son pain quotidien. Quelle différence cela pouvait-il faire qu’il y ait un ou deux, ou trois mille de ces connards à traîner dans les rues leur haine des Influenceuses – sa caste ? Elle n’était après tout plus très loin d’être la meilleure version possible d’elle-même. Une femme accomplie, tenant fermement en main les rênes de sa destinée (et le manche de son business). 

Tout de même, il faut admettre qu’il régnait ce soir-là un fort joli merdier. Une sombre histoire de chien à grosse bite d’après ce que l’on parvenait à démêler de l’enchevêtrement des réseaux. Une nouvelle saloperie qu’avait dû brandir un de ces détraqués de Monteur de la Ville Haute pour détourner l’attention des Suiveurs d’un truc qui devait enquiquiner la Bourgmestre Suprême.

Silice, bien éloignée de toutes ces préoccupations poly-tectoniques comme elle les appelait en cherchant le mot exact, scruta les torches ; leurs étincelles ravivaient des particules de cette nuit morte. Les houppelandes recouvrant ces silhouettes anonymes passèrent et disparurent comme de sombres feux follets. 

Elle compta jusqu’à dix et, cinq secondes plus tard, bondit de sa toile pour s’enfoncer vers sa destination, à l’aveugle, dans les ténèbres mollement délimitées par les façades troglodytes. 

La devanture de la boutique émergea du manteau d’obscurité de la Ville Basse, le fendant comme un bout de queue à demi mou ; comme ce truc en pâte à bois qu’elle apercevait quand elle était gamine, à travers l’imperméable de ce type, estropié de guerre, qui se placardait de temps à autre derrière la clôture électrifiée du jardin d’enfants. 

Silice était passée plusieurs fois devant l’enseigne au cours de la journée – mais cela n’avait été qu’une simple précaution. Elle savait déjà par où se faufiler. Après s’être assurée que les lumières étaient éteintes, la jeune femme s’enfonça dans un boyau voisin et déboucha sur une contre-allée, au cul de la boutique. Il y avait là – elle le savait – une poterne par laquelle s’immiscer ; un soupirail étroit qui ne tenait plus que par deux têtes de vis amputées de leurs corps. Il en était ainsi depuis dix ans ; depuis l’époque où, gamine déjà, elle s’y introduisait par effraction afin d’y dérober, parfois seule, parfois accompagnée de Lilly, des fraises Tagada. Cela avait été leur premier numéro. C’était là que le talent de Rosebud avait éclos. Déjà Silice s’était aperçue que le talent de son amie la surpassait. Certains Suiveurs racontaient même que c’était ce qui avait valu à Lilly, alors à peine nubile, son pseudonyme de « bouton de rose ». La jeune femme surnagea parmi les amas de détritus, cafards de plastique ventripotents déchus de la Ville Haute, enjamba une ou deux carcasses de camés, les entrailles à l’air, les yeux vides tournés vers les cimes des plus hautes tours. Leurs cordes avaient dû se rompre durant la nuit. Aucun membre de leur colonie ne s’en était aperçu. Silice leva la tête vers les pylônes électriques, là où emmaillotés dans leurs gilets de cuir à conductance nulle, pendus à plusieurs mètres du sol, des nuées de SDF trouvaient refuge pour la nuit au crochet d’EDF ; à l’abris des rats, chats et autres prédateurs nocturnes. Leurs orteils noircis effleurèrent sa chevelure ; elle les repoussa farouchement, en mordit certains, mais cela n’interrompit qu’à peine la symphonie pétaradante de leurs ronflements d’ivrognes. Chaque colonie de clodos avait son pylône et n’en changeait pas. C’était l’usage. C’était la règle. Gare aux envahisseurs, car au cœur de la nuit, la colonie plongée dans le sommeil, un coup de couteau à la corde était vite arrivé. 

L’odeur de vieille binouze et d’éther sulfurique se fit si forte que Silice accéléra. Elle défit les vis d’un tour d’ongle et se glissa à l’intérieur de la boutique, du nom de ce joli bric-à-brac empoussiéré de merdes hétéroclites. À l’étage roupillait « l’antiquaire » comme il se faisait appeler de ses cons de Hautistes qui se déversaient dans sa boutique, avides de dépenser leur argent dans ces précieuses saloperie de « collection ». Silice pouvait entendre d’ici le ronflement de cette vieille tente, pleine de ces sifflotis et autres stridulations propres à ceux qui ont passé leur vie en bas, sous le nuage de pollution. Connaissant depuis l’enfance sa nature rusée (ça oui…) elle espéra un instant que ça ne soit pas un leurre ; l’un de ces nouveaux systèmes d’alarme. 

« Na, songea-t-elle. Le vieux salopard n’avait même pas été assez malin pour garder au secret sa petite planque ; son inavouable cachette renfermant toutes ces choses si peu hyperdémocratiques que Silice ne pouvait qu’à peine effleurer des confins de son imagination étique. Oh que oui la jeune femme avait un truc en tête et elle savait d’ores et déjà  le dénicher. Elle pressa un minuscule bouton derrière le comptoir, ce qui déclencha un mécanisme révélant à l’autre bout du bazar, serti entre deux étagères, un minuscule passage qui se perdait dans l’obscurité d’une pièce sans dimensions. Elle se dirigea vers l’ouverture, fit une pause à mi-chemin lorsqu’une bande d’Insurgés déferla dans la ruelle, laissant aller les lueurs de leurs flambeaux à travers la vitre. Elle n’eut pas l’air de s’affoler lorsqu’à l’étage, s’espacèrent les ronflements du vieux chineur. En fait, elle l’avait bien remarqué mais quoi ? Qu’est-ce que cette vieille tente aurait bien pu lui faire avec son arthrite et sa bite en bois ? S’il osait lever la main sur elle, Silice n’hésiterait pas un instant à publier les images de ses joues tuméfiées, ses cheveux en pagaille et qui sait… sa petite chatte béante encore toute hérissée de copeaux et d’échardes… La meute de ses plus fidèles Suiveurs déboulerait le lendemain – si ce n’est dans l’heure – pour lui faire sa fête. Ce sale type… cet enfoiré d’Insurgé planquant dans sa petite planque des trucs inavouables, des trucs fous, des trucs sur lesquels personne n’avait le droit de porter la main ou même jeter un œil – hormis les Monteurs… 

« Oui… pensa Silice, des trucs aussi peu hyperdémocratiques que ces drôles de machins recouvrant ces hautes étagères du sanctuaire caché

Les épaisses reliures s’y alignaient impeccablement, toutes pleines de feuilles, elles-mêmes recouvertes de ces mots étranges, caractères mystérieux dont on prétendait – certains de ces salauds de la Ville Haute du moins – qu’ils pouvaient donner vie à des histoires, mettre en forme des idées, de vastes conceptscontinents lointains que très peu étaient aujourd’hui en mesure de décoder. On prétendait que ces livres – car Silice l’avait bien retenu : c’était leur nom -, avaient autrefois permis l’émergence d’empires, et la chute de castes entières. Il s’agissait d’objets dangereux, à manier avec soin. Elle ne savait trop comment cela marchait ; ils paraissaient si simples, si inoffensifs. D’une main tremblotante elle effleura les couvertures de plusieurs d’entre eux, pataugeant quelques secondes dans une rêverie émue, nimbée de gêne et d’effarouchement. Comment ces trucs pouvaient-ils être aussi nocifs qu’on le prétendait ? Courait-elle un danger ? Bah ! Parvenir à mettre la main sur l’un deux lui permettrait à coup sûr de briller sur les réseaux. C’était évident ! Peu importe le mètre de gaine thermique et la performance de Lilly. C’était là quelque chose de si original ! Si différent ! Et elle s’illustrerait n’est-ce pas auprès de ses Suiveurs par son audace ? 

Un brusque éclat de verre fit exploser en elle cette vision grandiose et la ramena au sombre cagibi. Des Insurgés venaient de jeter un truc sur la devanture et, au-dessus de sa tête, des pas martelaient avec une effroyable frénésie. Cela lui fit l’effet d’un électrochoc ; encore tout empêtré dans le sommeil, le vieux pervers vociférait des insultes. 

Son courage s’effilocha. Elle ne voulait pas qu’il la trouve ici, elle ne voulait pas sentir de nouveau le parfum du vieil imperméable, pas plus que la forme pâle à demi recroquevillée de la bite en pâte de bois

Sans prendre le temps de tergiverser, elle se saisit du premier livre à portée de main – un petit volume pas trop épais mais qui devait pouvoir faire la blague. « Un t’uc s’doute d’gereux, mé pas d’trop, qu’elle se dit en volant comme une ombre jusqu’à l’autre bout de la boutique pour disparaître par le soupirail. 

Elle eut à peine le temps d’entendre l’antiquaire glapir un truc à la vue de sa vitrine ; ces « fils de putes d’empaffés à petites bites », pour reprendre quelques-unes de ses imprécations. 

Et elle se dit alors que ces Insurgés étaient décidément bien cons ; qu’ils n’étaient même pas foutus de se reconnaître entre eux. Certains arguaient que l’on était tous l’Insurgé de quelqu’un. Mais si personne n’était en mesure de se reconnaître comme tel, alors, le concept existait-il encore seulement ? 

Elle marina cette réflexion, naviguant dans la pénombre plusieurs minutes, se laissant guider par l’enseigne rouge criard d’un drugstore servant à cette heure d’hôtel de passe en open space. C’est là que dans la sécurité relative des lumières rougeoyantes, son sourire trigonal s’affaissa en jetant un œil au titre du livre. 

« Shit, pensa-t-elle. Un truc d’cul ?

Il était écrit « Le Deuxième Sexe ». 

Mais elle lut alors le nom de l’auteur et ses traits s’embrasèrent.

« Somone de Beauvoir » avait été – Silice le savait – une éminente Clairvoyante ; l’une de ces sorcières si peu hyperdémocratiques d’autrefois.

Elle frétilla sur place, rabroua une nana qui s’était proposée de la ramener chez elle, toute engoncée dans son excitation. Un nouveau morceau était apparu dans sa playlist.

« Oh oui, qu’elle se répéta en boucle jusqu’à son chez elle

Elle allait enfin percer pour de bon. 

 *

C’était maintenant le matin. La night s’était achevée sans trop d’encombres – tout au plus cinq ou six macchabs sur le plancher des vaches selon la Maison Mère. Silice traînassait au pieux, prêtant une oreille distraite à la rumeur des souffleuses. C’était le petit rituel du mercredi dans la ville basse ; les immenses pâles étaient mises en branle pour ventiler les montages d’immondices qui s’y étaient agrégées durant toute la semaine. Défense était alors faite de sortir et cela convenait bien à Silice. Une petite demi-heure supplémentaire de travail au pieux, à la manière de Proust dont elle n’avait jamais entendu parler. Elle était en grande palabre avec son anale-tomiste d’amie, Lilly Rose Deep qui se préparait pour son spectacle de 13 heure – lequel correspondait à la pause déj’ de ses Suiveurs ; Rosebud s’affairait depuis maintenant quelques minutes, une poire à lavement dans une main, son cellulaire dans l’autre : 

« C’ment k’sa s’est passé t’truc d’l’aut’ soir au fait’ »

Silice se rembrunit en pensant au livre, enjamba la table basse, chassa la chatte qui s’était lovée, et se saisit de l’ouvrage.

« J’peux rien faire c’t’illisible, on dirait un de ces trucs d’aut’fois écrits dans une langue pleine de mots. Tu sais ; et cetera. 

« Les anciens y savaient quoi y faire, z’avaient des trucs pour les lire, d’drôles d’appareils à sous-titrer, ça faisait l’boulot pour eux.

Et Silice se souvint avoir déjà vu sa grand-mère se servir effectivement d’un tel truc pour décoder certaines publications d’Influenceuses Hautistes, ces petites parvenues aux bouches pleines de sons et mots étranges tout tarabiscotés.

Elle se demanda si sa mère l’avait encore en sa possession, contempla l’idée de lui passer un coup de fil, finit par se mettre en quête d’une excuse pour lui rendre visite et qui sait, profiter d’un instant d’inattention pour fouiner dans ses placards et mettre le grappin dessus. Cette pensée réconfortante, chaude comme de l’azote fut mise en pause par Lilly :

« Awè, opina-t-elle. O faite t’a vu la dernière publication de Nitsa Vanlith ? »

Elle mentit en affirmant qu’elle ne l’avait pas vu, se donnant ainsi l’air baroque et très sophistiqué d’une jeune femme ne sillonnant pas les réseaux à longueur de temps, ce que Lilly parut croire, pensant peut-être que cela devait expliquer son faible nombre de Suiveurs. L’Influence était après tout une affaire sérieuse, un travail qui demandait discipline, rigueur et constance. Elle se congratula sans doute d’en avoir un nombre à cinq chiffres, tandis que Silice – elle le savait – n’en avait qu’à quatre. (7683 pour être exact) Tout cela à cause de trente malheureux centimètres de moins. 

Elles consacrèrent les minutes suivantes à commenter les dernières publications de leurs sœurettes d’Influenceuses, et c’est lorsque la conversation dévia sur la plus éminente d’entre elles – Medusa -, c’est là que Silice en vint à lui parler de cette étrange bonne femme en blanc qui l’avait approchée sur les réseaux quelques jours plus tôt. Elle lui avait laissé entendre qu’elle connaissait un moyen de La voir. Medusa. Mais il y avait une condition :

« T’sais pas qu’è m’dit comme quoi y va pouvoir m’dire un moyen de comment La voir, Med’sa : t’sais pas qu’è m’dit c’te gouinasse d’fille d’pute ? » 

« Qu’est-ce qui t’a d’mandé d’faire, bich’ ?

« J’tlaisse d’viner.  ‘Magine l’pire truc qu’tu sois cap’ d’maginer et… euh, additionne-le. Deux fois. »

« Donc j’le multiplie au carré ? »

« Donc, tu l’multipies au carré. » 

« T’ferais p’têtre mieux pas, bich’. Paraît qu’jai plein d’ima-gination moi, c’est qu’est-ce que mes Suiveurs disent en tout cas. Tous les 17000 et quèleque » 

Silice serra les dents, contracta les poings, jura intérieurement contre Lilly pour lui avoir rappelé de manière si indélicate qu’elle était une meilleure version d’elle-même ; la jeune femme expédia un coup de talon dans la vieille chatte qui avait eu le mauvais goût de passer à moins d’un mètre. Silice avait perçu un rictus dans la dernière phrase de son amie, et son regard effleura « le » placard, tout au fond du sombre corridor, là où reposait sa dernière acquisition : un monstre d’un mètre de long lové dans un recoin comme un serpent de silicone suintant le sang, la merde et (bien sûr) la vaseline. 

« È d’mande un show à 125 centimètres. »

Lilly se tut un instant. Comme Silice le haïssait ce silence chargé de sous-entendu ; ce non-dit qui lui hurlait aux oreilles : « tu n’y arriveras pas ! » 

« S’doit êt’e une gouinasse… T’vas l’faire duc’oup ? »

La question grinça dans le combiné. 

« T’folles, bich’ ? Est-ce que tu t’es ‘maginée comme pis truc alors ? Clairement qu’jvais pas l’faire. Grosse truie, gouinasse. C’mon trou de balle, vrai ? J’en fais c’qui me plaît, moi seule, d’jà bien heureux que j’les laisse regarder.

« D’ailleurs, t’en es à C-B ? »

Silice toussota, fit mine d’avoir mal entendu :

« C’ment que quesse tu dis ? » 

« C-B de longueur ? »

Et sans trop savoir pourquoi – sachant fort bien que Lilly connaissait déjà la réponse, Silice mentit en répondant 80.

(« 10 centimètres de plus, c’la passe encore, songea-t-elle en visualisant le baby goliath de 70 cm qui rodait toujours dans un coin du placard à « bestioles »)

Lilly toussota mais ne dit rien. Quelques secondes passèrent, à peine troublées par le bruit des pâles. Au dehors, à travers les carreaux sales des fenêtres étroites filaient les nuées d’ordures. Elles se répandaient de temps à autre lorsque les sacs s’éventraient sur l’arête un peu trop saillante d’un building, ou la négligence de leurs propriétaires pour ne pas les avoir fermés correctement.

« Toude’même, soupira Lilly au bout de la ligne. S’doit être bath d’pouvoir rencontrer Miss Parfaite… Med’sa. (Silice acquiesça, visualisant son cabinet de travail, là-haut, dans la Ville Haute, au faîte de sa plus haute tour : le miracle architectonique de la Maison Mère)  T’devrais, ptêtre y r’fléchir unpeupe plus. T’sais qu’on, qu’on… (Rosebud s’interrompit, parut chercher un truc enfoui au fond de sa mémoire) On n’naît pas femme, on le dévient, récita-t-elle, avant d’ajouter d’un ton expert : ça s’gagne centimètre par centimètre… à la sueur de son front… à la force du poignet.

Sa voix s’était détendue ; la drogue et les antidouleurs commençaient à agir, et Silice comprit qu’elle devait en avoir terminé de ses préparatifs.

Elles causèrent quelques minutes de cette fameuse publication de Nitsa Vanlith, le temps de voir filer par la fenêtre trois chats, deux chiens, une perruche, un hamster, en plus d’autres bestioles non identifiées – toutes aspirées par les pâles du fait de la négligence de leurs propriétaires.

Nitsa Vanlith était une Influenceuses Hautiste dont l’essentiel des publications portait sur l’épineuse question de la mode – ce qui était tendance ou non. Hyperdémocratique ou pas. Or, elle avait récemment posté une image d’elle avec les couilles de son petit ami sur le visage et la mention « Je suis sa pute », le tout sans filtre et dans une typographie d’assez mauvais goût proche de l’helvetica. Cela avait provoqué un véritable tollé dans la ville haute comme dans sa partie basse. Certains intellectuels avaient même évoqué un vieux concept enfoui qui n’avait pour le coup rien d’hyperdémocratique : « l’ironie » – et si Silice ignorait la signification de ce terme, c’était, forte de sa conscience de « femme puissante », qu’elle s’était insurgée elle aussi, suivant la juste tendance des réseaux, le courant et la marée d’opinion contre cette « grossière réminiscence phallocratique d’une époque révolue » (pour reprendre ses termes exacts qu’elle avait méticuleusement recopié d’une autre publication ; celle d’une non-Influenceuse mais donnant tout de même son opinion de « journa-quelque chose – le terme lui était bien vite sorti de la tête.

Cela l’embêtait de se l’avouer, mais Silice aurait en fait aimé avoir aussi quelqu’un à ses côtés… un… homme… comme cette catin de Nitsa Vanlith. Son petit ami était Monteur… oui c’était un boyfriend de cette trempe qu’il lui aurait fallu : un Monteur, pour l’aider à infléchir la psyché de ses Suiveurs. Mais elle ne se faisait guère d’illusions : ces hommes-là, beaux, intelligents, riches, ne vivaient que dans la Ville Haute, et ne fricotaient qu’avec des catins de Hautistes. Qui plus est, elle avait entendu dire qu’ils n’étaient qu’au nombre de deux cents. Une règle ancestrale de la Guilde à laquelle ils appartenaient.

« De la saloperie de tradition poussiéreuse et pleine de vent, songea-t-elle (en gros).

Tout de même, quel bonheur c’eût été de mettre la main sur son prince charmant. Mais pour cela il lui fallait s’élever dans les étages, prendre du galon, augmenter sa cote. Elle le savait ; elle en était convaincue : on ne naissait pas femme ; on le devenait, et cela voulait dire plus de Suiveurs, et cela impliquait de quitter sa zone de confort, de franchir la barre symbolique des un mètre. Centimètre par centimètre. À la force du poignet, à la souplesse du trou de balle. Par une volonté irréfrénable ; rejoindre Lilly dans la cour des grandes. Elle pouvait le faire ; elle le savait, elle avait de l’ambition. Une rage de réussir. Elle la tenait de sa mère ; cette force, cette hargne, cette… frustration contenue ?

Ou bien il allait lui falloir emprunter des chemins de traverse. Et cet étrange « livre » pouvait offrir cette opportunité. Elle s’imaginait déjà la tête de ses Suiveurs et « sœurettes d’Influenceuses à la vue de ses futures publications portant sur le livre.

Oui, elle s’y était résolue : elle allait rendre une petite visite à maman. Elle interrompit Lilly au milieu d’une tirade, un truc en rapport avec son show à venir et la couleur des gélatines en arrière-plan qu’elle trouvait trop « orange » (ce qui ne convenait guère à sa carnation). Silice lui affirma avec une surabondance de termes mélioratifs tels que « bath, carré » que ça l’était (carré) et enchaîna : 

« Jte l’aisse Rosebud, Fo qu’j’aille sortir l’enfant du bain – ce qui était un mensonge – Lilly savait pertinemment qu’il n’y avait pas d’enfant dans l’eau : Silice le laissait toujours chez sa mère. Sa mère chez qui elle l’informa qu’elle comptait se rendre pour récupérer cette machine à sous-titrage. Bouton de Rose l’encouragea à le faire, plus vraisemblablement : la traita, bien à l’abris de sa tête de « catin » et mit un point d’honneur à raccrocher la première, d’abord parce que sa représentation allait bientôt commencer, ensuite parce qu’elle possédait un plus grand nombre de Suiveurs : un joli nombre à cinq chiffres, obtenu à la force de son poignet et des points de suture, suant l’eau et le sang chaque mercredi matin à midi pendant la pause déjeuner de ses Suiveurs. Car elle en était convaincue, elle aussi – peut-être même davantage que Silice : on ne naissait pas femme, on le devenait. 

Dehors à travers les carreaux englués d’immondices, le bruit des pâles avaient cessé ; les rues avaient retrouvé un peu de leur teinte immaculée : ce marron taupe dont nul ne se rappelait l’origine. Comme un cours d’eau dont le flux se libèrerait lentement du gel ; la vie reprenait peu à peu ses droits. 

 *

C’était maintenant la nuit, une fois encore ; Silice avait laissé filer le reste de la journée en se liquéfiant dans le travail : en vain. Ça ne voulait pas rentrer. Il lui suffisait d’un instant de relâchement, d’une seconde de déconcentration pour que les 70 centimètres qu’elle était parvenue à s’insérer ressortent – jaillissant de son rectum avec la force d’un bouchon de champagne, tel un serpent lubrifié devenue queue de plastique ; et il fallait tout recommencer ; centimètre par centimètre ; telle une Prométhée moderne entortillée dans son labeur. 

Lorsqu’elle gémit une dernière fois, aux alentours de minuit, après un ultime essai infructueux à 75, elle épongea son corps enduit d’une fine pellicule de sueur, se vêtit d’un hoodie et décida de prendre l’air sur le toit terrasse de l’abris poubelle près duquel elle avait élu domicile. Il allait être bientôt l’heure.

Dehors, l’air était moite et suffocant, mais c’était préférable au microclimat tropical qui régnait chez elle depuis le début de l’aprèm ; les carreaux dégoulinaient encore de condensation sous le souffle des efforts. 

Silice était une bosseuse. Elle le savait. Et bientôt, très bientôt, elle obtiendrait ce qui lui était dû : la récompense pour tous ses sacrifices. Elle avait peu d’amis, peu d’interactions sociales. C’était le prix à payer pour devenir une étoiledes réseaux. Elle n’avait jamais eu de véritable petit copain, ce que tout le monde ignorait – y compris sa mère. Silice frémit à cette pensée : il était désormais trop tard, mais demain, oui demain, elle réunirait son courage et lui rendrait visite pour qu’elle lui prête le mystérieux sous-titreur. On ne naissait pas femme, on le devenait. Elle resserra son peignoir et chancela sur la taule, jusqu’à son petit coin secret : un endroit sans voisins ni hommes, ni Suiveurs ; un endroit juste à elle, où nul ne viendrait interrompre ses méditations. Elle souleva l’enchevêtrement de vieilles bâches rapiécées et s’engouffra dans la petite hutte dont la voûte était percée d’un large trou permettant l’évacuation de la fumée et surtout : d’admirer les lueurs de la Ville Haute. Il allait être bientôt minuit et Silice n’aurait manqué pour rien au monde son rendez-vous habituel. Elle retourna le bidon métallique qui gisait à l’envers et vida la cendre en contrebas, dans la ruelle, là où une meute de chats s’affairaient à dépiauter les restes d’un chien de petite taille. La Nuit était belle. Silice déploya son parasol à armatures renforcées presque au moment où une canette de coca-cola s’abattit avec fracas quelque part sur sa droite. En haut, les lignes de fuite multicolores se désagrégeaient dans un océan de néons avant de se réunir, loin, trop loin, contre un minuscule cercle d’obscurité absolue. Il était criblé de points blancs. 

« Les’zétoiles, songea-t-elle avec assurance. 

Autour s’aggloméraient les cimes des plus éminents gratte-ciel de l’immense Cité. Que de fêtes magnifiques il devait y avoir là-bas, se dit-elle (dans les grandes lignes) avant de serrer les poings : « Connards, salauds, fils de pute. » Silice vérifia une fois encore son nombre de Suiveurs, lequel n’avait pas évolué d’un pouce depuis tout à l’heure, même après la diffusion de son workout de l’aprèm. 

Mais tout allait bientôt changer – en fait dès le lendemain, lorsqu’elle aurait récupéré le sous-titreur. Plus bas, dans la ruelle, sur le plancher des vaches comme l’appelaient ces enculés de Hautiste, un véhicule fit un écart pour rouler sur une demi-douzaine de ces charognards de matous. Ici-bas, les chats de rue étaient des animaux craints ; des prédateurs pour les enfants en bas âge ou familiers de petite taille. Rien à voir avec ces bestioles languides que l’on voyait dans les publications d’Influenceuses Hautistes. 

Silice hurla sur le chauffard. L’odeur allait se répandre et perdurer jusqu’au mercredi suivant ; jusqu’à la prochaine mise en service des pâles de nettoyage. Les râles d’agonie de plusieurs des bêtes ayant partiellement survécu mais dont le membres avaient été broyés s’élevèrent et elle se demanda jusqu’à quel étage il était possible de les entendre. Le quinzième ? Le gros du trafic routier ne commençait qu’à partir du trentième. En dessous, peu de citoyens avait les fonds pour se payer une automobile – indigence qui leur offrait le privilège de vivre dans un silence relatif. Vers le Trentième, les turbines commençaient à se faire entendre, les portières à claquer… 

Ô, comme Silice aurait aimé pouvoir les entendre aussi. Vivre la grande vie au milieu de cette effervescence qui jamais ne s’arrête. Elle se demanda quel pouvait être le nombre de Suiveurs des locataires. Elle avait entendu des rumeurs, mais rien de très clair ou définitif. Ce dont elle était sûre en revanche, c’était que les Influenceuses Hautistes vivant au-dessus du nuage de pollution, au couronnement de l’immense Cité, celles-ci pouvaient se targuer d’avoir des chiffres au nombre invraisemblable de zéros ; des chiffres que Silice ne se serait même jamais permise de caresser en rêve (du peu qu’elle rêvait en tout cas). Elle se dit que pour percer, il allait lui falloir faire preuve « d’ima-gination » ; c’était ce que toutes ces petites pétasses de parvenues Hautistes psalmodiaient à longueur de publications : faire preuve « d’image-ination », et c’était aussi ce que lui avait dit ce Monteur – car elle était parvenue une fois à entrer en contact avec un membre de cette caste de dégénérés. Oui… Silice ressassait encore aujourd’hui ce souvenir avec amertume.

C’était arrivé il y a six mois. La jeune femme avait économisé plusieurs semaines pour se payer un ticket de trolley direction Ville Haute. Là, elle s’était rendue en Uber à la Guilde des Monteurs, leur bastion, la citadelle où ces enfoirésse réfugiaient parfois lorsque l’agitation qui régnait en ville – et qu’ils avaient le plus souvent engendré – devenait un peu trop explosive. Elle avait attendu et attendu jusqu’à ce que l’un de ces trous du cul jaillissent du parking pour franchir l’imposant portail de bois qu’elle trouvait très « frime » mais qui l’impressionnait quand même pas mal. Elle avait tout de suite su que c’était un Monteur car sa bagnole était un modèle de collection ; une de ces vieilles Peugeot carburant à l’énergie fossile. Son Uber l’avait pris en chasse jusqu’à ce bar du onzième arrondissement de la zone A où, après lui avoir fait les yeux doux pendant vingt longues minutes depuis l’autre extrémité du comptoir (suivi d’une brève fellation dans les latrines), le salopard avait daigné répondre à ses interrogations sur les méthodes pour percer.

Silice n’avait pas tout compris à son jargon vernaculaire de petit enculé de Hautiste sans toutefois oser l’interrompre une seule fois – de peur qu’il la prenne pour ce qu’elle était au demeurant : une Bassiste – mais elle avait bien enregistré que tout n’était qu’un problème « d’image-ination ». 

« …Or la populace ne dort plus ; à peine une heure par jour d’après les sondages IFOP, avait dit l’enculé. C’est bien trop court. Aucune chance d’accéder avec de si maigres doses au sommeil paradoxal et donc au monde onirique. » 

Oui… Silice n’était pas certaine d’avoir compris tous les mots de cette phrase, mais le terme « d’image-ination » ne lui avait pas échappé. 

Elle s’était donc efforcée de dormir davantage, mais, après quelques semaines d’essais infructueux, il lui avait fallu se rendre à l’évidence : c’était chose impossible. Trop de stimulations, trop de travail, de choses à faire. Chaque fois qu’elle ouvrait l’œil, son cerveau se mettait à turbiner et il devenait impossible de replonger dans le sommeil. C’était pourtant là – le Monteur lui avait confirmé – que les rêves prenaient racines et éclataient comme des bulles de savon dans ce que ces salopards appelaient « l’inconscient ». (« Pip » – du sobriquet de cet empaffé de Monteur – l’avait répété à tue-tête). 

Silice avait donc réfléchi à un moyen d’accéder à ce continent mystérieux ; fouiné à droite, chiné à gauche, et découvert, par le biais d’un microfilm, ce qu’elle estimait être une méthode toute aussi viable que celle de ses salopards de Monteur. Silice en avait après eux – c’était certain. Elle pouvait encore sentir les allers-retours du canon de chair à l’intérieur de sa bouche, les parois de sa gorge se dilatant et resserrant sur sa queue en une mécanique répugnante. Elle s’était fait vomir dans les waters, avaient maudit ces salauds d’hommes, s’était jurée de le griffer en retournant au comptoir, de le dénoncer pour avoir profité d’elle de façon si peu hyperdémocratique (elle ne lui avait après tout jamais donné son aval pour lui palper les seins durant tout l’acte.) 

L’ensemble du bar avait d’abord paru vouloir se liguer contre lui. Mais, presque aussitôt, l’ordure avait brandi son titre de Monteur, prétendu qu’il s’agissait d’une sorte de rituel d’initiation propre à la Guilde, et les choses étaient rentrées dans l’ordre, c’est à dire qu’elle s’était fait évacuer manu militari par des gorilles du bar via l’entrée de service – par la porte de derrière – le visage contre terre, ce qui avait eu le bénéfice de lui faire prendre conscience d’une chose : la crasse de la Ville Haute avait, à peu de choses près, le même goût que celle d’en bas.

Pour autant, elle n’avait pas baissé les bras, bien au contraire, cela n’avait fait qu’exacerber sa détermination. On ne naissait pas femme, on le devenait. Mais il allait lui falloir de « l’image-ination », beaucoup « d’imagi-nation ». Le microfilm parlait d’une plante, un de ces trucs qui poussaient autrefois dans la terre. Silice s’en était procurée. On appelait ça la sauge et depuis, certains soirs quand son emploi du temps lui permettait – en fait presque chaque soir – elle montait sur le toit, dans son petit coin à elle, et en faisait brûler dans le baril.

Elle disposa soigneusement les feuilles et frotta une allumette. Très vite, la petite hutte fut envahie d’une douce fumée, chaude et entêtante ; elle s’éleva en une lente colonne jusqu’au trou pratiqué dans la toile.

« Mont’, mont’ ! sois pas t’mide, susurra-t-elle en humant, les yeux mi-clos.

Silice appréhendait toujours un peu ce moment. L’excitation mêlée à la peur lui dispensait de petits électrochocs de plaisir – mais il y avait surtout la crainte d’être surprise. Le feu, en effet, était la catastrophe la plus redoutée ici-bas. Il aurait suffi que l’un d’eux se déclenche un mardi – le jour qui précédait le grand siphonage des déchets -, celui où les montagnes d’immondices atteignaient leur point culminant ; il aurait suffi d’une flammèche un peu vicelarde pour que le plancher des vaches s’embrase tel un pandémonium. 

Après quelques longues inhalations, Silice sentit sa gorge la picoter, mais aussi et surtout, elle se sentit progressivement happée vers quelque chose d’autre, un état second qui, bien qu’elle n’y fut encore que très peu accoutumée, lui faisait voir et ressentir des choses ; des choses totalement nouvelles et qui n’avait rien à voir avec tout ce qu’elle connaissait déjà ; comme si les portes d’une petite chambre qui avait toujours été sertie en elle, s’ouvraient peu à peu, centimètre par centimètre ; un peu plus chaque soir. Elle avait entendu dire que les Monteurs parvenaient à un état similaire à travers leurs rêves, et cela l’agaçait un peu : les rêves étaient gratuits et surtout, ils ne piquaient pas la gorge. 

Ses méditations furent soudain interrompues ou plutôt transcendées par une voix. Ses traits se métamorphosèrent, son visage s’embrasa. Voilà ce qu’elle avait attendu et était venue chercher ici, à une heure pareille : Son chant

Cela commençait presque toujours de la même façon ; la voix, avec l’intensité d’une plainte, serpentait dans la nuit jusqu’à se muer en hymne. Une lente mélopée qui paraissait jaillir du ciel. Silice, hypnotisée, quittait dès la première note le plaid qui l’emmitouflait, tendant l’oreille, sous le charme, pour n’en rater aucune. Elle parvenait à distinguer les formes incertaines de mots parce qu’il y avait moult sons et césures ; elle se dit qu’ils devaient constituer des phrases établissant un message, mais elle aurait été bien incapable de dire lequel. 

Percer son secret était devenu son obsession, mais ses recherches avançaient peu. Elle en avait bien parlé à Lilly, mais cette dernière prétendait n’avoir jamais entendu de voix de femme à minuit. Elle était de toute façon bien trop occupée avec ses représentations du soir.

Silice la soupçonnait de savoir quelque chose. Un truc qu’elle aurait voulu lui cacher. Était-il possible que Rosebud ait décrypté le message et l’ait gardé pour elle ? Qu’elle en ait tiré un enseignement qui ne demeurerait pour Silice qu’une énigme ? un mystère indéchiffrable ? Si tel était le cas, s’agissait-il alors d’une sorte de… test ? Un rituel qu’il lui fallait passer ? Une épreuve à accomplir ? Sa mission secrète ?

« On ne naît pas femme, on le devient. Oh Medusa quesse-vous vlez me dire ? »

Car c’était bien la voix de l’Influenceuse que Silice entendait chaque soir. Elle en était convaincue. Elle en avait décidé ainsi. La sauge, la fumée, tout le rituel, cela ne pouvait signifier qu’une chose : venir à sa rencontre. Sauf que personne ne rencontrait, ni ne parlait jamais à Medusa, c’était la rumeur, ici dans la Ville Basse. Omniprésente mais invisible, femme puissante mais plus fragile et éphémère qu’une ombre. Immuable. Insaisissable. 

Silice suivit du regard les volutes de fumée se répandre sous la hutte et ramper le long de l’échine du Roark Building dont les fondations crasseuses étaient plantées à quelques mètres. Comme elle aurait aimé y vivre ; tout en haut ; au couronnement, dans la Ville Haute. On disait que les appartements s’y élevaient et dégringolaient en fonction du revenu de leurs locataires et la jeune femme entendait parfois – quand la circulation n’était pas trop dense – l’ingénieux système de crémaillère se mettre en branle pour conduire vers le sommet, les bienheureux qui avaient le privilège d’y vivre. 

Elle tendit l’oreille, et tandis que l’étrange mélopée s’évanouissait dans la brume humide du nuage de pollution, il lui vint pour la première fois l’idée étrange que peut-être la voix de Medusa n’émanait point de la Ville Haute, du faîte de sa plus haute tour : celle de ses quartiers de la Maison Mère, mais d’en-dessous, là, dans les ruelles, sous leurs pavés crasseux englués de jus de bagnole – la jeune femme caressa cette idée quelques instants, puis la renvoya dans la pénombre de sa pensée ; au placard, avec toutes les sornettes qu’elle se figurait parfois ; cela n’avait pas de sens : Medusa était une grande dame ; la plus éminente Influenceuse ; l’étoile de son temps. Et néanmoins le chant ressemblait à une plainte. Son écho avait quelque chose de sépulcral, de profundis empreint d’une colère souterraine, d’une rage incoercible bourdonnant à l’écarlate sous les pavés couverts de brume du plancher des vaches. 

La fumée se dissipa au diapason de la voix qui s’évaporait dans les ténèbres de la nuit. Silice en était convaincue : il lui fallait La rencontrer. 

Et une pensée claqua bientôt en elle : les propos de cette étrange bonne femme tout de blanc vêtu qui l’avait abordée l’autre jour sur les réseaux en prétendant connaître un moyen… un lieu secret depuis lequel on pouvait La voir ! Medusa ! 

Mais il y avait une condition. Et elle se résumait à un chiffre. 125 centimètres. Un calibre auquel la jeune femme ne pourrait sans doute jamais prétendre ; un calibre que même Lilly n’avait encore jamais tenté et ne pouvait que caresser du bout des doigts, dans ses rêves les plus éminemment humides. 

Silice serra les poings en urinant dans le bidon pour éteindre les braises mourantes. 

Le cap des 125 centimètres lui paraissait si loin. Elle se dit qu’il lui restait encore beaucoup de route à parcourir. 

Mais elle était aussi convaincue d’une chose. 

On ne naissait pas femme, on le devenait. 

*

Le lendemain, à l’envers, Silice s’était donc rendue chez sa reum où le plan s’était déroulé à peu de choses près comme prévu. La jeune femme était ressortie un quart d’heure plus tard, le sous-titreur dissimulé sous son hoodie. 

En claquant la porte, sa mère l’avait traitée de catind’incapable, ce qui faisait ses affaires car cela lui conférait une bonne excuse pour ne pas lui rendre visite avant longtemps. Cela l’aiderait du moins à ne pas trop culpabiliser. Juste avant cela, les deux femmes avaient eu un de leurs échauffourées habituels, un de ceux où la harpie lui vociférait dessus à s’en rompre les cordes vocales, à en faire trembler les cloisons de la chaumine, posée à même le plancher des vaches, comme une sinistre maison de poupée faite de matériaux de récupération. Les voisins ne s’en préoccupaient pas ; ils étaient eux-mêmes si accaparés par leurs propres engueulades, si absorbés à faire vibrer les murs de leurs propres taudis. 

La Mère se faisait beaucoup de soucis pour sa fille. Mais son âme était prise en étau dans une bien curieuse dualité : d’une part elle souhaitait plus que tout au monde la voir réussir dans la vie, devenir une femme accomplie, s’élever en société, en gravir les échelons et déménager plus haut dans les étages, à travers la jungle, jusqu’à sa canopée du centième étage, traverser le nuage de pollution, qui sait jusqu’aux cimes de la Ville Haute ? – et en même temps, une autre partie d’elle-même, très ensevelie, mais qui parfois tonnait comme un volcan désirait par-dessus tout la voir échouer ; qu’elle croupisse et demeure coincée sur le plancher des vaches – avec elle – juste pour se conforter dans son propre échec bien des années plus tôt, quand elle était encore belle et avait eu sa chance ; se persuader que les choses étaient immuables. Oh comme elle avait besoin de le contempler de ses propres yeux pour en être certaine : l’échec de sa progéniture.

« T’pas ‘ssez de Suiveurs, avait-elle aboyé avant que Silice ne déguerpisse – sans même s’apercevoir de la drôle de forme dépassant de son hoodie. Paplu d’0,5% d’plu qu’la s’maine der ! T’dois cravacher plus, meuf ! Fo en v’loir ! S’tir les dents !

Dans les grandes lignes la mère lui avait reproché de ne pas travailler assez fort, ce qui avait mis le feu aux poudres. La jeune femme souffrait encore de sa séance d’hier et elle était à court d’antidouleurs ; elle s’était massée la fesse droite, avait prétexté une envie pressante et fait mine de se rendre aux « toilettes » (c’était le nom accordé avec une certaine indulgence à la petite pièce au bout du couloir dont le lino avait été percé d’un trou), tout cela pour mettre la main sur le sous-titreur, rangé dans une armoire adjacente, et déguerpir. 

Pour rembobiner encore un peu, les deux femmes en étaient arrivées à cette situation fâcheuse lorsque, quelques minutes avant, Silice avait fait l’erreur d’évoquer Lilly, que sa mère citait en exemple chaque fois que l’occasion se présentait, admirant son éthique de travail, sa dévotion à la tâche. La jeune femme s’était bien sûr défendue en arguant que « Bouton de rose » disposait sans doute de facteurs génétiques très favorables (en d’autres termes que ceux proposés ici) parmi lesquels un « trou de balle formidablement élastique » et la mère (qui l’avait bien sûr pris pour une attaque personnelle) lui avait alors rétorqué à peu de chose près un truc comme quoi les excuses étaient le refuge des faibles, qu’il fallait qu’elle se « f’cus » (se concentre) davantage, abandonne ses idées saugrenues de publications « nouvelles », et c’était à peu près là que la conversation avait dérapé, car la mère avait bien sûr touché une zone sensible ; elle était au fait des velléités récentes de sa fille, concernant les contenus « alternatifs » qu’elle aurait souhaité mettre en avant afin d’attirer un nouveau pan de Suiveurs. Une audience plus sophistiquée. Mais il ne s’agissait pour la mère que de sottises d’enfant gâtée ; il lui fallait mûrir ; qu’elle se durcisse la couenne. On ne naissait pas femme, avait-elle affirmé lorsque Silice s’était mise à évoquer ce fameux « livre » soi-disant prêté par une amie. On le devenait. Les livres – la mère le savait – pour avoir connu alors toute petite fille la Grande Inquisition contre les Clairvoyantes, étaient des objets pénibles et dangereux. 

Pénibles car ils étaient remplis de toutes ces choses obscures impossibles à saisir – pour cela il fallait un sous-titreur; le genre de celui que lui avait laissé granny avant d’être prise et jetée sur le bûcher. 

Dangereux pour les raisons qui venaient d’être évoquées ; les parcourir pouvaient vous mettre de vilaines idées en tête ; vous attirer des ennuis. C’était le boulot de ces drôles de types planqués dans la Ville Haute, les Monteurs de se les coltiner et en extraire la pulpe en venant à bout de leurs messages cabalistiques. Granny avait fait l’erreur d’en traduire un et les conséquences étaient connues de tous ; la chaleur dévorante des braises rougeoyait encore sur les joues de la mère quand elle fermait les yeux et repensait au grand bûcher sur lequel elle l’avait vu disparaître ; cela et le fait que granny avait noirci le nom de la famille d’un opprobre indélébile. Dans les ruelles du plancher des vaches, il arrivait encore à la mère de sentir les flammes d’un doigt inquisiteur, tison anonyme chastement brandi vers elle. Non, il n’était pas question que sa fille fricote avec ces saletés de livres gonflés de dingueries réactionnaires. Elle se fit même la réflexion que sitôt après son départ, elle sortirait le sous-titreur de l’armoire et irait l’enterrer à quelques pâtés d’immeubles dans l’ancien complexe industriel d’Ibuk, les vieilles usines Renault où son homme avait sué jusqu’à leur fermeture ; avant d’être fauché par un canapé de cuir véritable en provenance directe de la Ville Haute. « Foutus déménageurs, songea la mère en versant une petite larme. Le canapé, lui, s’en était sorti miraculeusement indemne. Le vieux cuir avait croassé lorsqu’elle s’était justement levée pour répondre à la porte. 

Qui venait l’emmerder un jeudi matin de si bonne heure ? Coup d’œil dans le judas. Juron en y voyant sa gourde de fille se dandiner d’une jambe sur l’autre. Elle s’était empressée de lui ouvrir :

« ‘lut toi. T’vins voir ta p’tiote ? »

« B’jour mama… »

Les pleurs de la petite résonnaient depuis l’autre bout de la masure, entrecoupés du tapage des voisins s’efforçant de se rendormir. 

Dix minutes avant, Silice s’était éveillée, une drôle d’impression lovée à l’arrière du crâne ; repensant aux mots de Medusa qu’elle avait cru entendre la veille… était-il possible qu’elle ait fait un… rêve ? Elle s’était habillée pour rendre visite à la matrone. Par la fenêtre, le jour n’était pas encore levé. Un froid glacial suintait des encoignures de la maisonnette. Silice aimait cela. L’immense Cité ne commençait qu’à émerger de sa courte sieste. La nuit était encore profonde, aussi vierge qu’une page blanche. Ouverte sur l’océan des possibles. Elle s’était rendue chez sa reum à reculons ; elle s’était dit que marcher à l’envers devrait faire passer le temps plus vite. 

*

Il aurait été impossible de se souvenir qui avait eu l’idée des sous-titreurs – parce que vu d’aujourd’hui, l’hier n’était qu’un vaste abysse sans écho. Silice brancha l’appareil et attendit. Ces appareils étaient apparus peu de temps après que le taux d’analphabétisme de la population eut franchi le seuil des 50%. La définition du mot avait été entre temps modifié ; il ne s’agissait plus d’un « individu ne sachant ni lire ni écrire » – ce qui aurait été une chose dénuée de bienveillance et donc très peu hyperdémocratique à dire. Non, il s’agissait désormais d’une « personne ayant des difficultés à saisir le sens d’un texte », ce qui le rapprochait certes « d’illettré », mais ce dont on s’était accommodé en supprimant le mot (au demeurant lui-même si peu hyperdémocratique). 

Mais il avait fallu créer des appareils pour que la population ne perde pas de vue toute trace de ses états antérieurs. Relié au réseau, les ratissant en permanence, les modules de sous-titrage recoupaient les informations disponibles, harponnant des définitions complexes pour les rendre compréhensibles par tous, concassant en quelques lignes des concepts obscurs qu’il aurait fallu jadis des tomes entiers pour couvrir, résumant des résumés de livres et mixant le tout pour offrir à leurs usagers la meilleure compréhension possible de tous ces vilains assemblages de mots qui gisaient au long des pages de ces maudits livres. 

Oui, ces engins étaient d’ingénieuses inventions. D’une beauté froide, innocente et angélique. L’appareil émit un drôle de cliquetis lorsque Silice revint au « salon » après avoir sorti de sa cachette l’ouvrage subtilisé. Il était écrit sur la couverture « Le deuxième sexe », titre qui ne l’aurait guère impressionné, si elle n’avait été déjà au fait de la sulfureuse réputation de son auteur : Somone de Beauvoir. Somone avait été en son temps, à l’époque lointaine de la Grande Inquisition, une redoutable Clairvoyante. Elle avait certes fini sur les grands bûchers hyperdémocratiques mais la sorcière était entre temps parvenue à véroler le crâne de toute une génération de jeunes femmes, perdues pour la cause, et le mal devait perdurer des décennies encore, jusqu’à être éradiqué par les Influenceuses, les Monteurs, et les jurys populaires de la Grande Inquisition. 

Silice brûlait d’excitation à l’idée d’avoir mis la main sur l’un de ces ouvrages maudits ; une relique d’autrefois. Comme elle se plaisait à « ima-giner » le retentissement que pourrait avoir sur les réseaux une publication à son sujet. Une publication très hyperdémocratique et dénonciatrice, est-il besoin de le préciser ? L’espace d’un instant elle caressa même une pensée folle : celle que Medusa pourrait en prendre connaissance, que cela pourrait attirer sur elle son attention et qui sait… ses faveurs ? N’était-ce pas là le rêve de toute Influenceuse ? de toute femme de profession féminine ? En fait de toute personne ? Silice avait tant de choses à exprimer, bien enfouies à l’intérieur, elle le savait, elle n’était pas comme toutes les autres. 

Le sous-titreur interrompit son vrombissement, après que le pointeur soit parvenu au bout du premier paragraphe, et lut d’une voix asexuée : 

« J’ai longtemps hésité à écrire un livre sur la femme. Le sujet est irritant, surtout pour les femmes ; et il n’est pas neuf. La querelle du féminisme a fait couler assez d’encre, à présent elle est à peu près close : n’en parlons plus. » – ce à quoi Silice n’entendit pas grand-chose. Mais c’était sans compter sur le sous-titreur qui se proposa d’approfondir pour elle. La jeune femme y consentit bien volontiers et l’engin moulina quelques secondes avant de reprendre, mais d’une voix très différente, celle-ci masculine et secrètement injonctive :

« Somone de Beauvoir exprime ici l’idée réactionnaire, véritable clef de voûte de la littérature Clairvoyante, que le combat des femmes est maintenant achevé parce que celles-ci ont de toute manière déjà pris le contrôle, je cite « (…) la querelle est close. » Elle exhorte aussi les femmes à rejoindre leur cabale silencieuse et invisible permettant au deuxième sexe de maintenir leur état de domination le plus secret possible et cloisonné aux murailles d’un royaume invisible, un empire à l’envers, je cite « (…) n’en parlons plus. » Une puissante injonction au complot échafaudé par les Clairvoyantes. » 

Silice acquiesça en silence et pensa que c’était là quelque chose de lourd qu’elle tenait entre les mains. D’obscurs concepts bien peu hyperdémocratiques avec lesquels elle pourrait percer. Après tout, un peu de subversion ne pouvait faire de mal tant qu’elle l’étrillait et surtout, ne dépassait pas le threshold, la soupape de sûreté des réseaux. Medusa elle-même jouait régulièrement avec leur limite. 

Le sous-tireur reprit la lecture d’un ton monocorde :

« (…) Jusqu’ici les possibilités de la femme ont été étouffées et perdues pour l’humanité et il est grand temps dans son intérêt et dans celui de tous qu’on lui laisse enfin courir toutes ses chances. » 

Le sous-titreur marqua une pause comme pour lui laisser le temps de s’imprégner de quelque annonce terrifiante ; que les mots se frayent un chemin entre les parois vitrifiées de son imagination transie. Mais Silice n’eut aucune réaction, attendant juste que l’appareil lui sous-titre le passage, ce qu’il fit bientôt d’une voix sentencieuse :

« Somone évoque ici l’un des préceptes des Clairvoyantes ; celui de pouvoirs très profonds et anciens qui font d’elles les sorcières que nous avons vaincues. Sa caste prétendait qu’il sommeillait en chaque femme un pouvoir enfoui, infini, et qu’il leur appartenait de réveiller pour dominer le monde, je cite : « Jusqu’ici les possibilités de la femme ont été étouffées et perdues. » Les Clairvoyantes croyaient en l’avènement d’un vaste changement de paradigme qui chamboulerait les fondations mêmes de notre société hyperdémocratique, je cite : « Il est grand temps de lui laisser courir enfin toutes ses chances. » 

Silice en resta bouche-bée. Elle calculait déjà l’impact que cela pourrait avoir sur les réseaux… Cela lui avait donné tant d’idées et elle se sentait prête à en faire bénéficier tous ses Suiveurs. Elle avait tant de choses à dire, tant de points à critiquer, de thèses à démonter dans ce qu’elle venait d’entendre. Comme elle haïssait Somone et ses consœurs Clairvoyantes, ces sorcières d’autrefois et leurs vieux fantasmes de domination si peu hyperdémocratiques – c’était du moins l’avis général des réseaux d’après ce que venait de lui traduire le sous-titreur. 

L’appareil lui demanda si elle souhaitait poursuivre son étude du texte mais Silice estima qu’elle en savait bien assez et débrancha l’appareil qui lui proposa, avant sa mise hors-tension de faire un point sur ses publications et comment les améliorer, ce qu’elle refusa avec un rictus – la seule idée qu’une stupide machine puisse l’influencer lui paraissant inepte. Silice avait sa propre idée des choses et elle comptait bien désormais faire les tendances plutôt que de les suivre. Elle avait mis la main sur un artefact Clairvoyante regorgeant de saloperies si peu hyperdémocratiques dont elle pourrait s’offusquer à la vue de tous sur les réseaux – tout en faisant ainsi la démonstration de ses lumières. Elle allait mettre à bas tous les vilains préceptes de cette Somone. Elle allait percer après tous ses efforts… enfin ! elle le sentait, elle le savait, et cela la conforta dans l’idée que oui : « on ne naissait pas femme, on le devenait. » 

Quelques mois plus tard, disons-le clairement : Silice n’avait toujours pas percé

Pire : sa base de Suiveurs s’était corrodée. 

Pour reprendre les choses dans l’ordre, quelques jours après sa traduction du « Deuxième Sexe », et la mise en ligne de ses nouvelles publications, Silice avait constaté une sensible augmentation ; faible, médiocre, effroyablement décevante, ce qui l’avait plongée dans une torpeur méditative, puis, du soir au matin, ce nombre s’était mis à dégringoler subitement lorsqu’un groupe d’Influenceuses Hautistes tombées dessus par quelque mystérieux hasard algorithmique, s’étaient mises en besogne de rabrouer tout son travail. Cela n’avait rien eu de fracassant, aucun buzz particulier – ce dont Silice aurait au moins pu tirer parti – non, le blitz avait été d’une froide effectivité ; un démolissage en règle et, pour des filles comme elles, l’affaire de quelques secondes, le tout sans qu’elles n’en tirent rien de plus que d’apporter une fois encore au gouffre intarissable des réseaux la preuve de leur bonne conscience hyperdémocratique. Sans doute avaient-elles tout oublié le lendemain, une heure après leur sieste quotidienne. Silice, elle, s’était réveillée avec un goût de merde dans la bouche, les vestiges de ce qu’elle avait toujours considéré comme son œuvre, son empire de sable, réduit en cendres à ses pieds. 

Elle s’était bien rendue chez sa mère mais la vue de son enfant ne lui avait pas apporté de réconfort et était donc repartie presque aussitôt, après lui avoir donné le sein, sous les pleurs qui, au travers des cloisons, ressemblaient aux plaintes d’un petit animal inconnu et l’avait hanté tout le chemin du retour.

Pire encore : son amie, Lilly était parvenue quelques jours plus tard, projetant une ombre supplémentaire sur son échec, à franchir la barre symbolique des 110 cm ; sorte de muraille infranchissable, véritable Nanga Parbat sur lequel nombre de leurs consœurs s’empalaient des années durant jusqu’à tirer leur révérence et prendre leur retraite, aux alentours de dix-huit ans, l’âge où débutait en général leurs complications rectales. 

Cela ne s’était pas fait sans efforts ; sans larmes ni halètements, sans un décalitre de vaseline et cinq boîtes de kleenex imbibés de sang, mais Lilly était une performeuse ; une artiste bénie parvenue à la pleine maîtrise de son art ; le genre qui n’émergeait qu’une ou deux fois par mois sur les réseaux. Il s’y murmurait d’ailleurs qu’elle travaillait déjà à une autre performance plus étourdissante encore : 

« … s’doute dans quèk’jours j’viserai ‘core pus haut, avait-elle déclaré à ses Suiveurs en ajoutant qu’elle ne devait pas se « relâcher » – terme technique signifiant qu’il lui fallait encore « battre le fer tant qu’il était encore flexible et détendu » – et même si aucun chiffre n’avait été avancé de manière officielle ou explicite, c’était bien naturellement que les regards avides des Suiveurs avaient convergé sur la cime vertigineuse des 120 centimètres, apex auquel peu d’entre elles s’étaient déjà frottées (et que seul un nombre encore plus infime  était parvenue à franchir sans encombres). Un nouveau sommet qui – Lilly en avait bien conscience – constituait le sésame ultime pour percer enfin.  

Silice avait suivi tout cela du coin de l’œil, l’estomac noué – comme de coutume chaque fois que son amie s’attirait l’attention des réseaux. 

 À sa rancœur étaient venus s’agréger les nouveaux messages de cette étrange bonne femme tout de blanc vêtu, laquelle avait renouvelé sa proposition de lui révéler un moyen de voir Medusa. La condition, elle, demeurait identique. 125 centimètres. 

« Pas un de plus, et surtout de pas un de moins, avait susurré l’odieuse bonne femme dans le combiné. 

Un continent inaccessible. Acmé que nulle n’avait jamais atteint. La seule pensée de ce chiffre vertigineux suffisait à lui faire serrer les dents de douleur – c’était à peine si, au cours du mois passé, Silice était parvenue une fois ou deux à tutoyer la frontière des 80. Que dire alors de 45 centimètres supplémentaires ? C’était un objectif inatteignable. Elle avait certes entendu des rumeurs selon lesquelles une poignée d’Influenceuses des alentours du cinquantième étage avaient performé en approchant des 122, mais Lilly prétendait que ça n’était que des légendes urbaines, des bruits de canalisation comme on les appelait ici-bas.

« Alors ? Quelle est votre réponse Silice ? avait chuchoté la femme de son accent insupportable de pétasse Hautiste, le ponctuant d’un vilain rire qui lui faisait penser à de la grêle sur une plaque de taule. 

Silice avait vérifié une fois encore son nombre de Suiveurs, avait comparé ce même nombre avant qu’elle ne se mette à publier des trucs sur le livre et, au terme d’un calcul simple mais qui lui avait pris du temps, soupiré :

« J’v’voir. »

Un soupir (d’aise cette fois) lui avait fait écho dans le combiné et une seconde plus tard, la salope avait raccroché. 

Silice n’arriverait jamais à 125 centimètres. Elle en était consciente. Pas dans cette vie, pas avec ce corps, pas avec ce trou de balle ; mais elle songea aussi qu’il n’était pas nécessaire que cet exploit soit accompli par elle… en personne. Beaucoup d’Influenceuses utilisaient après tout des pallakès ou modèles de substitution pour corriger les parties de leurs corps dont elles étaient le moins satisfaites. Grâce aux technologies d’incrustation vidéo, les Suiveurs n’y voyaient que du feu – ou du moins ; faisaient semblant de ne pas se rendre compte du subterfuge – ; un des mécanismes de protection parmi les mieux lubrifiés de leur inconscient ; l’un des nombreux à se mettre en branle chaque fois que leur innocente salacité se voyait mise à l’épreuve. 

Oui… Le plan s’assembla dans sa tête. Elle se dit qu’il lui fallait mettre la main sur une personne capable d’envisager une telle prouesse. Et tout en sachant déjà fort bien qui était cette personne, Silice louvoya plusieurs minutes autour de la question, faisant mine de passer en revue son interminable liste de relations

Il lui fallait trouver une performeuse, quelqu’un qui comprendrait sa démarche, son obsession pour Medusa et accepterait de s’y plier, en faisant preuve de solidarité féminine, en encaissant le coup à sa place – chacun des 125 centimètres exigés. Quelqu’un avec le doigté nécessaire. Il lui fallait quelqu’un de très spécial… Il lui fallait… une véritable amie

*

Les deux amies se rejoignirent au 19ème niveau du grand centre commercial de Batterie Park situé au 68ème étage de la ville basse. Silice arriva en avance à leur point de rendez-vous, porte V. Elle avait consacré l’heure précédente à errer dans le complexe, se laissant charrier d’ascenseurs en escalators, l’attention sautillant d’une vitrine à l’autre à convoiter des biens qu’elle ne pourrait jamais s’offrir. Pas pour l’heure du moins. Elle avait eu besoin de réfléchir, ou plutôt, se vider la tête avant de retrouver son amie.  

Lorsqu’il fut l’heure et que Lilly arriva, comme de coutume avec une dizaine de minutes de retard – mais elle avait de toute façon plus de Suiveurs et la future requête de Silice l’empêchait de trop se plaindre, les deux jeunes femmes dérivèrent de longues minutes dans la foule, docilement importunées par son bruit blanc et l’éclairage criard des néons se reflétant à l’infini le long de la mégastructure de galeries et corridors. Des fractales de plastique et de verre scintillaient, des notes de parfum de synthèse embaumaient l’atmosphère, jurant avec la puanteur humide des climatiseurs qui s’efforçaient de maintenir la température intérieure à un niveau acceptable par rapport à la jungle moite et malodorante du dehors. 

Chacune s’efforça bien sûr de dissimuler à l’autre la vive impression suscitée par cette abondance de choses… rêvant en secret à ce que devait être la vie, tout en haut, si les choses étaient déjà si belles ici-bas, au 68ème étage. Elles s’efforcèrent de ne pas trop lorgner sur ces filles mieux vêtues qu’elles ne le seraient peut-être jamais ; des garçons leur jetaient des regards en coin avant de s’en moquer – ce dont elles ne s’aperçurent pas. Elles s’assirent dans un grand bar à la vue de tous et commandèrent des boissons bien au-delà de leurs moyens. Comme Silice aimait cette sensation ; celle de pouvoir – juste un instant – tutoyer les étages supérieurs, s’élever dans des sphères à priori inaccessibles. 

« C-B l’a dit ? lui demanda soudain son amie. Et Silice en fut toute étonnée ou du moins, parut vouloir le laisser entendre.

« L’a dit pour 125, l’e dit. Tout. Où Medusa est. Tout. Où l’est. »

Lilly parut soupeser quelque objet invisible et son regard vide se perdit dans le néant d’une enseigne publicitaire.

« T’penses l’dira pour d’vrai à 125 ? » 

Silice acquiesça et son amie s’humecta les lèvres :  J’t’ente 120 dans trois jour, t’sais ? Elle s’interrompit. 5 centimètres de pus’ quess’ ça peut faire ? Ça l’peut passer, 5 s’pas b’coup, si m’chauffe 5 minutes d’plus, s’peut-t’être bon… »

« T’sûr ? Quesse t’y gagnes bich’ ? »

Lilly haussa les épaules, arborant un regard déterminé.

« M’si tu rencontres Medusa pou d’vrai ?  T’lui parl’ras d’nous, nan ? T’lui caus’ras d’moi ? Or cte’gouinasse est la’seule à savoir où l’est. M’suis renseignée ent’temps, bich’, paraît qu’è boulotte pour l’Maison Mère cte’conne là… s’pas la prem’s fois qu’è cauz’ à des filles. L’est pt’être légite. ‘Magine qu’dise vrai, hein ? ‘Magine si l’une d’nous p’vait la rencontrer. ‘Magine… Sauf qu’ya qu’toi qu’c’salop’ veut voir… tu l’as tapé d’l’oeil à c’te gouinasse d’Hautiste… et t’vexes pas Silice mais 125 s’pas pour toi bich’, t’rriveras j’mais, t’as d’ot’talents qu’cui-là, mais pour 125 t’pas c’qui faut. » 

Elle mit fin à sa tirade en buvant une longue gorgée de sa boisson sans alcool – aucune des deux n’ayant encore l’âge d’en consommer – scrutant la réaction de son amie. Silice se passa la main sur les yeux, comme pour essuyer un truc et finit par souffler en glissant une main sur la sienne : 

« J’mérite pas ça non… M’érite pas ça Rosebud. J’mérite pa zune amie co’toi, bich’ » 

Alors, Rosebud lui fit un clin d’œil, leva son verre d’un geste incertain, déglutit, parut chercher un truc à dire et lança d’une voix chevrotante :

« Aux 125 dl’autre ‘culée de sa mè-re ! À nous et à c’te pute d’Medusa. »

Alentour, des regards intrigués se braquèrent sur elles à la seule évocation de ce nom et les deux amies échangèrent un clin d’œil 

Sur le chemin du retour, Silice jeta son exemplaire du « Deuxième Sexe » aux ordures, c’est à dire : à quelques pas de chez elle, à même le plancher des vaches. 

C’était tout cuit ; elle allait enfin percer.  

*

La représentation avait débuté à 22h et Lilly mourut à 22h33.

La progression sur les 120 premiers centimètres s’était pourtant déroulée sous les meilleurs auspices ; Rosebud avait senti la forme glisser en elle avec aisance. Mais une fois le cap fatidique franchi, et durant les quelques centimètres qui s’ensuivirent, elle avait brusquement senti une vive douleur, comme une lame la déchirant en deux. Il y avait eu un sinistre craquement et son trou de balle avait cédé d’un coup. Les Suiveurs qui avaient assisté à l’accidenten direct sur les réseaux (et auraient pu être considérés comme des témoins), s’étaient empressés de déguerpir, leurs bites encore à demi-molles dans la main, tandis que certains, impuissants, l’avaient regardé se vider de son sang jusqu’à la dernière goutte. Les flics, qui ne débarquaient dans la Ville Basse que pour ce genre de cas extrême – un décès – n’avaient trouvé le corps que cinq jours plus tard, quand certains voisins avaient remarqué une concentration anormale de chats autour de la maisonnette. Lilly détestait les animaux et il était de notoriété publique – bien que personne n’en eut jamais récolté la preuve – qu’elle avait empoisonné plusieurs d’entre eux à la mort au rat. Le corps avait été déjà presque entièrement rongé par ces charognes de matous quand les agents entrèrent. Une sorte de vengeance poétique… Le coroner avait pondu un rapport de cinq pages bardés de termes techniques et savants pour désigner en somme une chose bien triviale : une rupture de l’élastique anal

Quand les flics l’avaient découverte, le corps de la jeune femme était recroquevillé sur un bout de gaine électrique ; ils en avaient extrait une cinquantaine de centimètres d’elle, en plus des soixante-quatorze autres que son anus avait déjà expulsé à cause du relâchement post-mortem. L’attention des enquêteurs s’était ensuite portée sur la boursouflure écarlate qui semblait avoir poussé de son rectum, sorte de bouton de rose planté là comme un œil béat soutenant leurs regards, et l’enquête n’était guère allée plus loin. 

L’un des premiers agents sur place – qui était en secret l’un de ses Suiveurs (et qui, de manière encore plus confidentielle, avait assisté dans l’anonymat des réseaux à la prestation en live) n’avait pu retenir, secoué par l’émotion, ses regrets qu’une « si belle fille soit fauchée ainsi dans la fleur de l’âge » (en d’autres termes que ceux-ci).

Mais il est vrai que Lilly avait été très belle. 

Silice avait étudié le replay maintes et maintes fois. Elle lui devait bien cela. Son amie

Il n’avait presque rien manqué à Lilly : un malheureux centimètre pour tutoyer les étoiles. Les portes de la grandeur s’étaient ouvertes un bref instant… puis refermées tout aussi sec, matérialisé par un sinistre claquement d’organe protractile tirant sa révérence. 

Le diagnostic de Silice avait été un mauvais échauffement

Backstage, où durant la quinzaine de minutes précédant la performance et qu’elle consacrait en général à répondre aux questions de ses Suiveurs, Lilly ne s’était pas préparée avec assez de sérieux. Elle avait beaucoup ri à leurs blagues, leurs petites attentions, ce qui n’était pas habituelle et dénotait – selon Silice toujours – une certaine appréhension. Elle la soupçonnait aussi, à cet air vague et vaporeux, d’avoir consommé du Mezcal pour se donner du courage. La rupture de l’élastique anal était un peu comme les ligaments croisés chez les sportifs : elle était souvent dû à une erreur bête. Pauvre Lilly. 

Toujours est-il que son deuil passé, et quelques jours seulement après l’accident, Silice avait été surprise de recevoir un message de l’étrange femme en blanc. Elle réalisa que celle-ci avait dû percer à jour le subterfuge de la pallakès – Lilly jouant son rôle – sans quoi elle n’aurait pris la peine d’écrire à une morte. Elle songea que la bonne femme, malgré le mensonge, avait dû suffisamment apprécier la performance pour tenir sa promesse et accomplir sa part du marché. 

C’était donc toute fébrile que Silice avait lu son message laconique qui consistait en une suite de chiffres dont elle était parvenue, grâce au sous-titreur, à saisir qu’il s’agissait de coordonnées. D’après les cartes, ça n’était même pas si loin que ça, ce qui attisa sa suspicion : comment diable aurait-elle pu voir Medusa à quelques pâtés de maison de chez elle ? Mais, poussée par la curiosité, et mue par le décès de son amie, glorieuse martyr qui s’était après tout sacrifié pour obtenir cette information – et aussi parce qu’elle n’avait de toute façon pas grand-chose d’autre à faire, Silice attendit que la nuit se soit abattue sur l’immense Cité pour enfiler son vieil anorak, prendre une lampe, glisser quelques vivres dans son sac à dos, et lorsque les ténèbres eurent englouti le dédale de ruelles – ce qui ne fut pas très long compte-tenu du fait qu’elle vivait au plus profond de la Ville Basse – elle referma la porte en silence et s’engouffra dans la nuit noire comme une petite bougie pâle dans une grotte béante. C’était un mardi soir, la veille du grand nettoyage, la veille du jour où s’activaient les pâles ; le sol était logiquement recouvert de montagnes de détritus et Silice songea, qu’il ne lui faudrait pas s’éterniser et être de retour avant l’heure fatidique. Elle connaissait depuis toute petite des contes sordides de jeunes femmes de son âge, ivres ou droguées, errant dans les rues, la nuit, après la fête, violées à chaque intersection, gisant là, inconscientes, et aspirées au petit matin. C’étaient des histoires que l’on racontait aux petites filles bien entendu, mais Silice avait elle-même perdu ainsi plusieurs animaux familiers (encore que certains voisins aient mis cela sur le dos de Lilly – sa prétendue névrose des bestioles et ses prédilections pour la mort aux rats). 

Son pouls s’accéléra à mesure qu’elle se rapprochait des coordonnées et la jeune femme marchait depuis une quinzaine de minutes lorsque les lieux tant redoutés se matérialisèrent ; un vaste terrain d’où s’hérissaient à l’entour une forêt de béton. 

Ici-bas les pavés s’étaient soustraits, après des décennies de négligence, au profit un revêtement que l’on appelait « terre » et que les anciens assimilaient à la couche originelle de la planète. Elle était aujourd’hui saturée de vieille huile de moteur car cela avait été autrefois un important site de production automobile.

Çà et là, des volées de marmots gambillaient dans les ruines. Un petit groupe d’entre eux s’échinaient à faire voler un truc extirpé de la boue et qui devait être à l’origine un drone militaire (c’est ce que tendaient à indiquer les deux rockets encore fixées sous son œsophage d’aluminium). 

Le désespoir envahit Silice. La bonne femme avait dû se foutre d’elle. Comment aurait-elle pu espérer voir Medusa dans un lieu tel que celui-ci ? L’ancien complexe industriel d’Ibuk ; les vieilles usines Renault ; un lieu dont il était de notoriété publique que c’était l’un des plus mal famés de la ville ? Là où, elle le savait, d’étranges trafics avaient lieu ; là où, elle se rappelait maintenant avoir entendu dire que certaines femmes – des mères pour la plupart – disparaissaient mystérieusement ? 

Son regard suivit une ombre plus sombre que toutes celles jetées par la nuit, et elle retrouva courage en la suivant jusqu’aux fondations crasseuses de l’édifice qui en était à l’origine : une tour, colossale, la plus éminente en ville : celle de la Maison Mère. Inexplicablement, cette vision lugubre et grandiose lui insuffla quelque chaleur, comme si la proximité avec ce symbole associé à Medusa lui avait redonné foi. Silice prit le temps de réexaminer la carte et constata qu’elle ne se trouvait pas tout à fait aux coordonnées indiquées. 

Après une courte déambulation parmi les carcasses d’appareils antiques, elle aperçut quelque chose et fronça les sourcils. Le ciel était maintenant couleur pétrole. Dans le lointain on entendait à peine le vrombissement des moteurs et leur bruit blanc n’était troublé que de temps à autre par les piaillements des mômes qui éclataient dans l’air telles des grenades hilares. 

Bientôt, Silice fit face à ce qui avait attiré son attention. 

Dans un sombre recoin du terrain vague gisait la forme scintillante d’une petite trappe. Elle était incrustée dans la boue, son impeccable surface métallique jurant avec le reste des lieux, et cette vision avait quelque chose d’inquiétant, quelque chose de sinistre, comme un artefact oublié. Il n’y avait aucun dispositif d’ouverture visible. Silice se pencha dessus et, après une brève hésitation, toqua du bout des doigts – pas assez fort pour se faire annoncer comme elle l’aurait fait à une porte (ce à quoi elle se refusait encore à apparenter la trappe) – mais suffisamment pour avoir un ressenti de ce qui se trouvait derrière. 

Nul écho ne lui répondit. Le bruit était mat, comme étouffé par la matière ; par quelque chose de si vaste qu’il l’aurait aussitôt dévoré sans en laisser la moindre trace ni écho. Et elle repensa à une publication célèbre de Medusa : « Il n’y a pas d’écho dans le multivers. » 

Et c’est alors qu’une petite voix éclata dans son dos :

« Il ne faut pas aller par là. Il y a des choses terribles de l’autre côté. » 

Silice se retourna pour faire face à une gamine qui pouvait avoir dans les six ou sept ans. Elle lui demanda ce qu’elle entendait par là, mais n’obtint guère de précisions ; la môme continua de psalmodier que des choses « terribles se dissimulaient derrière ». 

Silice remarqua la vacuité de son regard ; celui d’une droguée, d’un animal hypnotisé.

Alentour, une foule de petites trognes aux cous émaillés de crasse s’était réunie. C’étaient des sauvageons d’ici, des engeances de la Ville Basse, la couche la plus inférieure de la société ; sans Suiveurs, sans voix pour s’exprimer ni oreilles pour les entendre. Silice avait entendu dire qu’ils s’exprimaient dans une langue étrange et inconnue. Que la populace en avait peur, les battait, et que pour cette raison, la plupart demeuraient muets pour le reste de leur misérable existence, et c’était d’ailleurs bien ce qu’ils se bornaient à faire maintenant : se taire et l’observer, leur regards sertis dans la pénombre comme des billes luisantes d’indiscrétion. 

Silice s’efforça de les ignorer en reportant son attention sur le lourd panneau de métal. Il devait bien y avoir un moyen de l’ouvrir. Elle retournait le problème dans tous les sens lorsque la petite fille s’approcha et fit éclater une nouvelle fois ces paroles fluettes, mais pleine d’une gravité qui avait de quoi surprendre : 

« Hey toi, il ne faut pas aller par là, il y a des choses affreuses de l’autre côté. C’est ce que nous répète toujours la grande dame. » 

Mais Silice n’écoutait déjà plus ses avertissements. Ils commençaient en fait à l’irriter car prenant de plus en plus  la forme de menaces. La jeune femme chassa la petite meute d’un geste de la main en les sommant de « r’tourner voir leurs reums’ ». 

Les mioches reculèrent d’un pas, mais voyant que la petite fille se tenait immobile, l’annulèrent d’un autre et vinrent se regroupe autour :

« Nous n’avons plus de mamans. Elles se sont tirées. Toutes. Elles ont disparu par là, dit la gamine en désignant la trappe.

Et Silice remarqua alors un détail ; de toute la petite meute, la petite fille était la plus grande. De peu – certes – trois ou quatre ans tout au plus ; une vingtaine de centimètres au mieux, mais cela suffisait à se voir. Et elle avait quelque chose d’inexplicablement grave sculpté sur le visage, de l’ordre de stigmates très anciens assoupis à l’ombre de ses traits.

« Par s’te’trappe ? demanda silice à la gamine qui lui répondit par un hochement de tête. Bon mai qui c’est qu’est au cour’ant qu’è s’sont tirées là vos manous ? »

La petite se tut un instant.

« Il y a la grande dame… (Elle parut réfléchir) …la chose qui se cache sous la trappe… (elle compta sur des doigts) …il y a nous. (Ses pupilles s’ancrèrent sur Silice qui remarqua alors seulement que l’une était de couleur verte et l’autre bleue) …Et maintenant il y a toi. » 

Silice déglutit. La gamine avait quelque chose d’intimidant, quelque chose qui nageait encore docilement en elle mais n’attendrait qu’un rien pour surgir

« Est-ce que tu peux nous les ramener ? »

« J’vais tr’ver vos mamans, murmura Sulice. J’vais r’venir ‘vec elles. Mais d’bord, j’dois re’contrer quèqu’un d’très important. » 

Le visage de la petite fille, jusque-là plus impassible qu’une poupée de cire se fissura alors. Les deux épingles de ses pupilles jaillirent de ses orbites :

« Menteuse ! Vous dites toutes la même chose ! Que vous allez voir quelqu’un d’important là-dessous ! Mais vous ne revenez jamais ! Tas de catins ! Viles catins ! » 

Les autres mômes reprirent à tue-tête : « Catin ! Catin ! Vile catin ! » 

Et Silice sentit une vague d’effroi déferler sur son coeur :

« Z’êtes d’sal’culés d’gamins, quesse vous reums vzont appris ? »

Il y eut un bref silence. Et ce fut comme si de cet éclat, les souvenirs de leurs courtes vies avaient inondé en un éclair le marais de leurs âmes fraiches. En silence, ils se souvinrent. Ces enfants perdus aux mines repoussantes. Et quelques-uns se mirent à sucer leurs pouces, et tous se murèrent dans une sorte de grand rêve collectif. Tous à l’exception de la petite fille qui, prenant soudain conscience de quelque chose, se mit à pleurer. Elle agrippa les mains de Silice et supplia, l’implora de ne pas partir, de ne pas l’abandonner à cette tâche, cette responsabilité bien trop lourde pour elle de veiller sur eux tous. Et Silice qui avait déjà pris sa décision se dégagea, vociféra qu’elle était attendue, hurla même le nom Medusa que nul ne prononce pourtant jamais ici. 

En sourdine, il y eut un déclic, presque inaudible, comme un murmure secret. La gamine serra plus fort, s’agrippa à ses jambes, s’accrocha à ses vêtements, écorcha les siens en se faisant traîner sur le sol car Silice avançait maintenant d’un pas sûr, car elle avait bien remarqué qu’en lieu et place de la trappe, à quelques mètres, presque à portée, se dressait un trou flanqué d’une échelle. Mais la sale gamine se cramponnait et, désespérée, craignant que la trappe ne se referme, elle assena un puissant coup de talon qui fit mouche et lui brisa deux dents de lait. La gamine lâcha prise pour se répandre en sanglots, puis, se redressant avec l’aide de sa meute, les sanglots se muèrent en un rire caquetant. Une mélopée difforme qui interpella assez Silice pour qu’elle s’interrompt sur le premier barreau de l’échelle.

C’était bien la petite fille, mais sa voix n’était plus la même, il y avait quelque chose de monstrueux dans ses notes rauques et éraillées, et Silice songea que cela ne pouvait être celle d’une gamine, ou de n’importe quelle femme de n’importe quel âge par ailleurs, mais plutôt, celle d’une créature hideuse, un être des temps anciens englouti par cette société hyperdémocratique ; celui d’une sorcière, l’image qu’elle s’était toujours faite d’une Clairvoyante de contes pour enfants. 

« 70 centimètres ? se moqua l’enfant. Laisse-moi rire ! J’espère pouvoir faire mieux lorsque je serai plus grande ! Sinon je n’ose pas imaginer la honte sur moi et ma famille, et mes frères… ces pauvres petits hommes à petites bites tout frêles et incapables ! 

La fillette éructait d’un plaisir diabolique, et l’essaim de mioches tout docile et apeuré, s’agrégea à elle de ses petites poignes crasseuses, la caressant, terrorisé par cette transformation – comme une chose qu’ils auraient craint depuis le départ ; ils l’imitèrent néanmoins en jetant à Silice des regards réprobateurs. 

« Oui je ferai mieux ! répéta la fillette à l’envie ; comme une invocation. Elle vociféra qu’elle serait la meilleure version possible d’elle-même. Que cela ne faisait aucun doute ! Et elle psalmodiait encore ces mots lorsque Silice s’engouffra à la hâte dans le trou d’ombre. La trappe se referma comme un couperet et l’écho de cette voix tonitruante lui parvint encore quelques minutes, le temps qu’elle descende une centaine de barreaux, puis s’éteint tout à fait. Il régnait une obscurité absolue. 

Silice descendit plusieurs minutes sans apercevoir la plus petite lueur au bout de ce puits sans fond, et elle s’étonna qu’il lui faille descendre si bas pour rencontrer une femme aussi éminente que Medusa.

Elle fit une pause et pensa à Lilly. Elle songea à la somme conjuguée de leurs efforts pour qu’elle puisse ne serait-ce que se tenir ici et reprit courage, malgré ses poignets qui commençaient à la faire souffrir. 

L’atmosphère était sèche, étonnamment douce et Silice se dit qu’elle pourrait tenir ainsi encore des heures, suspendue aux barreaux – même si les crampes qui lui rongeaient les membres lui soufflaient le contraire. Elle reprit sa descente, pas à pas, et franchit quelques centaines d’échelons supplémentaires. Elle pouvait être là depuis quelques minutes ou plusieurs heures. 

Un incendie se déclara bientôt dans ses biceps. À un moment, elle hurla quelque chose, peut-être un nom, plus vraisemblablement un juron de souffrance mais nul son ne lui répondit et elle se rappela qu’il n’y avait pas d’écho dans le multivers

Plus tard, peu de temps après – à moins que cela ne fut une éternité plus loin -, Silice, ne sentant plus ses membres pétrifiés par l’effort, comprit que sa foi était en train de vaciller, mais cela ne dura qu’un instant – à peine celui d’une étincelle – parce qu’elle avait cru apercevoir au loin, très loin en contrebas, une faible lumière, sorte de phare perdu aux confins de la nuit. Et même s’il aurait été impossible d’en déterminer la distance exacte : quelques dizaines de mètres ? Des mondes d’écart ? Silice pressentit qu’elle n’avait jamais été aussi proche de Medusa. 

Et en effet elle ne l’avait jamais été. 

Alors elle poursuivit l’effort. L’air se faisait de plus en plus chaud. La lueur ne se rapprochait guère mais cela importait peu : Medusa n’était plus loin. Elle le savait. Elle n’en avait jamais été aussi proche. (Et jamais plus elle ne le serait)

Bientôt, elle se dresserait face à elle, dans toute sa magnificence. 

Après cela, dès le lendemain elle mettrait les bouchées doubles, ferait l’impossible pour réussir là où Lilly avait échoué : franchir la barre des 125 centimètres. 

Oh oui, elle allait percer. C’était écrit n’est-ce pas ? Du moins elle le savait. 

Ainsi elle continua, échelon après échelon, se refusant de lâcher prise.

Silice allait devenir la meilleure version possible d’elle-même.

À la sueur de son front. 

À la force du poignet. 

Laisser un commentaire