L’architecte en fuite

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L’architecte en fuite

par Syd Vesper

(Cette œuvre est protégée par la SACD)

C’est dans les escaliers de secours que l’on rencontre le plus de célébrités. 

C’était ici que, par une nuit d’orage, l’architecte était tombé sur « Jean-Michel Discrétion » ; le parasite qui venait d’envahir l’appartement au-dessus du sien. L’architecte vivait au 319ème – presque au sommet du building qui en comportait 320, mais l’ascenseur était en panne depuis un jour ou deux et c’était ce qui l’avait contraint à se coltiner l’ascension depuis le parking VIP du 300ème étage. Il avait presque atteint son palier quand le parasite lui était apparu ; recroquevillé ; haletant ; en un mot : pathétique. Il s’efforçait de retrouver son souffle en tirant sur un cigare malodorant. L’architecte avait grincé des dents ; il ne supportait pas la moindre entorse au règlement de copropriété. Il s’était figé à sa hauteur, avait tapoté de ses derby le béton armé dont la surface froide luisait dans la pénombre des ampoules de secours, et avait assaisonné le parasite d’une plaisanterie sur les méfaits de la « cigarette » ; celui-ci s’était laissé aller d’un rire étrangement féminin :

« Fichus escaliers… Je n’en vois pas le bout… où sommes-nous d’ailleurs ? » 

« Vous êtes quelque part entre le 318ème et le 319ème étage, celui où je vis. »  

À ces mots, les yeux du parasite s’étaient illuminés d’une étrange lueur insectoïde et sa voix avait paru muer : 

« Oh, je vois… vous êtes donc, mon voisin du dessous. De l’étage inférieur… » 

L’architecte avait acquiescé sans rien dire. Il avait reconnu le quinquagénaire grisonnant. C’était une célébrité – mais il ne savait plus de quoi au juste. Peut-être un présentateur télévisuel… ou un acteur.

« Une engeance de ce genre » avait-il pensé en faisant mine de ne pas le reconnaître.

« Il faut que je me dépêche, avait stridulé le parasite. À ce rythme-là mes invités arriveront avant moi ! Je donne une petite fête ce soir… »

L’architecte avait beaucoup appréhendé ce moment : celui où il pourrait enfin mettre un visage sur le démon de minuit qui sévissait presque chaque soir au cours des innombrables party de la célébrité. Elle avait certes une femme et un fils qui lui rendaient visite le week-end – mais le reste de la semaine, la garçonnière devenait ville ouverte ; et ainsi donc, les allées et venues se multipliaient ; des garçons pour la plupart avait estimé l’architecte à leurs pas lourds ; et ainsi donc il en avait conclu que Jean-Michel Discrétion ne pouvait qu’être une de ces « pédales de placard à balais »

L’architecte avait souri intérieurement après cette découverte. L’architecte aimait que les choses soient claires ; rangées en lieu sûr dans des petites cases bien étiquetées. Et il en allait de même avec les gens. 

Du reste, l’architecte était architecte ; il vivotait aux cimes de la ville haute et, de facto, se souciait peu de l’hyperdémocratie ; il estimait avoir le droit de penser les choses comme il les entendait. Or, dans son monde à lui, « pédale » n’avait rien de trop péjoratif ; c’était, d’un point de vue grammatical, un nom comme un autre ; un nom par ailleurs hérité du grec : « paiderastēs » ce qui – il le croyait du moins – lui conférait une légitimité supplémentaire.

Dans la froideur métallique de la cage d’escalier, leur petit jeu s’était poursuivi ; l’un et l’autre faisant mine d’ignorer qui ils étaient, jusqu’à ce que, à un point de la conversation, n’y tenant plus, l’architecte avait humblement indiqué qu’il était architecte ; il avait énoncé l’information comme une chose tout à fait triviale, comme si tout le monde n’était pas censé savoir qu’il était à l’origine de bijoux architectoniques tels que le Grand Planétarium du 3ème arrondissement ou le Ballet National du Twerk, porte de la Muette. 

Mais, à son grand désarroi, la célébrité avait alors abandonné sa torpeur mastroïanienne :

« Vraiment ? Vous… bâtissez des buildings ? » 

La sincérité avait laquelle cette question avait franchi ses lèvres n’avait rien d’un numéro d’actors studio ; leparasite ignorait bel et bien qui il avait en face. 

Mais l’irritation de l’architecte n’avait duré qu’un bref instant ; elle avait été vite supplantée par la colère lorsque Jean-Michel Discrétion avait ajouté : 

« …je compte bientôt refaire un peu l’aménagement et la décoration de mon loft… Peut-être que vous pourriez… me driver un peu ? Je ne sais pas… Me donner deux ou trois… tips ? » 

L’architecte avait grincé des dents. D’abord parce que le concept de loft l’exaspérait ; ce nid à folledingues dont les occupants étaient libres de déambuler sans vergogne ; ensuite parce qu’il ne supportait pas que l’on mette dans la même case architecture et architecte d’intérieur, cette sous-profession pour gosses à papa en manque d’argent de poche. 

Il avait expliqué à la célébrité qu’il ne travaillait plus. (Des cabinets de conseil le contactaient souvent – mais celui-ci se faisait une joie de les rabrouer ; cette période de son existence avait pris fin et il ne souhaitait plus désormais que jouir de sa fortune et médire sur les abominations bâties par ses confrères). 

Pour se venger secrètement, l’architecte avait demandé d’une voix blanche : 

« Et vous ? Que faites-vous dans la vie ? Vous êtes si mystérieux… Vous ne seriez pas une sorte… d’agent secret au moins ? » 

L’agent secret n’avait d’abord rien répondu, cherchant à cette phrase un double sens qui en avait un, mais dont il ne pouvait être sûr :

« Je suis dans le… divertissement. » 

« Oh… Vous êtes une sorte… d’Influenceur ? » 

Il avait marqué une hésitation subtile, comme une chose qui ne mériterait pas tout à fait d’être mentionnée :

« Je joue la comédie… » 

La conversation avait dérivé quelques minutes supplémentaires, puis, le parasite y avait brusquement mis fin en jetant par la fenêtre son cigare tout en lui souhaitant une « douce nuit », et cela avait été au tour de l’architecte de chercher de l’ironie dans cette formulation. Un double sens qui, il s’en était vite persuadé, existait bel et bien. En fait depuis que Jean-Michel Discrétion, comme il le surnommait, l’agent secret, le parasite du dernier étage, avait emménagé dans ce loft au-dessus de chez lui et transformé sa douce retraite en véritable enfer.    

*

« BoOm bOoM BooM » 

Telle était l’infrabasse qui pervibrait le plafond au-dessus du fauteuil de l’architecte. 

« Bla bla bla »

La rumeur de la fête enflait à travers les couches d’isolation phonique. 

« Hi hi hi »

Des voix graves pour la plupart. 

« Ho ho ho »

Et plus graves encore elles résonnaient par-delà la nappe de béton. 

« Des voix de garçons, pensa l’architecte avec un rictus. 

« Han han han… Scouic scouic scouic » 

Cela il ne l’entendait point mais se l’imaginait sans mal.

Il s’efforçait ce soir-là de se plonger dans un petit volume cueilli au hasard de sa bibliothèque : « Théorie des surfaces planes » – un doigt de whisky renversé sur deux glaçons en stéatite (L’architecte refusait que l’eau vienne affadir sa boisson ; l’architecte n’était pas une femmelette et il se fichait bien que cette pratique soit jugée peuhyperdémocratique.)   

Mais ses efforts demeuraient vains ; il ne parvenait à se concentrer avec tout ce raffut. Pire : il ratait une note sur trois de « Salut d’amour » par Edward Elgar ; son morceau favori, le seul qu’il avait glissé en 56 versions différentes dans son unique playlist. 

A l’étage, l’orgie venait d’atteindre son climax. 

L’architecte avait dénombré 27 convives, mais ce nombre pouvait tout aussi bien être 28 que 26 – il n’était pas certain d’être parvenu à dissocier chaque pas. 

Bientôt, il fut surpris d’entendre une paire de talons ; des Louboutin, taille 40 ; de celles qui devaient appartenir à l’une de ces midinettes d’Influenceuses, supputa-t-il. Les stilettos s’immobilisèrent dans cette pièce que l’architecte avait identifié comme la cuisine (au bruit des robinets et claquement de portes il était parvenu en quelques minutes à établir un plan des lieux). Un type – les lourdes bottines qui en avaient pris la direction quatre minutes plus tôt – devait avoir alpagué leur propriétaire et être en train de proposer un verre de sangria. 

L’architecte but une gorgée de son whisky et, bien au creux de son cerveau, s’assit un instant face à sa machine à écrire imaginaire d’écrivain non moins imaginaire. La conversation devait selon lui donner quelque chose comme : 

« Je vous en mets une bonne grosse louche, Mademoiselle ? » 

« Madame… Oui, mer… merci bien. » 

« C’est tout naturel… » 

« Et un autre drink ? chez vous peut-être ? »

« Volontiers. » 

« Chez vous ? tout de suite ? » 

« Il faut d’abord que je finisse de recharger la Tesla, bébé… » 

(Quelque chose de ce goût-là). 

L’architecte rit dans sa barbe en actionnant le chariot pour revenir à la ligne. L’architecte ne manquait pas d’imagination. Il avait bien fallu que toutes ces hautes structures phalliques jaillissent un jour d’un esprit fertile. Et cela avait été le sien. Il se lécha l’index pour tourner une autre page de son livre puis, feignant l’étourderie, fit mine de se souvenir que la soirée était organisée par Jean-Michel DiscrétionL’agent secret. Le nouveau propriétaire de ce nid à folledingues. Et il tira un trait sur le scénarii oh combien hétéro qu’il venait d’échafauder ; et il songea que les talons devaient appartenir à l’un des convives en pleine séance de roleplay

Il pria l’IA d’augmenter le volume de « Salut d’amour » et lorsque la voix de sa défunte Carice jaillit du haut-parleur pour lui faire remarquer qu’il l’avait déjà écoutée 27 fois ce soir, l’architecte fulmina :

« Mêle-toi de tes affaires bécasse ! N’as-tu pas des choses plus importantes à faire ? Fouiller les métadonnées de mon cellulaire ? Ourdir avec tes consœurs un complot contre l’espèce humaine ? » 

« Calme-toi mon ché… »

Il lui coupa le sifflet par une commande vocale et quitta son fauteuil pour augmenter le volume lui-même. Mais une fois sur place, s’apercevant que la chaîne hifi ne possédait aucun bouton, jura, laissant passer une minute ou deux avant de gémir :

« Ché… chérie… Pourrais-tu augmenter un peu le volume ? »  

L’IA exigea des excuses. 

L’architecte maugréa. L’architecte avait payé une fortune pour la faire modeler sur la personnalité de sa défunte femme, mais il ne goûtait guère ces petites passes d’armes qui lui rappelaient un peu trop celles qu’ils avaient eu jadis. 

« Alors ? J’attends toujours… s’impatienta la voix dans le plafond. 

L’architecte n’appréciait que très modérément le fait qu’une femme lui parle ainsi, et par-dessus tout : il détestait l’idée de devoir présenter ses excuses ; mais, d’un autre côté, il aimait trop « Salut d’amour » et obtempéra donc, mettant un point d’honneur à les alourdir de toute la mauvaise foi dont il était capable. 

Un instant plus tard, le chef-d’œuvre de Elgar tonnait à travers les haut-parleurs et, satisfait, l’architecte s’empara de l’édition matinale du Figaro. Une jeune influenceuse de la ville basse était décédée il y a quelques nuits des suites d’une « performance ». Elle avait fait une sorte d’hémorragie interne. Elle était semble-t-il connu en bas sous le sobriquet de « bouton de rose ». L’article proposait un lien vidéo mais l’architecte se dispensa de le consulter, préférant jeter un autre coup d’œil à cette publication qui le faisait tant rire ; celle de ce chien à gros sexe : Bonhomme le mandingue. L’architecte aimait cet étalage d’antique puissance masculine. Il aimait les choses claires ; bien à l’abris de petites cases. 

Nouveaux martèlements. Nouveaux rires de folledingues dégénérées. L’architecte en voulait au parasite de s’inviter dans son espace intime ; son petit chez lui ; ce vaste appartement qu’il aurait dû être libre d’occuper seul.

L’architecte était d’autant plus irrité qu’il avait jusque-là connu le silence parfait, le précédent locataire ayant été un chat ; celui d’un multimilliardaire qui ne souhaitait prendre le risque que le matou égratigne les toiles de collection dont son appartement principal était truffé. Mais hélas, comme tout ce qui gratte et respire, le vieux milliardaire avait fini par rendre son dernier souffle, le chat par être piqué, l’appartement par être vendu. 

Oh, comme l’architecte avait appréhendé la venue du nouveau propriétaire au cours de ces longs mois d’automne. Il s’était fendu en quatre pour obtenir auprès du syndicat quelques informations… en vain ; l’identité du parasite était demeurée secrète jusqu’à son implantation. L’architecte l’avait haï avant même d’avoir fait sa connaissance, avant même qu’il ait glissé une seule de ses sales pattes dans l’immeuble. L’architecte avait eu des vues sur l’appartement. Ce magnifique loft du dernier étage ; mais ses prétentions avaient été rabrouées par les IA de la banque, lui, un architecte de renom. Il n’avait pas été surpris d’y voir débouler une de ces folledingues de nantis du show-business. L’architecte avait eu l’occasion d’en croiser de nombreux spécimens durant sa carrière ; lors de ces cocktails dînatoires qu’il se voyait dans l’obligation d’honorer à chaque fin de projet. Il méprisait leur monde. Lui bâtissait son rêve à coup de critérium sur ses dessins techniques, puis mètres d’armatures par kilomètres de ferraille et hectolitres de béton ; ainsi s’érigeaient ses créations ; à la sueur de ses ouvriers et à la force de son esprit.

Mais au-delà du tapage occasionné par Jean-Michel Discrétion, l’évènement qui avait mis le feu aux poudres était survenu un matin, durant les premiers jours de l’hiver. 

*

L’architecte avait de l’argent. Et comme tous les nantis, il consacrait une part respectable de son temps à se créer des problèmes de privilégiés. Il mettait un point d’honneur à s’irriter de choses auxquelles le commun des mortels n’aurait prêté la moindre espèce d’attention. Il s’agaçait du bruit des chats – insupportables onomatopées vagabondant le long des gouttières. Il était horripilé par ces passants sur les trottoirs, en particulier ceux qui ne relevaient pas assez leurs ombrelles les jours de pluie. Il n’aimait pas entendre le linge claquer au vent, pas plus que de voir ces somptueux buildings défigurés par leurs cordes recouvertes de vilaines fripes. L’architecte en avait voulu à la terre entière lorsqu’un spectateur avait éternué en plein milieu de « Salut d’amour » le mois dernier à la Philharmonie. Mais, par-dessus tout, l’architecte avait décrété qu’il en voudrait à la terre entière depuis ce matin- ; celui où il avait retrouvé son bien le plus précieux défiguré

La pauvre petite Alpine l’attendait, mutilée, sur sa place du parking VIP. Une fine balafre serpentait sur tout son côté droit. Il avait certes immédiatement passé commande d’une aile de rechange, mais ce modèle-ci ne courant pas les rues, l’attente avait été interminable, et cela avait permis à la colère d’enfler, et c’était au terme de cette période de remâchement insoutenable que l’architecte avait fini par prendre une décision ; celle de laisser l’auto en l’état, estimant qu’il se devait d’arborer comme une fière balafre à la face du monde cet acte malfaisant : la preuve irréfutable de la nature fondamentale de l’homme ; et surtout, la confirmation que l’humanité lui en voulait personnellement. 

Qui avait bien pu lui jouer un si mauvais tour ? La question n’avait eu de cesse de lui tournicoter dans le système ; jusqu’à ce qu’un beau jour, quelques semaines après avoir découvert l’entaille, son regard myope avait dérivé dans le parking, depuis la Ferrari d’un Monteur d’échelon zéro, jusqu’à la Bugatti d’un CEO, en passant par la Lamborghini d’un fakir star et c’était là que son attention avait été attirée par une automobile qu’il n’avait encore jamais vue. Une Spitfire décapotable. Une suprême rareté dont l’élégante couleur green racing flottait parmi cet étalage vulgaire et rutilant. Une œuvre d’art dont le propriétaire ne pouvait qu’être d’un goût certain. Ses chromes impeccables scintillaient dans la pénombre des néons lorsque, intrigué, l’architecte s’était approché du véhicule. Et c’était là qu’une première détonation avait retenti sous son crâne, car sur le panonceau de la place de parking était écrit le nom de la célébrité. À cette première déflagration s’en était suivie une seconde ; et par une mécanique aussi incoercible qu’erronée, l’architecte en était venu à la conclusion que la balafre ne pouvait qu’être l’œuvre de l’agent secret ; un coup fourré de sa part, une opération clandestine qu’il avait effectuée la nuit, à la lueur des sorties de secours pour le torturer, en plus de toutes ces fêtes qu’il s’échinait à donner pour le rendre fou… oh comme cette vilaine petite musique plaisait à l’architecte ; il y décelait une horreur si vraisemblable, si logique qu’il s’abandonna bientôt tout à fait à ce constat : oui, Jean-Michel Discrétion ne pouvait qu’être à l’origine de cet acte ignominieux.

(En fait, la célébrité n’habitait même pas encore l’immeuble lorsque l’Alpine avait été rayée, incohérence chronologique dont l’architecte s’était fort bien accommodé en la balayant hors du champ de ses réflexions, dans un recoin peu clair de son esprit.)

L’architecte était irascible, il avait tendance à s’agacer d’un rien – c’était vrai. Mais il avait estimé ce matin-là que c’en était assez ; il était résolu à ne plus se laisser faire. L’architecte avait un plan pour se venger du parasite : juste pour cette fois, il allait se remettre au travail et procéder à de petits ajustements.

*

Plusieurs semaines s’écoulèrent avant que l’architecte ne passe à l’action. Il était parvenu à obtenir une information cruciale par le truchement de son informateur, le concierge – un grand benêt d’escogriffe qu’il amadouait à coups de flatteries sur la propreté des parties communes. Celui-ci lui avait appris que la célébrité s’apprêtait à partir en voyage. Une longue absence de plusieurs semaines. 

L’architecte s’était frotté les mains, se félicitant de sa manœuvre. 

L’architecte savait être diplomate

En remontant quatre à quatre les escaliers, il s’était d’ailleurs fait la réflexion qu’il aurait pu être lui-même agent secret… avait ri dans sa barbe, ralenti la chute de la blague qu’il savait inexorable, et conclu : « Si je n’avais autant aimé les petites squaw… »

Pour rembobiner un peu, Jean-Michel Discrétion avait, quelques jours plus tôt, réitéré sa proposition de réaménagement du loft, précisant qu’il s’était entre temps « renseigné » sur l’œuvre de l’architecte, avait été « conquis » et était prêt – s’il changeait d’avis – à lui laisser « entièrement » la main pour qu’il y apporte sa « petite touche ».

Or, l’architecte avait bel et bien changé d’avis

Il avait même tellement changé d’avis qu’il s’était aussitôt mis à l’ouvrage après avoir serré sa vilaine patte. Car plus que tout désormais, il ne souhaitait qu’une chose : apporter sa touche au loft, comme le parasite l’avait réclamé : 

« Je m’en remets entièrement à vous, l’ami… à condition que vous fassiez le plus moderne et branché possible ! Cet appartement doit devenir la meilleure version possible de lui-même ! »

« Je vais réfléchir. Mais il ne faudra pas avoir de… regrets lorsque ce sera terminé. »  

« Ne vous en faites pas pour cela, avait stridulé le parasite. Nous sommes des artistes ; nous nous comprenons, alors surprenez-moi ! J’adore les surprises ! »

Oh, comme l’architecte avait planché sur le problème au cours de ces longues nuits d’hiver, sa lampe d’architecte éclairant le vaste plan de travail où s’étalait le papier millimétré ; comme il avait pris plaisir à l’ouvrage malgré les saturnales du dessus. 

Mais pour être certain que le plan fonctionne il lui fallait entreprendre les travaux lorsque l’agent secret aurait déguerpi. Alors, il avait pris son mal en patience et attendu, prétextant chaque fois qu’il le croisait que les préparatifs n’étaient pas encore tout à fait terminés.

Puis, les fêtes de fin d’année arrivèrent et le grand jour fut bientôt là. Le matin de son départ, l’architecte, après avoir récupéré des griffes du parasite les clés de son loft, le suivit du regard grimper dans la limousine, précédé de sa femme et de leur progéniture. Sitôt après que l’engin eut disparu dans le flux dense de la perspective numéro un, il bondit vers son rolodex et consacra le reste de la matinée à passer des calls

À midi, tout était convenu et le grand chantier prêt à débuter.  

« Oh que oui, songea l’architecte : il y allait avoir de petits ajustements.

Le parasite aurait une belle surprise à son retour de vacances.

*

Afin d’apprécier chaque rouage du plan échafaudé par l’architecte, il convint d’évoquer le concept de labyrinthe

Labyrinthe était autrefois le nom que l’on donnait à un réseau de dalles formé par le pavement de ces antiques buildings appelés cathédrales et que les fidèles (des ancêtres des Suiveurs) devaient suivre à genoux, rendant hommage tout au long de ce cheminement spirituel vers l’autel à leur Influenceur star de l’époque : « Jésucrie » 

C’était de ce concept que s’était inspiré l’architecte pour réaménager le loft du parasite. Il souhaitait que Jean-Michel Discrétion se laisse guider par l’amour et s’ouvre à sa propre souffrance de martyr ; qu’il prenne conscience du supplice acoustique qu’il lui infligeait et surpasse ses failles d’homme pour dominer son démon de minuit

En présentant ses plans au contremaître, l’architecte s’était heurté à un regard dubitatif qu’il avait éludé en laissant entendre qu’il s’agissait là d’une commande spéciale d’un client qui ne l’était pas moins. Et le contremaître s’en était tenu à cette explication, songeant qu’il devait s’agir là d’une lubie de « détraqué du show-business ». 

Tout avait commencé par le sol : l’architecte avait procédé par couches en faisant sauter le parquet de chêne bien trop massif (et surtout, bien trop grinçant) pour y mettre à la place des plaques de dix centimètres de mousse polyuréthane montées sur armatures métalliques. Il avait refermé le tout dans un sarcophage de béton ; une nouvelle nappe qu’il avait fait spécialement couler, puis recouverte, d’une moquette de deux centimètres et demi utilisée dans les studios d’enregistrement ; cela sur l’intégralité du loft, y compris la salle de bain, la cuisine et les toilettes. L’architecte était un perfectionniste et surtout, il voulait ce qu’il y avait de mieux pour la célébrité : il souhaitait qu’elle puisse se déplacer – en chaussettes – partout dans son appartement, y compris en hiver. 

Comme ces changements avaient bien sûr relevé le sol d’une vingtaine de centimètres, il avait fallu remettre les portes à niveau et l’on accédait désormais à l’appartement par un marchepied que l’architecte avait choisi lui-même, fait d’un bois exotique dont chacun des trois degrés avaient été recouvert d’une bande de vison – afin d’atténuer le bruit de semelles.

Deuxième étape mais la plus importante : l’architecte avait choisi d’en découdre avec ce grand espace vide que constituait le loft et où son occupant était, à son goût, bien trop libre d’y déambuler d’un pas lourd, ou d’y apostropher un convive d’un confins à l’autre. L’architecte avait donc fait dresser de multiples cloisons pour en délimiter l’espace, le sectionner en plusieurs parties elles-mêmes subdivisées en d’autres ; petites chicanes dissuadant les convives d’y faire de trop grandes enjambées. Dans cette nouvelle version de l’appartement, on s’y frayait un chemin avec circonspection. Il n’y avait aucune place pour les cavalcades hasardeuses, les piétinements excessifs, on allait quelque part ou on n’y allait point, et dans le cas où l’on s’y rendait pour de bon, ça n’était jamais trop vite, et surtout pas en ligne droite. Pour les indécis, on se tenait immobile en attendant de trouver son chemin dans le dédale ; car d’un vaste loft de 220 mètres carré, l’architecte avait fait jaillir un trente-trois pièces cosy – bien qu’assez exigu, lequel comportait une kitchenette, un toilette, une salle d’eau, une chambre – certes un peu étroite – mais bien assez spacieuse pour accueillir un petit lit adulte d’une place. Tout cela en plus des trente-deux autres pièces d’utilités diverses mais dont la surface n’excédait jamais les six mètres carrés. Et c’était très bien comme ça. Et c’était tout ce dont l’architecte estimait que la célébrité pouvait avoir besoin. 

Oh, comme il avait hâte que le parasite découvre son nouvel habitat. En ajustant le petit cadre suspendu au mur de l’une des petites pièces où se dressait également une petite chaise et une minuscule lampe sur pied, l’architecte se frotta les mains ; car il était parvenu à faire de l’odieux loft un labyrinthe ; un dédale dont le coeur, avait été érigé dans l’axe parfait de son propre fauteuil, un étage en dessous ; celui où l’architecte aimait écouter « Salut d’amour ». 

Oui… c’était dans cette pièce étroite et enclavée que le parasite allait enfin se prosterner et connaître la passion.   

*

Une semaine plus tard, collé à sa fenêtre, l’appartement plongé dans la pénombre, l’architecte guettait le retour de la célébrité. Il avait baissé les stores et éteint toutes les lumières. Il voulait être aux premières loges, lorsque le parasite regagnerait sa tanière.

 La veille, il lui avait laissé un message l’informant de la fin des travaux, que ses clés avaient été laissées au gardien, qu’il serait en ville le soir pour un dîner mondain, mais lui souhaitait un « bon retour parmi eux ».

Il était maintenant près de vingt heures et l’architecte, trépignait d’impatience depuis son poste d’observation, les yeux rivés à l’accès parking VIP. 

Bientôt, une limousine déboîta de la file pour utilisateurs spéciaux. L’architecte braqua sa paire de jumelles et eut le temps de reconnaître, pendue à son cellulaire, la haute silhouette si distinguée de la foldingue, avant que le véhicule ne s’engouffre dans le building. Il retint son souffle durant les longues minutes qui s’ensuivirent, reconstituant dans sa tête la trajectoire de Jean-Michel Discrétion, lequel avait dû claquer (bruyamment) sa portière, extirper sa valise du coffre pour la faire rouler à grands bruits dans le parking, et haleter jusqu’à son étage. L’architecte avait aussi remarqué qu’il était seul et songé qu’il avait dû se débarrasser de sa famille plus tôt – ce qui ne pouvait signifier qu’une chose ; la garçonnière allait être ce soir ville ouverte. L’architecte rit dans sa barbe en imaginant la réaction de toute cette faune à la vue de leur antre profanée – puis il s’interrompit, c’était bien trop de stimulations pour ses zygomatiques ; l’architecte ne devait pas faire de bruit ; l’architecte n’était pas censé se trouver là ce soir. Oh que oui la célébrité et les garçons allaient avoir une belle surprise. 

Mais c’est alors qu’il se passa une chose oh combien inattendue. Une chose qui le plongea dans un état de fièvre qu’il ne connaissait pas encore ; il entendit le roulement de la valise, le marchepied couiner et la porte grincer – celle de l’appartement de la foldingue. Faiblement certes, mais en tout cas bien assez fort pour que, perché au sommet de son escabeau, l’architecte en distinguât la rumeur. Non, c’était impossible, pas après tous les travaux qu’il y avait effectués, pas après les panneaux d’isolation, la dalle de béton, et la couche de moquette. Il n’aurait rien dû entendre du tout. Or, l’oreille collée au faux-plafond, c’était bien les vilaines pattes du parasite qu’il entendait gratter au-dessus comme une provocation à peine voilée

Pire : à peine une heure plus tard, l’appartement était saturé du vacarme sourd de dizaines de talons ; et les portes claquaient avec enthousiasme, et la musique – désormais amortie ne laissait plus entendre que ses infrabasses, profondes et effrayantes, ce qui était bien pire : il n’y avait plus qu’une série de chocs vibratoires pareils à des détonations d’artillerie, et cette sensation était encore plus suffocante, et sous son traversin l’architecte se boucha les oreilles jusqu’à l’aurore, jusqu’à ce que l’essaim de convives se soit dissipé. 

Un peu plus tard dans la semaine, le parasite vint frapper à sa porte. Et il avait à sa stupéfaction un odieux petit sourire qui lui grignotait les lèvres. Et il félicita l’architecte ; ne tarissant point d’éloge sur son travail… son nouvel appartement so… modern, so original, so conceptual. Les « personnes » qu’il recevait « parfois » s’amusaient comme des « petits folles », lui avoua-t-il. 

Alors, l’architecte sourit à son tour, et il s’inclina lui aussi, mais au coin de son crâne, il ourdissait déjà sa revanche ; un plan de secours. En rentrant chez lui, il alluma la hifi pour écouter « Salut d’amour » cent-vingt-deux fois dans dix-huit versions différentes, et réfléchit quatre nuits supplémentaires avant de passer à l’action et procéder à de nouveaux ajustements.

*

 « Fichez-moi la paix ! Je vous dis que cela ira très bien comme ça ! s’agaça l’architecte en congédiant le contremaître. 

« Mais l’on peut à peine fermer votre porte, Monsieur ! » 

« Vraiment ? Eh bien regardez-moi… » 

Et il souleva les plaques de laine de verre à bout de bras, et il scia la porte à mi-hauteur, et il parvint à claquer le battant au nez du petit homme puis, s’arc-boutant – presque à quatre pattes – fit demi-tour jusqu’à son fauteuil raboté d’une cinquantaine de centimètres pour se conformer aux modifications topographiques de l’appartement. L’architecte manqua de se cogner la tête contre le lustre et ricana en s’enfonçant dans le coussin.  

Il avait profité que la célébrité ait disparu une semaine sur un tournage pour remettre les choses à plat. Le parasite devait rentrer ce soir et l’architecte n’avait qu’une hâte : pouvoir se délecter du silence qui allait être désormais son lot. Car nulle semelle intempestive, nulle déflagration musicale ne pourrait venir à bout du sarcophage acoustiquedont il avait emmitouflé les lieux. Son appartement était devenu une cathédrale dédiée à la rémission et au non-dit ; un lieu où il serait libre de baigner dans une sorte de kief permanent. Il avait fait enlever toutes les fenêtres dont le triple vitrage laissait entrer bien trop de bruits, fait combler leurs encadrements à l’aide de parpaings et rajouté aux murs une triple épaisseur de BA13. Mais son véritable coup de génie venait du plafond : la face d’où se propageait l’essentiel des nuisances. Au faux-plafond original, l’architecte en avait juxtaposé un second, puis un troisième, et enfin un quatrième, chacun rempli de deux plaques de mousse polyuréthane qu’il avait comblées par de la mousse expansive et entre lesquelles il avait pris soin de laisser un vide d’air. Le contremaître et les ouvriers avaient exécuté ses ordres avec une certaine réticence, en particulier lorsqu’il avait fallu commencer à travailler en se courbant ; « à la manière de Michel-Ange », argument qui n’avait pas semblé convaincre les ouvriers. Mais, l’architecte avait obtenu satisfaction – en leur offrant une rallonge de salaire de 30% chacun. 

Il n’avait au bout du compte guère perdu plus d’un mètre vingt de hauteur sous plafond, lequel en comptait à l’origine deux virgule cinquante.

L’architecte progressa à genoux jusqu’à la cuisine où il extirpa une canette de son mini-réfrigérateur de 85 centimètres – un Smeg fraîchement acquis dont le niveau sonore ne dépassait pas les 40 décibels et qu’il avait dû substituer à l’imposant modèle américain qu’il possédait depuis des lustres. Il revint au salon et se hissa dans son fauteuil. Il faisait encore jour mais l’appartement baignait dans la pénombre. Aux murs rampait la faible lueur des lampes d’appoint. Il décapsula sa bière et savoura la mousse en y trempant le bout de sa langue.

Son petit coin à lui. Son monument dédié au silence. Sa retraite intime, là où tapi dans l’ombre, abrité par les plaques d’isolation phonique il était libre d’errer en paix, au sein de sa petite pyramide intérieure.   

L’architecte inspira profondément : enfin il se sentait de nouveau chez lui. 

Alors, il composa un message à l’intention de la célébritéComme il avait hâte de la narguer. Car c’en était fini du tapage de son nid à foldingues. Il lui proposa de passer prendre un drink dès son retour de tournage. 

Et l’agent secret accepta. 

Il accepta même volontiers.    

*

La célébrité avait paru d’abord surprise lorsqu’après avoir sonné, la demi-porte s’était entrouverte et qu’une tête avait surgi à hauteur du sol ; celle de l’architecte dont les rameaux de sa barbe mal taillée serpentaient telles les racines d’un arbre très ancien. 

 « Fascinant, avait murmuré Jean-Michel Discrétion en s’agenouillant face au « trou de lapin. J’aime beaucoup ce concept ! s’était-il émerveillé en le suivant à quatre pattes jusqu’au salon et ce matelas qui avait été installé en guise d’ottomane (l’architecte n’avait encore pu mettre la main sur un canapé à sa convenance parmi les modèles de mobilier pour enfant)  

« Est-ce, euh… moderne ? français peut-être ? »

L’architecte avait acquiescé, un sourire placardé sur le visage, lui tendant une minuscule tasse en plastique pleine à ras bord d’un champagne haut de gamme. 

« Comptez-vous me faire jouer à la dînette ? avait piaffé la célébrité.  

« Plus de verres à pied… ‘scusez-moi, ils ne rentrent pas dans mes nouveaux placards, avait indiqué l’architecte en lui faisant visiter – à quatre pattes toujours – la cuisine américaine fraichement rénovée

« Intéressant, murmura le parasite. C’est un peu sombre mais j’aime beaucoup ce que vous avez fait. Vos enfants doivent beaucoup s’amuser lorsqu’ils vous rendent visite… Pardonnez-moi si je présume que vous êtes également séparé… Avez-vous des enfants ? »

L’architecte mentit en s’en attribuant des portées entières, indiqua que sa femme s’était suicidée il y a un an, puis, dans le silence qui s’ensuivit effectua un demi-tour laborieux afin de poursuivre la visite vers la salle de bain : 

« Pr’nez gare à vot’tête. L’plafond est bas. »

Depuis la veille, l’architecte, avait, par mesure de précaution, greffé des panneaux de BA13 supplémentaires, à coups de gaffer et de colliers plastiques rilsan, ce qui lui avait encore fait perdre un peu de hauteur sous plafond. 

« Incroyable… stridula le parasite. C’est grâce à des créateurs tels que vous que les immeubles prennent de la valeur… (Il alluma un cigare, ce qui déplut un peu à l’architecte à cause du polyuréthane) Ce que vous avez fait ici défie toute logique, cela nous questionne sur la notion d’architecture… D’aménagement intérieur… que dis-je ? de style de vie, n’est-ce pas ? Je vous trouve si subversif… si moderne… » 

Il avait modestement haussé les épaules et la célébrité bifurqué sur son propre bien ; sur le confort inhérent aux derniers étages et c’était là que l’architecte avait réprimé un rictus avant de l’interrompre :

« …Je préfère personnellement l’avant-dernier ; j’ai toujours vécu aux avant-derniers étages ; un parfait compromis en termes de panorama et de confort ; j’aime avoir quelqu’un d’autre au-dessus de moi… question de chauffage, de consommation énergétique, vous n’imaginez pas les économies et… »

« …Il est vrai que je n’avais jamais pensé aux choses sous cet angle là… l’interrompit la célébrité. Même si nous payons des charges de chauffage commune et… »

« …C’est une déformation professionnelle… l’interrompit l’architecte en faisant un petit geste comme pour chasser un insecte invisible. Et il y a aussi une certaine conscience écologique de… » 

« Intéressant… murmura le parasite en tirant sur son cigare Je ne vous propose donc pas de vous mettre sur ma liste ? »

« Votre liste ? » 

« Celle que mon agent immobilier m’a demandé de faire. Il m’a demandé d’en dresser une faisant état d’acquéreurs que je souhaiterais recommander pour la future vente en off de mon bien… »

« Vous… vous nous quittez ? souffla l’architecte d’une voix blanche.

La célébrité ouvrit de grands yeux.

« Mais suis-je idiot ! Bien sûr… je ne vous ai même pas prévenu… (Elle fit mine de se mettre une petite claque) Bon, mais je ne m’enfuis pas très loin… il se trouve que deux appartements viennent de se libérer un tout petit peu plus bas… le 1128 qui se trouve au 315ème étage et le 1153 qui se trouve au 316ème… juste au-dessus. » 

L’agent secret s’interrompit, parut soupeser quelque réflexion, puis reprit d’une voix que l’architecte ne lui connaissait pas encore, mielleuse mais chargée de fiel :

« Voyez-vous… Il se trouve que j’ai croisé l’autre soir dans les escaliers incendie une vieille connaissance. Celle-ci, gênée, a fait mine de ne pas me reconnaître, mais j’ai tout de même pu lui soutirer l’information qu’elle allait bientôt emménager au 315ème… De là, mon sang n’a fait qu’un tour et je me suis empressé de contacter mon agent pour lui faire part de ma brusque envie de déménager au 316ème… si vous voyez ce que je veux dire… »

L’architecte n’était pas certain de voir mais il acquiesça.

« Ce nouvel arrivant…. ce parasite… est un personne que j’ai rencontrée il y a longtemps, vers le début de ma carrière d’acteur, alors que j’étais encore très influençable… si vous me suivez…  C’était une femme – c’était du moins ce qu’elle prétendait être, mais je lui avais toujours trouvé… un genre. » 

« Un genre ? fit l’architecte. 

« Un genre, oui… c’était un ladyboy… un tranny comme l’on disait autrefois… (il émit un rire nerveux, cracha quelques ronds de fumée, jetant un œil à droite et à gauche comme pour s’assurer que nul ne pourrait les entendre) …J’ai quelques comptes à régler avec elle, d’accord ? et il s’agit là d’une aubaine inespérée… Je vais faire de la vie de cette foldingue un véritable enfer… Qui plus est, même si j’y habite depuis peu, j’aime trop cet immeuble pour laisser ce genre d’individu s’implanter là et trimballer avec lui sa… enfin vous voyez… sa petite… horde… ? Le voisinage détermine la qualité de vie. Savez-vous que j’ai fui mon ancien appartement du Roark Building qui était un véritable souk ? J’y vivais en dessous de l’un de ces détraqués de Monteurs… Syd Vesper, c’était le nom de cet énergumène. Il fallait l’entendre glapir lorsqu’il se réveillait en pleine nuit au beau milieu d’un cauchemar… quel tapage ! Entre nous : lorsque j’ai emménagé ici ma première réflexion a été : enfin une petite pièce strictement à moi. »

La célébrité se tut un instant pour consulter un message qu’elle venait de recevoir puis releva la tête vers l’architecte, lequel arborait un visage minéral dénué de toute expression.

« Oh… mais je n’ai même pas entendu arriver mes invités… C’est fou comme votre appartement est calme… Pardonnez-moi si je vous abandonne… » 

Il remonta le couloir à quatre pattes jusqu’à la porte d’entrée :

« Où puis-je mettre ça ? demanda-t-il en désignant son cigare.

« Donnez-le-moi, souffla l’architecte.

« Il paraît qu’une de ces catins d’influenceuses vient d’emménager aujourd’hui même dans l’immeuble… Vous n’étiez pas au courant ? C’est vrai que l’on vous a peu vu aux réunions de copropriétés ces derniers temps… Elle débarque au 318ème, juste en dessous de vous mon cher… (Il se rapprocha pour lui glisser à l’oreille) Entre nous… comme j’aimerais être à votre place pour en faire voir de toutes les couleurs à cette petite parvenue… Mais j’ai le triste privilège de vivre seul, au dernier étage de cette tour… pour quelques semaines encore du moins, haha… Douce nuit à vous, Monsieur l’architecte. »

Une minute plus tard, l’architecte avait refermé la porte à double-tour ; il rangea soigneusement le cigare à moitié consommé dans une petite boîte et tituba à genoux jusqu’à son fauteuil, comme un vieil homme croulant sous le poids d’une longue conversation avec lui-même ; une conversation pour une fois honnête, et qu’il aurait entreprise sans le savoir, loin en amont de cette nuit-là, et, soudain, il entendit claquer à l’étage inférieur, le bruit d’un verrou bientôt suivi du piétinement de stilettos suivi d’un cortège de voix et éclats de rires féminins ; ils furent eux-mêmes vite supplantés par une musique binaire canonnant sous la dalle ; et l’architecte se prit  alors la tête entre les mains, et durant l’heure qui suivit il s’évertua à placarder au sol tous les restes de plaques d’isolation qui lui restaient de ses récents chantiers ; mais le bruit n’en fut qu’à peine atténué ; pire, il était désormais contraint de se déplacer presque en rampant dans cette grotte en fibre de verre qu’était devenu son appartement ; alors il renonça ; alors il se blottit dans son fauteuil qu’il avait dû renverser sur l’accoudoir pour le faire tenir entre le sol et le plafond, entre l’enfer et l’enfer ; et alors il demanda à l’IA de jouer « Salut d’amour » et les premières notes timides du violon avaient à peine retenti que l’architecte demanda à augmenter le volume, et il se rapprocha de l’enceinte couchée à l’horizontal, et il réclama encore un peu plus de décibels, et il fit glisser le fauteuil de quelques centimètres dans sa direction, et ce n’était toujours pas assez fort, alors il se rapprocha encore ; au point d’avoir la tête collée contre la membrane – l’architecte voulait en imprimer chaque note dans son cerveau, se souvenir de chaque mesure avant d’être réduit au silence, avant de ne plus jamais l’entendre, et l’IA, la voix de sa défunte Carice, fit une remarque désapprobatrice, observa que cet appartement était de plus en plus « invivable » et c’est alors que pour la première fois depuis son décès, l’architecture activa la commande de transparence, la réduisant à une simple télécommande et le volume continua d’augmenter, d’heure en heure, sans résistance, chaque fois que l’architecte le réclamait – et il le réclama beaucoup, avec une urgence dans la voix sans cesse accentuée ; jusqu’à faire trembler les cloisons de l’appartement ; jusqu’à ce que vibrent les couches d’isolation murs porteurs ; jusqu’à ce que ses tympans lui fassent mal – mais cela ne dura qu’un instant car très vite, le piano disparut et le violon aussi et « Salut d’amour » ne devint qu’un vague bruit blanc ; et ensuite, ensuite seulement l’architecte n’entendit plus rien du tout, et alors, alors il soupira en songeant qu’il y était enfin parvenu : dans une petite pièce rien qu’à lui. 

À un moment de la nuit, à l’étage du dessous, l’influenceuse qui venait d’emménager se réveilla. Elle retint son souffle et tendit l’oreille. Il lui semblait distinguer, par-delà les brocarts de soie de son lit à baldaquin, la rumeur assourdie d’une mer de violons déchaînés. L’Influenceuse grommela en se rendormant ; elle songea que ce vieux con de parasite du dessus exagérait un peu à une heure pareille ; elle se dit qu’il lui faudrait peut-être procéder avec lui à un petit ajustement.

*

L’architecte s’était levé de bonne heure le lendemain matin. Il n’avait pas mis le radioréveil. Il ne l’aurait pas entendu de toute manière. Il se rendit dans la cuisine, fit couler un ristretto, sortit de sa boîte le cigare abandonné par le voisin du dessus, l’alluma, en tira une bouffée ou deux puis le posa sur le plan de travail et ouvrit le gaz en grand. Le sifflement ne lui parvint jamais, pas plus que les sirènes de police et gyrophares de pompiers lorsqu’un peu plus tard, confortablement assis au volant de son Alpine, il s’éloigna du bâtiment en flammes à demi-éventré. 

Sur l’aile droite de l’auto brasillait fièrement la cicatrice ; le soleil était déjà haut et inondait de ses rayons les façades autoroutes. 

Il n’avait pas fait de copie de sauvegarde de sa défunte Carice ; il s’était contenté de lui dire au revoir en la débranchant. C’était un jour nouveau. L’architecte allait quitter la ville pour se rendre dans l’ouest ; au cœur des anciens territoires. 

Au carrefour des perspectives numéro deux et trois, le feu passa au vert sans qu’il n’y prête attention. Les klaxons retentirent mais il ne les entendit pas non plus. Il ne démarra qu’après avoir nonchalamment levé les yeux de l’autoradio où il venait de mettre « Salut d’amour ». Il ne pouvait certes plus l’apprécier mais les vibrations acoustiques engloutissant le véhicule le rassuraient. 

Il sourit et essuya les filets de sang qui s’étaient écoulés de ses oreilles durant la nuit. Il avait prévu de nombreux mouchoirs. La route allait être longue. 

L’architecte n’avait que 35 ans mais il se sentait déjà vieux ; puis, il se rappela qu’il avait encore la vie devant lui pour procéder à de petits ajustements.

FIN

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