Contresens

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CONTRESENS par Syd Vesper

(Cette œuvre est protégée par la SACD)

Debout sur la pelouse, les jambes flageolantes, la mère tendait l’oreille en direction de la grande rue, derrière la haie, de l’autre côté de la maison. 

Au loin, la haute colline étirait son ombre interminable sur la vallée. 

Quelque chose ne tournait pas rond ce matin-là. Un drôle de parfum inondait l’atmosphère. Gaz d’échappement. Mélancolie. Et elle songea que c’était en train d’arriver ; et elle jeta un œil sur sa montre. Frissonna.

« Les enfants ! Vite ! »

Deux petites voix inaudibles jaillirent des méandres de la propriété.

Une petite tête apparut sur le porche, bientôt suivie d’une seconde, plus petite encore.

« Quelle heure il est, maman ? »

« Il faut partir ! Là ! tout de suite ! »

« Qu’est-ce qui se passe ? » 

(« Nous n’allons pas y arriver, se dit la mère.) 

« Rien du tout, mentit-elle.

Mais la petite fille avait bien remarqué que, dans l’allée, le moteur du monospace ronronnait déjà. Sa mère ne le laissait chauffer que l’hiver, lorsqu’il faisait si froid que l’étang gelait et qu’elles et ses amies pouvaient y patiner après l’école. 

Or l’on était en plein mois de juin. 

Elle aida son petit frère à se hisser dans l’auto, referma sa portière, et, fut surprise que sa mère ne vint la vérifier. Au lieu de ça, elle bondit au volant, activa le verrouillage central et demanda s’ils avaient bien mis leurs ceintures – ce qui était le cas. 

Malgré les efforts de la mère pour n’en rien laisser paraître, les enfants sentaient que quelque chose d’inhabituel se tramait ce matin-là. 

Ils avaient d’abord été tirés du lit un peu plus fort que d’habitude ; ils avaient ensuite remarqué que les tartines étaient un peu moins grillées, le lait un peu moins chaud, les céréales un peu moins molles. Le petit garçon avait demandé pourquoi les oiseaux chantaient « bizarrement », (il était vrai que, par la fenêtre de la cuisine, leurs pépiements étaient moins perceptibles ; supplantés par une rumeur qui grondait derrière la palissade, de l’autre côté du jardin ; celle de la grande rue qui serpentait jusqu’au sommet de la colline ; celle du ronronnement des moteurs qui enflait dans l’atmosphère avec une rage étrange).

La mère avait refermé la fenêtre d’un geste nerveux, coupé le bulletin d’information télévisuel, et employé une expression que les enfants ne connaissaient pas encore ; elle les avait priés de « faire au plus vite » ; et c’était là que le petit frère et sa grande sœur avaient compris que quelque chose ne tournait effectivement pas rond ce matin-là. 

Les graviers crissèrent lorsque la voiture s’engagea dans la contre-allée. 

Au loin, l’embouchure sur la grande rue se dessinait entre les hautes rangées de sapin. Alentour, les maisons s’étaient vidées de leurs occupants. La mère perçut, somnolant à l’ombre de leurs murs épais, les mauvaises ondes électriques des systèmes d’alarme à l’affût.

« Est-ce que tu penses que l’on va y arriver maman ? » 

La question de la petite fille avait claqué dans l’habitacle. La mère chassa une mèche de sa chevelure ébouriffée. Elle n’avait pas eu le temps de se préparer ce matin-là. Elle regarda dans le rétroviseur, se heurta à une paire d’yeux inquiète : 

« Bien sûr que l’on va y arriver ma chérie !  – et raffermit sa prise sur le volant. 

L’auto glissa entre les branches, faisant craquer le canevas d’épines qui en tapissait le sol, mais ce n’est qu’une fois la rue atteinte que la mère comprit une chose ; qu’il serait vain de continuer à prétendre. Car non, ce matin-là n’était pas comme les autres. Car oui, le vrombissement des moteurs qui leur parvenait tout à l’heure dans la cuisine s’était à présent éteint, et la route était désormais plus calme qu’un tombeau. Il n’y avait qu’une poignée de véhicules esseulés – des retardataires comme eux – filant à toute allure en direction de l’ouest, vers la sombre colline découpant la ligne d’horizon. 

La mère se passa une main sur le front, effectua un rapide calcul mental, bien consciente qu’il allait être bientôt trop tard pour… Elle s’arrêta au stop. Trois automobiles arrivaient par la droite. 

« Allez… allez, plus vite… grogna la mère.

Mais c’est alors que, de la manière la plus inattendue, la berline rouge qui arrivait en tête lui céda la priorité. Le visage de la mère se crispa. Elle fit un geste de remerciement, puis maugréa :

 « Putain… Espèce de… lâche… enfoiré à petite… », – mais ne finit pas sa phrase et s’inséra sur la grande route, sur la voie de gauche, à contre-sens, celle de droite, étant encombrée de véhicules en stationnement. Deux autres autos suivaient la voiture rouge et la mère se retrouva ainsi en tête de cortège d’une file de quatre engins. 

« Enfoirés de lâches à petites bites… »

« Qu’est-ce qu’il y a maman ? s’enquit anxieusement le garçonnet.

« Chut, souffla la petite fille. Maman est en colère.

La mère grimaça un sourire en fixant la route déserte qui se hissait vers la colline :

« Continuez de regarder par la fenêtre les enfants… »

« C’est le père de Martin, fit observer le petit garçon en se contorsionnant pour examiner la berline rouge par la lentille arrière. Maman ! je vois Martin à côté de lui !

Il marqua une pause, parut faire rouler au creux de sa petite tête un embryon de réflexion.

« …Maman ? »

« Oui mon chéri ? »

« Pourquoi Martin a le droit de monter devant ? »

« Martin est plus grand que toi, assena la grande sœur en lui mettant une petite tape.

Le garçonnet se tut, compta quelque chose sur ses doigts, finit par déclarer qu’il n’était que « deux classes au-dessus. » 

« Deux ans de plus, répliqua la sœur. Voilà pourquoi il monte dev…  

La fillette s’interrompit à son tour.

« Maman ? »

Celle-ci ne l’entendit pas. Elle tapotait sur son volant, les yeux braqués sur la file de gauche qui les entraînait à contre-sens vers la colline. 

« Maman !? »

Elle battit des cils.

« Ou… oui ma chérie ? » 

« Pourquoi est-ce que je ne peux pas monter devant alors que Martin a le droit ? »

« Parce que tu es encore trop jeune ma chérie. » 

Nouvelle hésitation.

« Mais Martin est plus petit que moi. Il est une classe en dessous. » 

« Martin a le droit de monter devant car il est plus grand. » 

Une réponse qui la laissa sans voix – le temps que son jeune cerveau mouline toutes ses informations contradictoires ; le temps qu’elle aperçoive, par-delà l’étendue du pare-brise, quelque chose qui annula toute réflexion, quelque chose qui glissait sur la route, parmi la double rangée d’arbres et la remplit d’effroi. La mère l’avait aussi repéré.

Depuis le haut de la colline, une forme violette rampait vers eux. 

Elle était encore minuscule mais se rapprochait vite.

« Bordel… se dit la mère. 

C’était en train d’arriver.

Elle déglutit, la suivant des yeux tel un cauchemar ayant soudain pris forme ; scruta la carrosserie chauffée à blanc par le soleil. Ses rayons dardaient le macadam, en faisaient remonter les saveurs créosotes. 

C’était un véhicule. Et il s’acheminait en face avec une effroyable assurance mécanique. Et il roulait sur la voie de gauche, imperturbable, conscient de sa suprême priorité. À droite, la mère repéra un espacement à une vingtaine de mètres, loti entre deux blocs de véhicules garés en enfilade. Elle. Réfléchit. Fallait-il se rabattre de suite ? Elle balaya le reste de la rue et repéra un autre espace vacant, à… une centaine de mètres. Calculs. Tergiversations. Cent mètres qui, la mère le savait, pouvaient faire toute la différence. 

Elle s’essuya le front ; il lui fallait prendre une décision. Maintenant. Elle jeta un œil dans le rétroviseur et se heurta aux regards inquiets de ses enfants, puis, aux optiques hagardes des autos qui la suivaient, guettant sa réaction, les pieds de leurs conducteurs prêts à écraser la pédale des gaz. Ou celle du frein. Ce serait selon. Et cela ne dépendrait que d’elle. C’était sa responsabilité de tête de file. Celle que ses « enfoirés à petites bites » lui avaient lâchement cédé. 

Elle jeta un œil sur sa montre. Il était huit heures vingt-trois. Plus que sept minutes avant…

Non !  Elle refusait que cela arrive ce matin-là.

Oui. Il lui fallait coûte que coûte viser ce dernier espace. La colline lui cachait la vue et, qui sait si d’autres véhicules n’étaient pas en train de s’acheminer derrière. Se rabattre si tôt signifierait leur perte, à elle et ses enfants et toute la file qui cheminait derrière. 

Alors, la mère serra très fort le volant ; elle pressa la pédale d’accélération, et le moteur prit des tours, imité par celui du père de Martin et des autres autos. 

Elle sentit le courage affluer en elle. Une meneuse. Elle le faisait pour ses enfants.

Mais, à son horreur suprême, la voiture violette qui arrivait en face accéléra aussi. Alors la mère accéléra davantage. Elle ne parvenait à deviner le modèle, plissa les yeux pour distinguer son conducteur, peut-être une voisine ? sans doute une connaissance. Le quartier n’était pas grand. 

Le dégagement n’était plus qu’à cinquante mètres mais le véhicule se rapprochait. Il n’y avait plus possibilité de se rabattre. Il lui fallait passer où elle serait contrainte de… la mère chassa cette pensée de son crâne. Et elle accéléra, elle accéléra comme jamais elle n’avait accéléré par un matin sur cette longue rue, fit une pointe à cinquante kilomètres heure alors que la limite était fixée à trente. Calé en milieu de seconde, le moteur râla à deux mille cinq cents tours minute. 

Plus que vingt mètres. 

À droite, les files de véhicules en stationnement fusaient à toute allure. 

Elle allait y arriver. Elle le comprit en estimant sa distance avec l’auto. 

Puis, lorsque le dégagement apparut à droite et que la mère fut assurée de son triomphe, elle glissa – revancharde – un œil en coin dans son rétroviseur. Et ralentit. Un peu. Juste assez pour que cela bloque le reste des véhicules qui la suivaient. 

Ces « enfoirés de lâches à petites bites ».

Elle mit le clignotant et se rabattit sans heurts devant l’auto violette, détournant la tête au passage pour ne pas être reconnue de sa conductrice qu’elle soupçonnait d’être la mère du petit Guilhem. 

Elle l’avait fait.

Un violent coup de klaxon retentit.

Derrière, le père de Martin s’était inséré dans l’espacement après avoir forcé le passage.

Les autres véhicules quant à eux avaient dû s’immobiliser face à l’auto violette qui avançait maintenant au ralenti, les contraignant à reculer sur une centaine de mètres.

« Maman ! Je crois que c’était la mère du petit handicapé ! Guilhem ! » 

« On ne dit pas « handicapé » Jean-Louise, la gronda la mère en atteignant le sommet de la colline qu’une douce lumière matinale caressait de ses rayons. Sois plus hyperdémocratique, jeune fille ! Il faut dire « enfant spécial ».

« Mais maman, Guilhem n’a rien de spécial, fit remarquer le petit garçon. Il n’est pas très intelligent et il bave partout ! 

Et ce fut pour elle la petite goutte de trop ce matin-là. Celle qui lui fit mettre un coup de frein, le temps de leur administrer une gifle. 

La mère était rassérénée depuis qu’ils avaient atteint le sommet de la colline d’où s’ouvrait un panorama du reste de la vallée. Il n’y avait maintenant plus guère de doute : ils arriveraient à temps. 

Jusqu’en bas se débobinait, toute ondulante, la route jusqu’à l’école primaire. Aucune voiture ne se mettrait plus en travers de leur chemin. (Il était interdit de se garer sur cette portion de voie et il y avait donc toute la place pour se croiser à deux de front).

La mère sourit. Ça ne serait pas encore ce matin-là que cela arriverait. Grâce à sa prise de décision. Grâce à sa jolie manœuvre sur la mère du « petit niais de triso » comme elle l’appelait bien à l’abris de son crâne. 

Elle descendit la colline au pas, ouvrit la fenêtre, le temps que sèchent les larmes des enfants, puis se gara sur le parking, au milieu de l’essaim de véhicules ; celui avec lequel elle aurait dû déferler un quart d’heure plus tôt si elle ne s’était pas réveillée ce matin-là avec vingt minutes de retard. 

Comme la mère se sentait mieux dans l’anonymat de cette foule rassemblée là pour une cause commune : décharger sa cargaison de mômes devant l’école primaire. Comme elle aimait se sentir simple maillon d’une chaîne ; cet interminable lombric qui s’étirait chaque matin sur la colline, forçant le passage aux impudents et leur fichue priorité ; ces parents qui avaient l’arrogance d’arriver en face, à cette heure matinale, sous prétexte qu’ils « travaillaient plus tôt » et se devaient donc d’amener leurs enfants « en avance » à l’école.

Après que les siens eurent filé à toutes jambes jusqu’au portail électrifié, la mère frissonna en apercevant une voiture rouge se glisser à sa hauteur et mettre le frein à main.

C’était la « petite bite ». Le père de Martin. 

Elle serra les dents et descendit sa vitre, craignant qu’il n’évoque l’étrange coup de frein qu’elle avait effectué avant de se rabattre face à l’auto violette. Elle craignait qu’il ne lui demande des explications pour cette bassesse, ce manquement grave aux règles tacites de solidarité qui s’appliquait chaque matin à leur petite colonne de véhicules. 

Mais le père de Martin – sans grande surprise au bout du compte – se contenta de lui décocher un sourire étincelant. 

« Un sourire vaseux de petite bite forgé chez le dentiste et remboursé à cinquante pour cent par sa mutuelle, songea la mère. Et celui-ci ricana, et il lui expliqua piteusement qu’il avait eu du mal à démarrer l’auto ce matin-là, ce qui justifiait son « retard ».

« Une histoire de batterie, je pense, ajouta-t-il d’un ton expert.

« Peut-être un souci de cosse trop oxydées, suggéra la mère. Mais je n’y connais rien, moi…

Et le père acquiesça :

« Oui, c’est aussi ce que j’ai pensé : un problème d’oxyde de fer. Puis, il ajouta à voix basse : On se voit ce soir ? au même endroit que d’habitude ?

La mère lui répondit, et ils se séparèrent après quelques échanges complémentaires. Car ils avaient bien vu que l’essaim de véhicules commençaient à s’attrouper ; que certains, même, s’étaient déjà mis en branle, brûlant d’enthousiasme, prêts à attaquer la colline dans l’autre sens. 

La deuxième manche allait débuter.

Et ils seraient cette fois ceux qui arriveraient en face. Et ils seraient cette fois prioritaires.

Ainsi donc il fallait que la file enfle, engraisse, s’allonge et se dilate tel un gros ver. 

« Oh oui, songea la mère en observant le gardien de l’école, son trousseau de clés à la main, quitter sa loge et se rapprocher des grilles tandis que la marmaille se hâtait d’entrer dans la cour. Il allait être huit heures et demi dans moins de deux minutes ; l’heure de la fermeture. Et il faudrait faire payer aux retardataires qui arriveraient à contre-sens

Ceux pour qui cela arriverait ce matin-là.  

La mère poursuivrait ensuite sa route, atteindrait le parking du trolley et se laisserait charrier jusqu’au travail par une rame comble. Elle arriverait dans une heure si tout se passait bien. 

Et la mère ne voyait aucune raison qu’il n’en soit pas ainsi. 

La journée n’avait-elle pas si bien commencé ? 

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