Rae Lil Black : élégie d’une beauté déconstruite

(Texte protégé par le droit d’auteur)

Cette chronique inutile est disponible à la lecture sur cette page, au format PDF, ou encore sous forme de vidéo, lu par l’auteur :

LES CHRONIQUES INUTILES de Syd Vesper

Rae Lil Black : élégie d’une beauté déconstruite

Mon amour tragique pour Rae Lil Black débuta un soir de célibat, une nuit de grande solitude ; par l’entremise d’une vidéo que je garde précieusement dans un recoin de mon disque dur, de crainte qu’elle me soit arrachée à tout jamais. Des téra-octets de contenus pornographiques fleurissent chaque jour sur la toile ; un paradigme du tout, tout de suite et pour tout le monde qui noierait cette perle dans la masse si je me risquais à l’effacer.

J’aime cette vidéo parce qu’elle est un vestige ; une ruine magnifique que j’ai plaisir à parcourir de temps à autre. 

Quand je compare la Rae de cette année 2022 à la créature qu’elle est aujourd’hui, moins de deux ans plus tard, un produit standardisé issu des chaînes d’assemblage de l’industrie du X et d’Instagram, j’en viens à penser que le conformisme ambiant est un complot luciférien, une entreprise d’anéantissement de toute forme de beauté naturelle, en particulier chez les femmes. 

Mais laissez-moi replonger quelques lignes dans le rêve de cette archive précieuse. 

Rae porte dans la scène un hoodie oversized, vêtement informe très à la mode dans lequel les jeunes femmes de sa génération aiment s’emmitoufler comme des bébés, mais qui se charge d’un érotisme insoupçonnable puisque dissimulant leurs courbes jusqu’au reveal, celui où l’ôtant à l’aide d’un mouvement technique appelé « tits drop », elles se servent de sa tension élastique, pour faire jaillir leurs seins, libérés de leur entrave. 

Le sien, un crop-top, ne résiste pas longtemps aux mains balourdes de l’acteur. Il a une goutte d’urine qui pointe au milieu du caleçon. C’est un muffle inoffensif connu pour ses vidéos où il feint d’aborder des inconnues jusqu’à ce que l’une d’elles (salariée d’OnlyFans) accepte de le suivre pour baiser. Ses manières de fausse brute trahissent une masculinité très génération Z, autrement dit : pleine d’obséquiosité un peu fleur bleue et de gifles qui ne font pas mal ; un ersatz de Rocco Siffredi post « Me Too », ce qui lui ôte tout intérêt esthétique.

Rae encaisse ainsi ses baffes d’opéra-comique en jouant la tragédienne ; glisse à chaque soufflet des regards backstage faussement outrée à quelque producteur imaginaire.

Ses lèvres ont la ligne simple et rieuse d’une estampe d’Hokusai ; chaque centimètre de sa peau, la froide sensualité d’un bol de laque. Son regard, quelque chose d’une confession sur l’oreiller, d’une trace de rouge à lèvres sur la soie. 

Elle a le battement de cil d’une petite camériste de Sei Shonagon, mais aussi, l’érotisme « boucle d’oreille dans le pif » d’une virée cyberpunk dans le Osaka de William Gibson (ville dont j’apprends qu’elle est par ailleurs originaire). 

Quand elle se cambre et va, vient, c’est avec le consentement plein d’abandon d’une poupée d’Hans Bellmer qui s’essayerait au shibari, d’une croqueuse de diamants qui s’en serait coincé un entre les incisives. (Un ami à qui je fais lire le brouillon de ce texte m’apprend que l’on appelle ce bijou un « smiley »). 

Son petit corps a les courbes d’un porte-plume japonais décoré d’un vol d’hirondelles sur le Mont Fuji, et de la même façon, elle dégoutte parfois ; d’une encre qui a la couleur de l’eau ou de l’urine, mais qui n’en est pas tout à fait. 

Durant l’amour, son anglais cahoteux la réduit à un jouet pour enfant. Une petite chose tout juste capable de quelques cris ou onomatopées, hésitant entre un personnage féminin de manga pour ados – je pense à Casca après son viol par Griffith -, et l’harmonieuse économie de mots d’un haïku. Il m’en revient un justement, de Kobayashi Issa, lu sur le Kumano Kodo durant mon trail du mois d’avril :

Ce monde de rosée

Est un monde de rosée,

Et pourtant, et pourtant…

Le saccage de cette beauté naturelle est un long calvaire dont je peine à retracer la chronologie de ses opérations chirurgicales, mais qui commence aux environs de 2019 – date à laquelle on devine sur son bras gauche les premières traces d’interventions laser pour y faire disparaître son tatouage de métalleuse, prend un tournant majeur à l’été 2020 avec la pose de prothèses mammaires, suivie d’une opération au nez dont elle révèle le résultat, en grandes pompes, sur sa chaîne YouTube un mois plus tard. Au premier tier de la vidéo, Rae se met à pleurer tandis que démarre une musique de piano / violon, et qu’elle remercie ses followers de l’accepter comme telle. Sa transformation culmine en 2023, avec ce qui semble être du botox et, je le soupçonne, une opération d’« écartement » des yeux. Mode asiatique, au Japon en particulier, visant à s’aligner sur les « canons » de beauté occidentaux. 

À l’été 2024, lors d’un passage éclair d’une dizaine de minutes dans une conférence TED à Bangkok, Rae, dans un anglais laborieux et une présentation sans charme agrémentée de quelques vaines tentatives d’humour, passe en revue son parcours, basculant sans transition de sa carrière dans le porno à un message écologique, pour confesser finalement avoir autrefois perdu confiance en elle à cause des réactions d’internet sur son physique « naturel ». Des propos qui m’auraient ému s’ils n’avaient été suivis sitôt après d’une punchline ambigu lorsque, se gardant bien d’évoquer sa transformation, Rae affirme que son secret pour passer outre les critiques fut simplement de les  « ignorer ». Maxime faisant écho aux trois singes de la tradition bouddhiste japonaise : Mizaru (celui qui ne voit pas), Kikazaru (celui qui n’entend pas) et Iwazaru (celui qui ne dit pas). 

Mais le point d’orgue de la conférence est atteint lorsqu’elle écarte d’un coup sa veste, révélant un short de Muay Thai, et de lancer au public qu’elle est désormais aussi une « combattante » qui ne craint plus les regards. 

Une victoire, donc ? Mais sur qui ? Ses propres démons ? – on sait comme les jeunes femmes peuvent être fragiles et, manquant de clairvoyance, saccager leurs attraits. Ou cherchait-elle à se réinventer pour conquérir un public plus large ? 

Une victoire semble-t-il dans tous les cas… Mais à la Pyrrhus, je le crains.

En 2024, Rae, en plus d’être joueuse de jeu vidéo professionnelle, est aussi chef d’entreprise, voyageuse, blogueuse nourriture, et apparaît comme non binaire.

Elle est devenue l’archétype de la génération Z : un questionnaire à choix multiple dont toutes les cases auraient été cochées. 

À 28 ans, quelques millions de dollars et de followers plus loin, elle s’est affranchie de ce look emo qui la caractérisait. Sa pâleur ostentatoire, marque d’élégance qui perdure de nos jours au Japon, a laissé place à un hâle orangeat, séquelle d’un bronzage façonné sous les lampes de cabines UV. L’anneau qu’elle arborait au nez a disparu, de même qu’on ne trouve plus sur son bras gauche, là où gisait ce tatouage macabre qu’une brûlure, recouverte par un motif bien moins clivant : une rivière peinte dans le style d’une estampe, comme si son ancien « moi » avait été gommé à la chaux au profit d’un faciès lisse et impersonnel ; un avatar de jeu vidéo généré aléatoirement à l’étape de création du personnage. 

La version d’elle que j’aimais – peut-être pas la meilleure d’un point de vue marketing, j’en conviens – s’est fondue, ce me semble, dans le conformisme qu’engendre notre époque, tout en aimant le détester ; sa transformation est le fruit pourri de deux milieux à la toxicité intrinsèque, où le paraître est tout, et dont le télescopage n’a pu qu’être néfaste : l’industrie du X et l’univers des réseaux sociaux, soulagés de compter parmi leurs rangs, une victime supplémentaire.

Adieu mon amour.

Tu vois : je suis bien superficiel à te fuir sur un simple changement d’yeux, joue, nez, lèvres, tour de poitrine et personnalité. 

Adieu, adieu, adieu.

Laisser un commentaire