FRANCIS BACON / L’œuvre palimpseste 

FRANCIS BACON L’œuvre palimpseste 

Il me guettait, là, dans une petite pièce à part, et moi, je ne n’avais rien vu venir.

Derrière, sur le tissu écarlate faisant office de fond, ce que les analystes avaient toujours pris pour une ombre mais qui était en réalité une silhouette, celle d’une carcasse, pendue, et l’épaisse tenture, un mince voilage dont la transparence avait été compromise par le sang. 

Cette histoire obsessionnelle avait commencé dans la chaleur de l’été 1650, quand Diego Velázquez s’était vu confier la réalisation d’un portrait du pape Innocent X, homme réputé sévère, voire colérique – ce qui devait être un euphémisme pour que des rumeurs sur un type mort il y a 400 ans nous parviennent aujourd’hui aussi intactes. 

Pour Francis Bacon, l’obsession avait dû commencer à un moment dans les années 40, avec sa découverte de cette oeuvre qu’il considérait comme l’un des plus beaux portraits jamais réalisés. 

Pour moi, ce fut le 14 juin 2023 à 15h54. Je le sais parce que c’est l’heure indiquée par mon iphone sur cette photo prise au palais Doria-Pamphilj où je m’étais rendu, je crois, presque par erreur. Peut-être une sorte de passe regroupant plusieurs musées. Après avoir traversé une petite cour aux façades oranges pâles de fatigue, j’avais déambulé au milieu de fastueuses galeries où les toiles tapissaient les murs sur 4 ou 5 niveaux selon les règles d’un tétris baroque très à la mode dans les salons du 18eme.

C’est là qu’innocemment, j’avais pénétré dans la petite pièce aux rideaux rabattus, et tourné la tête, jusqu’à tomber nez à nez avec lui. C’est toujours une agréable surprise de se trouver soudain face à une oeuvre célèbre, surtout quand on ne soupçonne pas sa présence dans le lieu que l’on visite.

C’est peut-être l’écarlate qui a d’abord inspiré Bacon, ce rouge faussement hiératique, qui sourit de façon perverse à la puanteur du sang ;  celle de cette silhouette, derrière le voilage, qui préfigure peut-être l’obsession de la viande, je pense entre autre à « Peinture 1946 ». Cette carcasse de boeuf, elle est déjà là, cachée, pendouillant dans le vide après s’être vidée de son sang sur ce rideau qui tente en vain de la dissimuler. 

C’est peut-être ce que Bacon y a vu, un palimpseste de toutes ses oeuvres à venir, 300 ans avant sa venue. Qu’est-ce que j’en sais ?

Ce qui est sûr c’est que j’ai eu une petite surprise durant l’écriture de cette chronique, en tombant, alors que je fouillais dans mes photos de voyage, sur un cliché, pris deux jours plus tôt, au cours de ma visite du Vatican : une étude de Bacon du pape Innocent X, pas celle que l’on connait tous, celle dont je parle est bien plus proche de l’original. Le cri en moins, par exemple. Un certain respect pour les couleurs d’origine, également. Le fait que le Vatican l’exhibe me semble d’une ironie savoureuse mais je n’en suis même pas sûr. C’est en tout cas la preuve que le sujet m’obsédait déjà, deux jours avant ma rencontre avec le portrait de Velázquez.

Bacon, lui, après sa découverte, en amassa des reproductions avec une frénésie qui, plus que celle d’un artiste en quête d’inspiration, ne tarda à se rapprocher d’un toc d’obsessionnel compulsif. Il n’aimait pas peindre d’après les sujets originaux parce qu’il ne voulait pas être trop influencé par le visible, et surtout, parce que travailler d’après photo, avec toutes les limites que cela comporte, je parle des imperfections colorimétriques, du vieillissement des encres etc. ouvrait des interstices au « hasard », au fameux « accident » qu’il chercha à provoquer durant toute sa carrière. 

C’est dans son atelier du 7 Reece Mews qu’il essaya le plus fort, et c’est le photographe Perry Ogden qui fut autorisé à en prendre des photos après sa mort. On est alors en 92 mais dans le Londres de quel siècle ? Le nôtre ou celui de From Hell vu par Alan Moore. Ici, Jack l’éventreur avait cessé de courir les rues pour s’adonner au portrait. Tel un hiérophante régnant sur un empire en ruines ; des vestiges Berlinois après un raid de B14 durant la guerre ; empoussiéré, par les pigments qu’il affectionnait malgré son asthme, napalm saupoudrant les cartons de champagnes de luxe : Krug, Taittiger, Le Mesnil, une cuvée de 79, dont certaines caisses ont été ouvertes avec une telle sauvagerie que l’on dirait les cages éventrées de grands fauves. 

Il aimait que ses documents de travail jonchent le sol parce qu’il espérait secrètement qu’à force d’être piétinés, il en jaillirait quelque chose qui lui stimulerait l’imaginaire, ou plutôt pour le citer son « système nerveux » ; une déchirure révélatrice sur un visage ; un hématome issu d’une tâche de peinture dont le sol était sédimenté. Il mettait ça sur le compte de ses visiteurs insoucieux, ses « birds of prey » comme il en appelait certains, mais c’était un mensonge puisqu’il n’autorisait presque personne à entrer dans l’atelier. Son dernier petit ami, John Edwards raconte que lorsqu’une dame de la galerie passait pour ranger dans son dos, il se plaignait de ne plus rien retrouver. Plaisir simple de l’infantilisation, de la femme-mère prenant soin de soi, un trait de personnalité que l’on retrouve chez de nombreux artistes homosexuels parmi lesquels Truman Capote qui lui, à cette même époque, dans les années 60, avaient déjà confortablement amorcé son grand virage, celui qui allait être le dernier après qu’il se soit mis à dos le gotha féminin de New-York, ses « cygnes » comme il les appelait 

Cet atelier qui, à la manière de la Grande Pomme n’avait de cesse d’accumuler, empiétant sur la verticale, d’aucuns prétendent que c’était une oeuvre palimpseste, sa dernière.  

Difficile néanmoins de parler de syndrome de Dyogène quand on sait que Bacon n’hésitait pas à détruire ses propres oeuvres (une manie qui coûta fort cher au monde de l’art, puisque de sa période de jeunesse des années 29 à 44, il ne reste qu’une dizaine de tableaux). 

Tout au fond, placardé au mur, ce miroir emblématique dont certains pensent qu’il a été conçu par le peintre lui même du temps où il était décorateur. Les tâches lui donnent l’air d’un de ces vieux miroir au mercure dont le procédé de fabrication était si jalousement gardée par la république de Venise que ses artisans demeuraient cloitrés sur une île. Bacon, lui, travaillaient derrière des murailles hérissés de pinceaux fossiles à force de n’être jamais nettoyés que sur sa robe de chambre.  

Ici, rien ne semble être employé pour son usage initial. Les assiettes lui servaient à mélanger ses couleurs quand il ne le faisait pas au mur directement. Ces pauvres murs à qui cela refilait des poussées d’eczéma, ce qui ne devait pas déplaire à Bacon, lui qui était fasciné par les maladies de peau. 

Entre les chevalets dressés comme les croix d’une autre crucifixion, on devine croulant sous les pots, jonchés de carcasses de tubes, des plans de travail couleur créosote qui auraient affronté une marée noire. 

Cette concentration de térébenthine, matière hautement inflammable, faisait de l’atelier une véritable poudrière, raison pour laquelle Bacon interdisait à quiconque d’y fumer. C’eut été pourtant, lui qui était joueur et cherchait en permanence « l’accident », un bon moyen de tâter du hasard.    

Une exception notable : cette fameuse archive datant de 64, un reportage tourné par la RTF où Bacon, cigarette à la bouche, est interviewé dans son atelier justement. Une entorse à la règle qui s’explique sans doute par le fait qu’elle n’existait pas encore et pour cause : en cette année, la pagaille n’en était qu’à ses balbutiements et semblait obéir encore à quelque rigueur invisible.

Bacon a l’air en joie, entouré de tous ces vigoureux éphèbes, il dragouille le journaliste, prend un ton libidineux, lui effleure le bras. Il a le regard humide de l’alcoolique, fait un peu le malin, jette des coups d’oeil hors champ sur son nouveau boyfriend, George Dyer, que l’on aperçoit en plan de coupe. Ils ont dû se rencontrer il y a peu car le jeune homme est encore timide et, malgré sa forte carrure, se fond dans un coin de l’atelier, évite la caméra. On devine que le vieil enchanteur l’impressionne encore pas mal. Pourtant, quand l’interviewer demande à Bacon s’il pense qu’il l’a jamais eu, la magie… celui-ci déclare qu’il l’attend toujours.

On décèle néanmoins quelque chose d’un envoutement dans cette archive ; un vieux charme propre à la pellicule et au format 1.37. L’entonnoir de la longue focale télescope notre attention sur Bacon, lui concède un peu de ce mystère des grands artistes d’autrefois, ceux que l’on ne connaissait que sous la forme de gravure ou de daguérotype. Ce flou artistique de la vieille éclair 16mm, les caméras ultra haute déf d’aujourd’hui ne le permettent plus. 

Placardées aux murs, des reproductions de ses propres oeuvres nous observent inquiètes, telles les trophées qu’un tueur en série aligneraient dans une petite pièce n’appartenant qu’à lui. Et Bacon déclare justement qu’il ne peint que pour lui-même. Le journaliste lui demande ce que les autres pourraient faire pour lui dans ce cas et il répond alors : « Rester beaux. », réplique magnifiée au montage par une coupe. Même en 64 la TV était à l’affût de la punchline.

Puis, l’alcool affirme son emprise et, en bon ivrogne, il ne tient plus en place, titube, entame une valse avec la caméra tandis que que le journaliste s’efforce de lui arracher les mots de la bouche ; mais un seul revient sans cesse : « nada » – petite coquetterie espagnole, hommage inconscient à Picasso ?

Et lorsque qu’il lui demande ce qui le fait continuer, à peindre, à vivre on ne sait plus trop, Bacon conclue sur ses mots qui ont peut être inspiré à Liberati le titre d’un de ses meilleurs livres : 

« Nada me fait exister. » 

Ça s’est terminé en 72. C’est cette année que Bacon peignit la dernière itération de son Pape Innocent X. 

À sa mort, vingt ans plus tard, et malgré de nombreux séjours à Rome, il ne s’était jamais rendu à la Galerie Doria-Pamphilj pour voir le portrait original de Velázquez. Peut-être trop intimidé après tout ce temps, à l’idée de faire face à son obsession, se réconcilier avec l’oeuvre qu’il avait tant cherché à déconstruire. 

Sa version à lui, la plus connue, a été peinte en 53. Le rouge hiératique s’est altéré, tirant sur un violet teinte hématome, comme un cliché ayant trop pris le soleil. La dentelle que porte Innocent X perd toute dimension papaline et l’apparente à l’un de ces travestis du Berlin occulte de l’entre deux guerres, celui où Bacon avait été emmené – et selon ses dires « déformé » -, par son premier amant, un éleveur de chevaux de course proche de son père. 

La toile, de nos jours, se trouve au fin fond des États-Unis, accrochée dans un petit musée des plaines de l’Iowa, dans une ville dont on appréciera, ou pas, l’ironie du nom. Des Moines. 

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