MASC l’opéra déconstruit
C’est une histoire qui finit mal ; toujours la même ; celle d’un homme, d’une femme, l’amour qui s’achève, et c’est raconté par Doja Cat, assistée de Teezo Touchdown dans un clip paru cette année. Et elle a pour toile de fond un cyclo sans dimensions, courue d’une lumière blanche et bleue, très froide et onirique, s’alternant au rythme de paroles qui le sont beaucoup moins : « garçon, on est bien trop grands pour ces conneries. »
On dirait de l’opéra, un rap de kermesse qui se serait invité à la Scala de Milan ; et si cela vous fait grincer des dents, je vous invite à lire un libretto de Verdi, vous verrez que c’est largement aussi con.
C’est un opéra donc, mais de 2024, en deux actes et d’une durée radiphonique irréprochable de 3 minutes 27. Sauf que les choses les choses ont un peu évolué depuis le 19eme, les rôles sont devenus flous et chacun s’efforce de se déconstruire.
Pour cette raison, Doja est seule en scène durant toute la première moitié du drame, ce qui ne la dispense pas de jouer tous les rôles : alternant entre l’amoureuse déçue :
« I gave you a heart that you can’t keep »
la femme virile imposant ses règles :
On your a–, I did have to get masculine
et même le choeur qui lui, n’a pas trop changé depuis Sophocle et le théâtre antique, toujours aussi chiant et moralisateur :
Boy, we way too grown for this shit
Mon idée d’opéra de 2024, je la retrouve bien, incarnée par cette ligne : You gave me the dick, then gave the dick without the D, jeu de mot intraduisible en français mais qui peut s’expliquer ainsi : en anglais bite se dit dick, or si l’on enlève le D, comme indiqué dans les paroles, cela forme le mot ick, un néologisme popularisé par les émissions de télé réalité américaine pour désigner un vif sentiment de dégoût qui se substituerait à l’attirance que l’on a pour une personne, suite à un simple geste, une parole ou situation. Les symptômes d’un mal être contemporain où notre idée de ce que devrait être une vie à deux est altérée par les mirages de perfection dont les réseaux se font la vitrine.
La chorégraphie se limite à des oscillations du bassin, Doja, une courbe minimaliste esquissant des gestes de tragédiennes. Ce sont en fait les yeux qui ponctuent la musique, c’est là que tout se passe, cette manière de hausser les sourcils au moment idoine, de plaquer ces regards en l’air que l’on surprend parfois chez les femmes, ceux qui n’annoncent rien de bon, ceux qui préfigurent la catastrophe.
Mais il faut attendre la minutes 31 pour que la star se mue en étoile divine, lorsqu’elle nous coule un oeil à faire fondre un écran d’iphone 16 – là où les plupart des gens regarderont le clip – un regard à 16 millions de dollars justement (sa valeur financière nette à en croire les sites spécialisés).
Beaucoup de femme sont belles et elles sont toutes aussi nombreuses à savoir chanter. Dans le lot il y a même pas mal de grandes artistes, mais ce regard dont Doja nous crible à la minute 31, cette parfaite concordance de la lumière, posture, angle de prise de vue, dilatation des pupiles, bref cet alignement des attraits que la nature lui a confiées ; avec l’art et le talent, en bref, cette perfection cosmique, il faut avoir l’étoffe d’une star planétaire pour l’atteindre. Et doja en est devenue une en l’espace de deux ans, après avoir déboulé comme un météore avec son Planet Her.
Avant le visionnage de ce clip j’avais toujours eu l’image d’une artiste très versatile, dont l’univers se heurtait aux limites d’une musique commerciale conçue pour plaire au monde entier ; quand on a de si grands appétits de conquête, on finit par manquer de profondeur.
Sa force, contrairement à d’autres stars de son calibre c’est sa puissance d’abstraction, invitant l’auditeur à y projeter son univers. Quand j’écoute Megan Thee Stallion par exemple, j’entends toujours son histoire et imagine plus ou moins un club de strip tease sordide des faubourgs de Houston.
Chez Doja en revanche, j’aperçois de temps à autre mes propres chimères, au détour d’un refrain.
Le morceau à la puissance d’un méga tube, mais le fait qu’elle l’ait relégué à une ré-édition de son album Scarlett, lui donne une allure de secret bien gardé, si ce n’est une élégance rare.
Elle a trouvé son style et n’imite plus personne, l’époque d’Amala est loin, celle où l’on décelait encore l’influence de Rihanna ; qui plus est pas sa meilleure version, celle de la fin, d’Anti, quand Riri avait déjà un peu trop conscience de la légende qu’elle parachevait.
L’érosion des genres et inversion des rôles qui est au coeur de cet opéra version 2024 sied bien à son nouveau look post-liposucion, cheveux court, seins réduits, un air androgyne qui la fait rayonner.
Son premier avatar est sapé d’un ensemble indescriptible, simultanément très féminin puisqu’il laisse voir ses cuisses et épaules, et en même temps viril avec ce harnais auquel est sanglé comme un gilet par balle une sorte d’attaché case, symbole de puissance masculine financière qui en dissimule un autre, celui de la féminité, les seins. Pour une raison mystérieuse cette tenue me fait aussi penser à la salopette en cuir que porte 2pac sur la pochette d’All Eyes On Me. Peut-être un clin d’oeil à son aîné ? À moins que ça ne soit un hasard objectif de ma part.
Son second alter ego n’apparaît qu’à 1’05’’ et incarne une féminité plus ordinaire, ce qui ne la dispense pas d’être apprêtée d’une symbolique complexe. Je pense surtout à cette coiffe qui brasille sous une lumière biblique, celle de la femme ancestrale, pouvant évoquer les ornements d’une reine d’égypte, Cléopatre, Néfertiti, exhumées de leurs tombeaux millénaire comme l’avaient fait Beyoncé ou Rihanna en se les réappropriant, dans une même pulsion de phagocytose de l’antiquité égyptienne par la culture noire.
Mais Doja avec cette capacité d’abstraction qui lui est propre parvient à un résultat bien plus subtile. La coiffe pourrait aussi bien être un haubert médiéval incarnant force et pouvoir, tout autant qu’une couronne bizantine ornée de pierres précieuses, symbole ostentatoire de richesse, ce qui n’est en général pas pour déplaire à la culture hip hop.
Bon, c’est du moins ce qu’on voit quand on se contente de regarder le clip d’un oeil. Mais quand on se coltine comme moi toute une chronique, forcément, on rentre un peu dans les détails et c’est en farfouillant ainsi à l’aide de la fonction image par image du lecteur VLC que je me suis rendu compte d’un truc : la coiffe que je pensais faites de sequins métalliques se compose en réalité de clés.
Une fusion de la mode et de l’occulte d’un avant-gardisme de quincaillerie, du genre que l’on s’attendrait à voir débouler sur un runway d’Alexander Macqueen.
Du reste, la clef, se charge d’une symbolique si vaste qu’il serait même vain de se résoudre à l’effleurer ici.
Je me contenterais d’y voir toute la dualité de Doja : un objet de contrôle, permettant par exemple de verrouiller son coeur à l’autre, ou à l’inverse un espace dans lequel on l’enfermerait. Une relation toxique dans tous les cas, mais le fait qu’il y en ait des dizaines et qu’elle les arbore comme des médailles nous met le doute sur qui est la victime ou le bourreau.
Cette coiffe permet aussi d’amener en mineur le personnage de Teezo Touchdown et son look punk-emo. Il n’apparaît que vers le milieu du clip et dispose, tout comme Doja, de deux avatars, deux costumes, l’un noir l’autre blanc, sorte de ying et de yang de sa propre dualité. Ils contribuent tout autant à sa déconstruction, ou en tout cas à mettre le doute sur sa sexualité, alternant un cuir à épaulettes qui le ferait passer pour un travesti fan de manga en plein cosplay, et une sorte d’armure hérissée de pics de glace façon sigisbée à la sauce dark fantasy, un boss secondaire pas très intimidant du jeu vidéo Elden Ring, michel polnareff qui se serait paumé dans un décors de dark crystal après en avoir pris un peu trop.
Il arbore bien sûr aussi sa marque de fabrique : une chevelure faite de clous, la couronne d’épines d’un Jésus Christ à mâchoire de plomb, qui se serait vu refiler le rôle principal d’un film de Shinya Tsukamoto.
Je ne suis pas très fan de Teezo en général mais j’aime bien toutes ses collaborations, celle avec Janelle Monae par exemple, comme si son univers prenait toute sa dimension lorsqu’il s’entrechoquait avec un autre. Un trou noir qui la jouerait passif. Je l’aime bien dans ce clip parce que sans être un rappeur il repousse les frontière du hip-hop avec son rap d’opérette jouant les bouche-trou un soir de fashion week, forgeant un drame lyrique à la croisée des genres humains.
Dans ce qui est d’ailleurs le seul insert du clip : un plan serré sur son ceinturon, on découvre une cloche en verre abritant une araignée, et l’on peut lire le mot « Theraphosidae »
Quelques recherches dans un livre d’arachnologie m’apprennent qu’il s’agit d’une variété de mygale, dont la particularité est qu’il est extrêmement ardu de différencier le mâle de la femelle.


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