100 premières phrases de LIVRES analysées

INTRO

Les incipits m’obsèdent. 

Je peux passer une plombe en librairie à empoigner tous les bouquins pour parcourir leur première phrase. Rituel un peu louche que je réserve généralement aux fnac où je ne risque pas d’être enquiquiné par un vendeur.

Les premières phrases sont délatrices. Un faux style ne peut tenir le masque plus d’une feuille ou deux. 

Ainsi, lorsque j’entreprends la lecture d’un livre, il me faut moins d’un paragraphe pour m’en faire une idée. 

Aucun auteur ne peut dissimuler son incompétence bien longtemps. Et très rarement ai-je été ébloui par un style que je n’avais même pas soupçonné au premier abord. 

J’estime qu’il devrait mettre tout ce qu’il a à dire dans cette première phrase, gardant bien en tête que son lecteur n’est jamais qu’un interné volontaire, un captif à qui l’on a refilé le trousseau de clé et dont il s’échine à retarder l’évasion page après page.  

J’ai voulu m’amuser un peu dans cette vidéo. 

En arpentant les rayonnages de ma bibliothèque, je me suis dit que ça pourrait être drôle de noter plein de premières phrases pour établir une sorte de classification.  

Histoire de mettre quelques règles à ce petit jeu, je me limiterai à des bouquins lus ou relus ou cours de ces 2-3 dernières années. 

Bref, que vous soyez un lecteur multi-récidiviste ou que vous cherchiez l’inspiration pour cette ébauche de roman qui gît au fond de votre tiroir, il y en aura pour tous les goûts : orge et avoine.

Allez huh dada.

CHOC :

Lovecraft est l’exemple parfait d’un écrivain ayant une préférence pour les ouvertures brutales, au sens où elles sollicitent toute notre attention si l’on veut éviter de se perdre. Ce que Michel Houellebecq a appelé « l’attaque en force » dans le magnifique essai qu’il lui a consacré. Si on le compare avec d’autres auteurs de littérature de genre qui cherchent généralement à obtenir l’attention en posant de suite un mystère, Lovecraft, tel un videur un peu pénible fait d’entrée le tri parmi sa clientèle. Lui imposant des accroches tortueuses, telles que la célèbre première phrase de « l’appel de Ctulhu » :

« A mon sens, la plus grande faveur que le ciel nous ait accordée, c’est l’incapacité de l’esprit humain à mettre en corrélation tout ce qu’il renferme. »

Ou encore celles de  « Par-delà le mur du sommeil » qui sous la forme d’une réflexion du narrateur, peut se lire comme une question nous forçant à nous remuer les méninges : 

« Je me suis souvent demandé si la majeure partie des hommes prend jamais le temps de réfléchir à la signification formidable de rêves, et du monde obscur auquel ils appartiennent. »

Il récidive dans « Les montagnes hallucinées » qui pose d’emblée un sentiment d’urgence liée à une menace encore non définie :

« Je suis obligé d’intervenir parce que les hommes de science ont refusé de suivre mes avis sans en connaître les motifs. » 

Il a également fait des ouvertures plus classiques quoique tout aussi perturbantes, comme celle du « Monstre sur le seuil »

« Il est vrai que j’ai logé six balles dans la tête de mon meilleur ami, et pourtant j’espère prouver par le présent récit que je ne suis pas son meurtrier.  »

Le genre du roman policier est très riche en accroche de ce type. Celle de « Millénium » me revient en tête : 

« C’était maintenant devenu un évènement annuel. » 

On veut bien sûr savoir de quoi il en retourne et la phrase bien que très simple fonctionne parce qu’elle contient une double idée : celle qu’il se passe quelque chose, et en même temps que cela arrive une fois par an.

Dans le genre efficacité minimaliste j’adore celle de la « Servante écarlate » : 

« Nous dormions dans ce qui fut autrefois le gymnase. »

Ici le mot clé est bien sûr « autrefois » car il induit un avant et d’un après, dans cette société cauchemardesque qui va être au coeur du livre. 

Mais ma préférée du style reste celle de Beloved : 

« Le 124 était habité de malveillance. »

Elle est parfaite. On a tout en une poignée mots : le mystère, la dimension fantastique avec cette idée d’une malédiction.

Ce style laconique atteint son paroxysme dans ce que j’appelle l’intro punchline, généralement lapidaire et qui a pour but d’envoyer le lecteur dans les cordes.  

Elle peut d’abord prendre l’aspect d’un avertissement qui nous serait lancé, une manière de dire « approche si tu l’oses » comme dans American psycho : 

« ABANDONNE TOUT ESPOIR TOI QUI PENETRES ICI. »

Ce qui me rappelle un peu le fameux avertissement au début de la Maison des feuilles : 

« Ceci n’est pas pour vous. » 

Je retrouve un peu de cette idée dans Starfish : 

« L’abysse devrait vous clouer le bec. »

Cette phrase choc peut aussi jouer sur la provoc, à la manière de Perfidia : 

« C’est l’Appareil de l’Hégémonie Juive qui a rendu cette guerre inéluctable – et à présent, cette guerre est la nôtre, qu’on le veuille ou non. »

Parfois elle peut être personnelle et ouvrir une réflexion introspective comme dans Plateforme : 

« Mon père est mort il y a un an. »

Ou bien Rue des boutiques obscures : 

« Je ne suis rien. »

Elle peut sonner comme une confession, exemple dans la Maison des feuilles » :

« Je fais encore des cauchemars. »

Ou pourquoi pas Lolita qui s’ouvre ainsi :  

« Lolita : Lolita, lumière de ma vie, feu de mes reins. »

Ou encore ma préférée dans Le discours aux animaux : 

« J’ai vécu pour me venger d’être. » 

Cette punchline peut aussi déboucher sur une forme de récit autobiographique, comme dans Mort à crédit : 

« Nous voici encore seuls »

Ou Nada Exist :  

« – je suis fatigué, j’ai envie de mourir… 

On se lève tôt à la campagne et le garage ouvrait à sept heures. »

Mais l’intro choc n’est pas nécessairement une punchline, son impact peut venir directement de la situation qu’elle nous expose. Le meilleur exemple est peut être dans fight club :

« Tyler me trouve un boulot comme serveur, après ça, y a Tyler qui me fourre une arme dans la bouche en disant : – Le premier pas vers la vie éternelle, c’est que tu dois mourir. »

Même idée dans California Girls où le côté macabre du récit rayonne dès la première phrase : 

« La mort de Gary Hinna racontée par Sadie ressemblait à une cérémonie bouddhiste, un truc marrant… »

Certaines premières phrases très cash cherchent à forcer l’attention du lecteur sur un point précis.

Un bon exemple est la pièce de théâtre Salomé qui s’ouvre sur cette réplique du personnage du JEUNE SYRIEN : 

« Comme la princesse Salomé est belle ce soir ! »

Si le lecteur n’a pas conscience de la beauté de Salomé, tout le reste ne fonctionne pas, Oscar Wilde doit donc s’assurer que cette info soit claire dans son esprit, le théâtre étant un genre littéraire qui offre beaucoup de moins de possibilités de description de personnage que le roman. Il choisit judicieusement de glisser l’information la plus importante de la pièce dès la première réplique. 

Autre exemple avec « The long goodbye » qui attire notre attention sur un trait caractéristique d’un personnage :

« La première fois que je vis Terry Lennox, il était fin soûl dans une Rolls-Royce Silver Wraith devant la terrasse du Dancers. »

Cette punchline d’intro peut être aussi une manière de donner le LA, comme Las vegas parano qui annonce d’entrée la couleur : 

« Nous étions quelque part dans le coin de Barstow aux abords du désert quand les drogues ont commencé à nous travailler. »

Même système dans Last exit to brooklyn qui pose les jalons de son atmosphère de déchéance : 

« Ils étaient vautrés tout le long du comptoir et sur les chaises. »

Enfin pour conclure cette catégorie des intros choc il y a une variation plus subtile que j’appellerais mystérieuse, et qui consiste à accrocher l’attention du lecteur par une phrase un peu sibylline dont voici quelques exemples. 

Dans Circé de Madeline Miller : 

« Quand je suis née, le mot désignant ce que j’étais n’existait pas. »

On se demande bien sûr de suite ce qu’est la narratrice.

Dans La clef de Tanizaki : « 1 janvier. […] Désormais, je noterai dans ce journal tout ce qu’hier encore j’hésitais à lui confier. »

Il y a donc des choses à confier, mais quoi ?

Farallon Islands : 

« Les oiseaux lancent leur cri de guerre. »

Ici le procédé est un peu différent. C’est la figure de style de personnification des oiseaux avec l’expression « cri de guerre » qui nous intrigue.  

INCONGRUE / SURPRENANTE :

Dans le genre phrase d’intro percutante, il y a une catégorie que j’apprécie tout particulièrement, celles des chelous, les surprenantes ou incongrues, elles peuvent revêtir des aspects variés, un bon exemple avec 

Sur la route et sa fameuse répétition : 

« J’ai rencontré rencontré Neal pas très longtemps après la mort de mon père… » 

Tout de suite notre attention est accrochée par ce détail : faute de frappe due à la frénésie du récit que l’on s’apprête à lire et que l’auteur est connu pour avoir mitraillé sur sa machine à écrire en quelques jours, ou simple folie stylistique ? Dans les deux cas je monte à bord.

Autre exemple de folie douce avec Zazie dans le métro qui nous fait comprendre d’entrée jeu qu’il ne va pas trop se priver d’inventer son propre vocabulaire : 

« Doukipudonktan, se demanda Gabriel excédé. »

Faisons un virage à 180 avec Mrs Dalloway et sa banalité laconique qui nous interpelle :

« Mrs Dalloway dit qu’elle se chargerait d’acheter les fleurs. »

Une apparente simplicité qui n’augure pas toujours des choses simples ni même saines, à titre d’exemple, Méridien de sang, l’un des livres les plus atroces et éprouvant au monde, mais qui démarre pourtant sur ces seuls mots  : 

« Voici l’enfant. »

À l’exact opposée on a l’incipit très bavard de L’attrape coeur : 

« Si vous voulez vraiment que je vous dise, alors sûrement la première chose que vous allez demander c’est où je suis né, et à quoi ça a ressemblé, ma saloperie d’enfance, et ce que faisaient mes parents avant de m’avoir, et toutes ces conneries à la David Copperfield, mais j’ai pas envie de raconter ça et tout. »

Ici c’est le ton familier, la syntaxe enfantine qui nous prennent de court. 

Parfois c’est simplement l’action décrite qui fait le boulot et nous interpelle, comme dans Substance Mort : 

« C’était un type qui passait ses journées à se secouer les poux des cheveux. »

Dans le même style il y a Berceuse : 

« Au départ, les nouveaux propriétaires prétendent qu’ils n’ont jamais regardé le parquet du salon.  »

Petite vanité de ma part, et puisque l’on est dans le registre du what the fuck, je résiste pas à vous intercaler ici celle d’une de mes propres textes, « l’architecte en fuite » : 

« C’est dans les escaliers de secours que l’on rencontre le plus de célébrités. »

Pour finir sur le genre déstabilisant, on ne peut guère faire mieux que Nadja d’André Breton qui s’ouvre là-dessus : 

« Qui suis-je ? Si par exception je m’en rapportais à un adage : en effet pourquoi tout ne reviendrait-il pas à savoir qui je « hante » ? »

On en est qu’à la première phrase et il nous faut déjà 3 dolipranes. Elle nous saute à la gorge pour marquer son territoire, celui du surréalisme. Un peu comme le faisait Lovecraft, elle filtre ses lecteurs à l’entrée. Une sorte de boss-mur pour reprendre un terme de gamer. 

En pleine action :

Changeons de catégorie, dans le genre accrocheur on a un type de phrase d’ouverture très courant qui consiste à démarrer sur une action en cours. Cela offre l’avantage d’immerger tout de suite le lecteur ; l est en effet difficile de s’ennuyer quand on se retrouve catapulté au beau milieu d’une scène, à l’image de Sanctuaire : 

« Caché derrière l’écran des broussailles qui entouraient la source, Popeye regardait l’homme boire. »

Ici c’est le mot caché qui nous intrigue. Que va-t-il se passer ?

Le dieu venu du centaure : 

« Barney Mayerson s’éveilla avec un exceptionnel mal de tête dans une chambre inconnue d’un immeuble résidentiel inconnu. »

La répétition du mot « inconnu » nous accroche : pourquoi ce type se réveille-t-il dans un lieu qu’il ne connaît pas ?

Dans Métro 2033 cela s’ouvre carrément sur un dialogue :

« – C’est quoi ce bruit, ? Hé, Artyom ! Jette un oeil ! » 

Ou même parfois sur une simple réaction comme dans La source vive : 

« Howard Roark se mit à rire. »

Ce type de première phrase bien que souvent abrupte peut aussi faire passer beaucoup d’infos, c’est le cas de Orange mécanique où en une phrase – très longue certes – on a déjà une bonne idée du l’univers du livre et ses protagonistes. 

« — Bon, alors ça sera quoi, hein ?

Il y avait moi, autrement dit Alex, et mes trois drougs, autrement dit Pierrot, Jo et Momo, vraiment momo le Momo, et on était assis au Korova Milkbar à se creuser le rassoudok pour savoir ce qu’on ferait de la soirée, – une putain de soirée d’hiver, branque, noire et glaciale, mais sans eau. »

Pareil dans Les heures : 

« Elle se hâte hors de la maison, vêtue d’un manteau trop chaud pour la saison. »  

L’usage du verbe « se hâter » plutôt que « sortir » de la maison, ajouté à cette réflexion du narrateur « trop chaud » pour la saison, nous avertit d’une situation anormale et pour cause : c’est ici du suicide de l’autrice Virginia Woolf qu’il est question. 

Celle de Crime et chatiment nous donne aussi beaucoup d’infos sur l’ambiance et l’état d’esprit du personnage : 

« Au début de juillet, par une chaleur torride, un jeune homme sortit à la fin de la journée de la chambre qu’il occupait dans la ruelle S et lentement, d’un air indécis, se dirigea vers le pont K. »

Mais l’action décrite par ces premières phrases n’est pas nécessairement haletante ou même empreinte d’une quelconque tension. 

Dans la bête humaine sa tonalité neutre ne révèle rien des évènements tragiques à venir : 

« En entrant dans la chambre, Roubaud posa sur la table le pain d’une livre, le pâté et la bouteille de vin blanc. »

Pareil dans Madame Bovary : 

« Nous étions à l’étude, quand le proviseur entra, suivi d’un nouveau habillé en bourgeois et d’un garçon de classe qui portait un grand pupitre. »

Il peut ne s’agir que d’une scène de vie toute simple, un style qu’adopte Sally Rooney dans Où es tu monde admirable : 

« Dans un bar d’hôtel, une femme assise à une table surveillait la porte d’entrée. »

Ou dans un autre de ses livres Normal People : 

« C’est Marianne qui va ouvrir quand Connell sonne. »

Pas besoin d’en faire des tonnes, c’est aussi simple que ça. Comme chez Murakami dans La ballade de l’impossible : 

« J’avais 37ans, et je me trouvais à bord d’un Boeing 747. »

Ça marche aussi avec une structure de phrase plus complexe comme dans Anthologie des apparitions : 

« Claude était assis au Zodiaque, un café de la porte des Lilas à Paris, en train de lire l’introduction à la vie dévote de saint François de Sales quand il vit arriver la petite Véronique, telle qu’en elle-même. » 

Ce type d’ouverture n’est même pas nécessairement associé à une action physique, une entrée en scène ou autre, il peut s’agir d’une pensée, comme dans Dévotion où l’on capture au vol les réflexions de la narratrice, Patti Smith : 

« En cherchant autre chose, je suis tombée, je ne sais plus comment, sur la bande-annonce d’un film intitulé Risttuules : La Croisée de vents. »

Dans le même genre j’aime particulièrement celle de Will, récit autobiographique où l’auteur évoque ses années de junky londonien :

« Planté dans Clapham Road par un mardi matin ensoleillé, Will pense : Tu es planté dans Clapham Road par un matin de mai au milieu des années 80… C’est… ça ? »

On arrive dans une action déjà en cours : 

On vient de voir des exemples de phrase d’ouverture qui nous projettent dans l’action mais il existe une variante un cran en dessous en termes d’intensité, celles nous décrivant une situation générale davantage qu’une action précise. Ces intros qui induisent généralement des faits s’étant déroulés plus tôt, accroche notre attention parce qu’elles font directement mention d’évènements ou personnages que l’on ne connait pas encore. On a ainsi la sensation de prendre un train en marche. 

Un bon exemple dans Conversations entre amis : 

« Bobbi et moi avons fait la connaissance de Melissa lors d’une soirée poétique en ville où nous nous produisions ensemble.  »

Ou l’excellente première phrase du Maître du haut chateau : 

« M R Childan avait beau scruter son courrier avec anxiété depuis une semaine, le précieux colis en provenance des Rocheuses n’arrivait pas. »

Pareil dans Les hauts de hurlevent : 

« 1801. – Je viens de rentrer après une visite à mon propriétaire, l’unique voisin dont j’aie à m’inquiéter. »

Cette action peut avoir commencé depuis un moment : c’est un bon moyen de révéler un peu de la complexité du monde qui s’ouvre à nous, un type d’accroche très courant dans les genres de la SF et de la Fantasy ou les auteurs cherchent à marquer vite les jalons de leur univers, la brièveté, le caractère laconique de ces premières phrases nous donnant de suite une impression de vastitude.

Exemple parfait dans Dune : 

« Durant la semaine qui précéda le départ pour Arrakis, alors que la frénésie des ultimes préparatifs avait atteint un degré presque insupportable, une vieille femme vint rendre visite à la mère du garçon. »

Notre attention est ici accrochée par plusieurs vecteurs : qu’est-ce qu’Arrakis, à quoi se réfère ces préparatifs, qui est cette vieille femme et qu’a-t-elle à voir avec ce mystérieux garçon. En bref on a de la tension, du mystère et de la construction de monde, tout ça en une phrase. 

Même idée dans Le problème à 3 corps : 

« L’assaut de l’Union rouge contre le quartier général de la brigade du 28 avril durait depuis déjà deux jours. »

FROIDE / JOURNALISTIQUE :

Celle-ci me permet d’amener en douceur une autre catégorie. À l’exact opposé des premières phrases nous plongeant directement dans une action en cours, d’autres prennent des formes beaucoup plus froides, se parant de dates, et repère géographiques.

Dans le genre on peut difficilement faire plus concis que « Ingrid Caven » :

« Nuit de Noël 1943, du côté de la mer du Nord. »

Pareil dans Ring : « 5 septembre : 22 h 49  Yokohama. Un groupe d’immeubles de quatorze étages s’étend au nord d’un quartier résidentiel proche du parc Sankeien. »

Une ouverture très neutre et impersonnelle qui permet d’endormir l’attention du lecteur pour mieux le surprendre quand le récit basculera dans l’horreur.

Autre exemple dans La femme et le pantin :

« Le carnaval d’Espagne ne se termine pas, comme le nôtre, à huit heures du matin le mercredi des Cendres. »

D’autres revêtent un caractère presque journalistique, l’écrivain Simon Liberati est très friand de ce procédé, que l’on retrouve dans Performance : 

« Le dimanche 12 février 1967, peu après huit heures du soir, dix-huit policiers dont deux femmes firent irruption dans une maison de campagne anglaise du Sussex près de Chichester. »

J’aime beaucoup le  « dont deux femmes », un petit détail en apparence insignifiante mais qui nous indique bien que tout ce qu’on va lire ici sera ultra documenté.

Ce souci du détail, ce fétichisme du « petit truc  en plus » on en a un parfait exemple dans un autre de ses bouquins, Jayne Mansfield 1967  : 

« Aux basses heures de la nuit, le 29 juin 1967, sur un tronçon de la route US 90 qui relie la ville de Biloxi à la Nouvelle-Orléans, une buick electra 225 bleu métallisé, modèle 66, se trouva engagée dans une collision mortelle. »

Dans le genre intro informative, il y a une catégorie que j’appellerai les championnats du monde du « j’essaye de faire passer le max de choses en une phrase. Moins engageante;  difficile à écrire si l’on ne veut pas noyer le lecteur, ce n’est pas un type de première phrase que j’apprécie beaucoup personnellement, mais en voici quelques exemples réussis :

Dans Alice au pays des merveilles où l’on saisit d’entrée la personnalité d’Alice, et un peu de l’univers qui l’entoure : 

« Alice commençait à se sentir très lasse de rester assise à côté de sa sœur, sur le talus, et de n’avoir rien à faire : une fois ou deux, elle avait jeté un coup d’œil sur le livre que sa sœur lisait, mais il ne contenait ni images ni conversations, « et, se disait Alice, à quoi peut bien servir un livre où il n’y a ni images ni conversations? »

Dans un autre registre Le petit copain, où l’autrice nous expose d’entrée une situation et l’état psychologique d’un de ses persos : 

« Charlotte Cleve se reprocherait la mort de son fils jusqu’à la fin de ses jours, car elle avait décidé de fixer le repas de la fête des mères à six heures du soir et non à midi, après l’office, selon l’habitude de la famille. »

Mais voici la grande gagnante du concours, une qui mélangent habilement toutes les sous catégories que l’on vient de voir : date / lieu / qui / quoi / comment, en bref c’est salade tomate oignon dans 

La tâche de Philip Roth : 

« À l’été 1998, mon voisin, Coleman Silk, retraité depuis deux ans, après une carrière à l’université d’Athena où il avait enseigné les lettres classiques pendant une vingtaine d’années puis occupé le poste de doyen les seize années suivantes, m’a confié qu’à l’âge de soixante et onze ans il vivait une liaison avec une femme de ménage de l’université qui n’en avait que trente-quatre. »

Pfiou, j’espère que je vous ai pas perdu. Le temps de reprendre ma respiration je vous glisse celle d’Ubik qui mérite bien le prix de consolation : 

« A 3h30 du matin la nuit du 5 juin 1992, le principal télépathe du système solaire disparut de la carte dans les bureaux de Runciter Associate à New York. »

Je conclurai cette catégorie avec l’une des plus anciennes et emblématiques celle d’Énéide de Virgile : 

« Je chante les combats et le héros qui, le premier, banni des rivages de Troie par l’ordre du destin, vient en Italie, aux bords du Lavinium. »

Elle réussit l’exploit de nous spoiler en une phrase tout ce que le livre va mettre des centaines de pages à nous raconter.

POÉTIQUE : 

À l’inverse de ses ouvertures plutôt froides et factuelles il y a un type 

 que j’apprécie particulièrement et qui est la phrase poétique. Parce que j’aime pouvoir me caler dans une oeuvre comme dans mes pantoufles, c’est à dire en douceur, par une belle image, donnant le ton du reste du livre pour me laisser le temps de prendre mes marques.

Il y a celle de Pays de neige qui m’avait marqué : 

« Un long tunnel entre les deux régions, et voici qu’on était dans le pays de neige. »

C’est simple efficace, on a l’impression d’y être et de passer en une phrase de notre monde à celui de l’auteur .

Mais poésie ne rime pas forcément avec bucolisme, voici ma préférée, la cultissime ouverture de Neuromancien : 

« Le ciel au-dessus du port était couleur télé calée sur un émetteur hors service. »

L’image est saisissante, en une phrase on atterrit dans l’univers cyberpunk de Gibson.

Un millénaire plus tôt voici celle de Notes de chevet, belle et pure comme un haïku  : 

« Au printemps, c’est l’aurore que je préfère. »

Mais que se passe-t-il quand c’est un véritable poète qui écrit cette première ligne ? On a la réponse dans « J’avoue que j’ai vécu », les mémoires de Pablo Neruda, dont la poésie déborde d’entrée :  

« … Sous les volcan, auprès des glaciers, entre les grands lacs, le parfum, le silence, l’enchevêtrement de la forêt chilienne… Les pieds s’enfoncent dans le feuillage mort, une branche fragile a crépité, les raulis géants dressent leur statue hérissée, un oiseau de la sylve froide passe, bat des ailes, s’arrête dans les branchages noirs. »

MÉLANCOLIQUE :

Toujours dans une registre poétique, on trouve les phrases d’accroche nous confrontant d’entrée à un regard tourné vers le passé, la mélancolie qui s’en dégage annonçant ce qui va suivre.

On en a un bon exemple dans L’année de la pensée magique où Joan Didion faisant le deuil de son mari, commence par une sorte de poème qu’elle commente :

« La vie change vite.

La vie change dans l’instant.

On s’apprête à dîner et la vie telle qu’on la connaît s’arrête.

La question de l’apitoiement. » Tels étaient les premiers mots que j’avais écrits après l’évènement. »

Pareil avec le café de la jeunesse perdue : 

« Des deux entrées du café, elle empruntait toujours la plus étroite, celle qu’on appelait la porte de l’ombre. »

Gilead : 

« Je t’ai dit hier soir que je partirais peut-être un jour. »

Un roman français : 

« Je suis plus vieux que mon arrière grand-père. »

Dans le genre un peu plus casse tête, j’aime bien celle de 

L’ombre du bourreau : 

« Peut-être avais-je déjà éprouvé quelque sentiment de ce qu’allait être mon avenir. »

Et enfin, bien sûr, la plus célèbre d’entre toutes, celle de Du côté de chez Swann : 

« Longtemps, je me suis couché de bonne heure. »

ENVIRONNEMENT :

Passons à la catégorie suivante : les intros par l’environnement ; celles où l’auteur sans forcément donner dans le poétique, accroche par le décor plus que l’intrigue ou ses personnages. Ces intros trahissent souvent des oeuvres plus lentes ce qui ne les dispense pas de mystère comme c’est le cas des « Domaines hantés » de Truman Capote :

« Le voyageur qui veut se rendre à Noon City doit compter sur ses propres ressources car il n’y a ni train ni autobus qui aillent dans cette direction. »

Autre exemple avec Les corrections : 

« La folie d’un vent froid balayant la Prairie en automne. On le sentait : quelque chose de terrible allait se produire. »

Ici, bien qu’il s’agisse d’une saga familiale, où le décor est d’importance secondaire, l’auteur choisit d’ouvrir son bouquin sur l’image d’une nature en proie à la tension, annonçant le drame qui va suivre.   

Ou encore ma favorite, celle de Titus d’enfer, livre dont j’ai longuement parlé sur cette chaîne : 

« Gormenghast, du moins la masse centrale de la pierre d’origine, aurait eu dans l’ensemble une architecture assez majestueuse, si les murs extérieurs n’avaient été cernés par une lèpre de demeures minables. »

Ici on fait d’entrée connaissance avec ce qui est en fait le personnage principal : le château de Gormenghast dont cette seule phrase nous donne un bon aperçu. 

Il s’agit dans les cas précédemment cités de l’équivalent cinématographique d’un plan large très général mais l’auteur peut aussi démarrer sur un insert comme dans le cycle des martyrs : 

« Les taches de rouille dessinaient des vagues de sang sur la surface noire et grêlée de la girouette de Moque, à la pointe d’une ancienne pique fixée en haut du mur du fort. »

Commencer ainsi sur un détail du décor provoque un effet de décalage intéressant au regard du reste du livre qui est une saga épique, pleine de batailles démesurées.  

Enfin, présentation du décor et du personnage peuvent être finement imbriquées ; l’un et l’autre se renvoyant une tension palpable comme dans L’exorciste qui cumule plan large de présentation suivi de deux inser : 

« Le soleil flamboyant faisait perler des gouttelettes de sueur sur le front de l’homme, mais il serrait pourtant son verre de thé chaud et sucré entre ses mains comme s’il voulait les réchauffer. »

J’aime beaucoup le contraste entre la chaleur écrasante du soleil et l’idée que ce type frisonne malgré tout. La question que l’on se pose tout naturellement étant alors : pourquoi ? 

PORTRAIT PERSONNAGE :

Autre catégorie d’ouverture, celle des portraits de personnage. Pour filer la comparaison avec le cinoche, il s’agit dee l’équivalent de gros plans. 

On en a un bon exemple dans les 10 petits nègres :

« Dans le coin fenêtre d’un compartiment fumeurs de première classe, le juge Wargrave, retraité depuis peu, tirait sur son cigare en parcourant avec intérêt les pages politiques du Times. »

Il peut aussi s’agit d’un portrait psychologique. On en a un bon exemple d’efficacité dans Harry potter à l’école des sorciers : 

« Mr et Mrs Dursley, qui habitaient au 4, Privet Drive, avaient toujours affirmé avec la plus grande fierté qu’ils étaient parfaitement normaux, merci pour eux. »

Mais la plus réussie est sans doute celle de Portnoy et son complexe : 

« Elle était si profondément ancrée dans ma conscience que, durant ma première année d’école, je crois bien m’être imaginé que chacun de mes professeurs était ma mère déguisée. »

Une première phrase démontrant bien le génie de Philip Roth, lequel parvient avec humour à annoncer le sujet de son bouquin tout en nous faisant simultanément le portrait de deux personnages : le narrateur protagoniste et sa mère

MÉTA :

On arrive à la fin. Là où beaucoup d’entre vous m’auront déjà sûrement laché. Raison pour laquelle je vais récompenser ceux qui sont toujours là avec une catégorie un peu tordu et à part.. 

Un type d’intro que j’aime bien, très rare, qui consiste à parler d’elle même, comprenez que cette première phrase a parfaitement conscience de ce qu’elle est.

On en a un bon exemple dans Lunar Park de Bret Easton Ellis, l’auteur de American Psycho, qui écrit en ouvrant les guillemets : 

« Tu fais vraiment très bonne impression » avant d’enchaîner sur une réflexion portant sur les premières phrases de tous ses précédents livres, ce qui lui permet de reboucler habilement sur l’intrigue même de Lunar Park qui est une auto-fiction mettant en scène un écrivain justement.

Ellis a récidivé il y a quelques années avec, Les éclats, qui s’ouvre par une réflexion sur l’écriture même de ce livre : 

« Je me suis rendu compte, il y a bien des années, qu’un livre, un roman, est un rêve qui exige d’être écrit exactement comme vous tomberiez amoureux : il devient impossible de lui résister, vous ne pouvez rien y faire, vous finissez par céder et succomber, même si votre instinct vous somme de lui tourner le dos et de filer car ce pourrait être, au bout du compte, un jeu dangereux – quelqu’un pourrait être blessé. »

Il y a de cette idée d’intro un peu meta dans « l’hyper-justine » qui commence par nous définir un mot, lequel va être une des clés de l’intrigue :

« Le mot de déréliction désigne un état de solitude morale, un abandon de Dieu. »

CONCLUSION :

Petite sucrerie finale pour ceux qui m’ont suivi jusque là, la phrase d’accroche qui m’a inspiré cette vidéo, celle de Frank Herbert, pas exactement la première phrase du livre mais son exergue, ouvrant l’immense cycle Dune que l’on connait tous  :

« Un commencement est le moment où il faut apporter le soin le plus délicat à s’assurer que les équilibres sont justes. »

Bonne nuit gotham

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