Pourquoi les blockbusters deviennent chiants ?

C’est au début des années 90 que Rem Koolhaas théorisa l’un des concepts architecturaux les plus marquants du 20e siècle.

Baptisé Bigness son idée est la suivante : au delà d’une certaine taille, un bâtiment n’est plus architecture, il se détache du tissu urbain, fait de l’ombre à la ville et devient sa propre raison d’être, échappant au contrôle des architectes car trop complexe pour être autre chose que le TPE d’un groupe de techniciens du bâtiment. Ce n’est plus un édifice, mais une enveloppe prévue pour accueillir toutes sortes d’activité sans lien, dans ce que Koolhaas appelle, je cite, un chaos organisé.

Pour toutes ces raisons, Bigness a été résumé par cette phrase provocante « fuck the context » – merde au contexte

C’est l’autre soir en relisant son essai que je me suis mis à faire un parallèle avec le cinéma. 

Le blockbuster est une usine à gaz qui de par son infinité de contraintes corrode la place du metteur en scène pour en faire un simple contrôleur en gestion de qualité. 

Plutôt que l’œuvre d’un cinéaste, Bigness est un casse-tête logistique. C’est un objet composite, sous-traité par des centaines de techniciens et dont les pièces s’assemblent tel un meuble Ikea ; même les stars que l’on y voit ne jouent presque jamais ensemble sur le plateau, leur emploi du temps, bien trop chargé impose que leurs champs contrechamps soient filmés à part, et les répliques que se donnent Spiderman et Thor dans telle ou telle scène peuvent avoir été faites à des semaines d’intervalle.

D’un point de vue esthétique bigness n’est plus un endroit dans lequel on flâne et s’extasie au gré de ses visionnages, c’est un aéroport, pratique, mais impersonnel, un fastfood, dans lequel on entre en hâte et sort on vitesse. Si on le compare à des objets de beauté invitant à s’y perdre, et y revivre inlassablement le même rêve, la bigness cinématographique n’est qu’un espace de transition, qui me fait penser à ces malls gigantesques de Hong Kong, reliés entre eux par des passerelles, nonobstant l’espace urbain. Tout y est fait pour que le consommateur, sans rencontrer d’autres obstacles que la barrière du parking, glisse d’un étage à l’autre sans entraves. 

Pour cette même raison, bigness s’affranchit du monde et de son actualité, n’est jamais subversive ou contrariante, vous pouvez être de n’importe quel bord politique, origine culturelle ou sociale et apprécier la même histoire. 

Elle est un monde en soi, hermétique à l’extérieur, avec sa propre mythologie, se citant elle-même, se parodiant parfois, comme on l’a vu avec Barbie. Elle ne nécessite aucune culture puisqu’elle génère la sienne, et n’impose même au spectateur de la connaître sur le bout des ongles, elle nous prend par la main, récapitule chaque fois que nécessaire comme une maman. Il n’est pas obligatoire de faire partie de ses fidèles et elle ne fait même pas de prosélytisme, c’est un espace œcuménique d’une admirable neutralité.

Bigness est avenante, elle le royaume du fan service . C’est ainsi qu’en avril 2019 lorsque Paramount Pictures révéla le design de Sonic et se heurta à de vives critiques, la date de sortie du film fut repoussée afin que le studio revoie sa copie et obtienne l’approbation du public.  

Car ne vous y trompez pas : si bigness est d’une ampleur démesurée ; elle reste d’une modestie absolue.

En dire du mal c’est être un cinéphile élitiste imperméable à la culture pop et là où des maîtres comme Scorsese ou Tarantino prennent le risque de passer pour de vieux cons en la critiquant, bigness reste cool… parce qu’elle n’a rien à dire. Elle est immanente et n’existe dans aucun contexte, elle est le contexte.

La bigness cinématographique permet, à la manière d’un gratte-ciel hébergeant des espaces réaménageables à l’infini pour tout ce que l’on veut bien y foutre : bureaux, commerces, logements, etc., de faire cohabiter dans un même espace filmique comédie, drame, érotisme, gore, horreur, comme ces salles du musée de beaubourg dont les cloisons glissent selon les besoins des expos. 

Pour ces raisons Bigness souffre des défauts de toute megastructure car, en imposant au spectateur un tel spectre d’émotions, elle ne parvient jamais à émouvoir ; les enjeux sont trop gros, les personnages bigger than life pour que l’on s’y attache. Personne n’a jamais pleuré à la mort de James Bond, ou celle d’Iron man, d’une part, parce que leur disparition est un programme méticuleusement établi, un opéra dont le spectateur sait déjà tout à l’avance grâce à la bande annonce, d’une autre, parce que rien n’est jamais définitif comme on va le voir après. 

Les films de la Bigness ont presque toujours de faux airs de bande-annonce étirée sur 2 heures, boursouflées comme des monsieurs muscles à cause d’un besoin inhérent : celui d’offrir au client un spectacle toujours plus fort.

C’est cette nécessité de la surenchère qui a fait du hobbit un bien triste avorton car là ou le seigneur des anneaux était parfaitement proportionné à l’histoire qu’il charriait, le hobbit, qui n’est à l’origine qu’un conte pour enfants, s’est vu, suivant la logique que je viens de vous exposer, écartelé en un tryptique atroce et surdimensionnés au regard de son récit d’origine. 

L’histoire s’étiole, et comme le diagnostiquait bilbo : ressemble à une trop grande tartine sur laquelle on aurait étalé une toute petite noisette beurre. 

Ce qui est con c’est là que où le hobbit aurait pu devenir une charmante annexe de la trilogie de Peter Jackson, trouvant sa propre grandeur en se résignant à être un film bien plus modeste, celui-ci fut marketé comme le nouveau seigneur des anneaux, comparaison que son ossature ne pouvait soutenir. Le résultat me fait penser à un petit poney chargé aux stéroïdes pour qu’il cavale sur un champ de course. 

Il est le fruit d’un calcul cynique, mais inhérent à la bigness : sous quelle configuration le film nous rapportera le plus, quitte à en faire un produit difforme ?

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Mais au delà des incohérences qu’elle peut produire, cette surenchère conduit bigness à un problème majeur que je vais vous exposer par un souvenir perso :

Celui du manga Dragon Ball Z, très populaire durant mon enfance. 

La série culminait par le combat contre un méchant dénommé Cell – l’un des plus forts et que les héros finissaient par vaincre après de nombreux épisodes à rallonge et de lourds sacrifices ; le combat était épique, la fin grandiloquente, mais je me souviens d’avoir pensé à cette époque : et maintenant quoi ?  

C’est toute la problématique de Bigness qui, se condamnant à la surenchère permanente, ne peut qu’enfler dans des proportions aberrantes ; que dirait le public en effet si Avengers avait moins de budgets ? Moins d’explosions ? Moins de super héros ? Toujours plus gras, les films implosent, se heurtent à un moment ou à un autre à une limite tolérable pour le spectateur.

Nos héros peuvent bien sauver une ville, un pays, la planète, la galaxie, mais une fois qu’ils ont sauvé l’univers tout entier, qu’est-ce qu’ils pourraient bien glander d’autre ? 

La solution est la suivante :

Revenir à zéro, au moyen d’un spin-off, par exemple, ce qui permet au système de se réinitialiser, revenir à une échelle acceptable jusqu’à de nouveau grandir dans des proportions monstrueuses étirées en général sur une quinzaine d’années et trois ou quatre films, le temps qu’un nouveau terreau de spectateur vierge de ces franchises ait vu le jour puisque, bonne nouvelle pour les studios : la nouvelle génération ne regarde pas de « vieux films », entendez par là, âgé de plus de dix ans. 

C’est toute la raison d’être d’Alien Romulus par exemple, un film que j’ai trouvé très correct par ailleurs, mais qui n’est qu’une version contemporaine du premier Alien de Ridley Scott, le mettant à jour telle un patch de jeu vidéo, un correctif iPhone pour rendre digeste son univers à une nouvelle génération. 

Tout comme la nature, ou les promoteurs immobiliers, Bigness n’aime pas les espaces vides et s’efforce d’exploiter le moindre interstice, tout personnage secondaire, toute zone d’ombre d’une histoire pouvant être exploité, le sera à un moment ou à un autre sous la forme d’une suite, spin off ou série autopromus par ces fameuses séquences post génériques très appréciées des fans.

Car Bigness ne crée jamais rien pas plus qu’elle ne perd rien, elle transforme tout, c’est un compost de situations et persos interchangeables. De la même manière que les tours de la défense forment une canopée ultra reconnaissable, chacune n’en est pas moins indépendante et se passerait fort bien de l’autre, retirer Spiderman ou n’importe quel couillon membre des Avengers et vous obtiendrez toujours Endgame ; le film ne s’en portera pas plus mal car ce qui semble former de loin un tout indivisible est un ensemble modulaire.

Tout comme le gratte-ciel a pour seule identité le logo de la corporation à laquelle il appartient, Bigness est avant tout une marque, dépassant la circonférence du film qui n’est qu’une ligne dans l’organigramme du studio.

Cette stratégie utilisée par les franchises est un peu différente chez DC comics et son héros fer de lance : Batman. Face à l’échec de la Justice League qui se voulait une réplique au marvel cinematic universe, la marque a changé de stratégie et sacrifié une vision globale au profit d’exploitations parallèles sans lien les unes avec les autres. C’est ainsi que la trilogie de Nolan n’a aucun rapport avec le Snyderverse ou le film récent de Matt Reeve. Batman est ainsi traité comme une matière première, un joujou que la Warner prête de-ci de-là avec des résultats plus ou moins heureux.

Mais avant de se réinitialiser, Bigness aime mettre en scène sa propre fin, l’auto-anéantissement de son univers. Elle joue alors sur un levier très efficace auprès des spectateurs. 

Son maître mot est « dernière fois ». Prenez le temps de regarder quelques bandes annonces, vous serez surpris de son nombre d’utilisation, appuyée par la solennité ridicule des trailers, celle d’un adieu perpétuel… jusqu’à la prochaine fois du moins, puisque de par son caractère industriel plutôt qu’artistique à Bigness se doit de n’avoir jamais de dernière fois, mais juste des « à plus tard ». 

C’est un outil marketing très éprouvé par les pubards ; le sentiment d’urgence étant un moyen rapide de créer du besoin chez le client ; une impression d’un truc à ne pas rater.

C’est un ressort émotionnel jouant sur notre propre mortalité.

Pour cette même raison quand un acteur d’une franchise vieillit, tombe malade ou même décède, cela peut servir le scénario ou marketing du film comme caisse de résonance, je pense par exemple au décès de Heath Ledger, le joker de Nolan, Chadwick Boseman l’acteur de Black Panther la maladie de Val Kilmer mise en abîme dans top gun maverick ou encore le vieillissement de Tom Cruise dans Mission Impossible.

Mais Bigness a ceci de rassurant pour nous pauvre mortels qu’elle elle n’a pas de fin, les franchises sont des rendez-vous réguliers, comme les séries étalant leurs saisons avec lenteur. Dans Game of Thrones, après nous avoir fait poireauter des années durant tout ça pour voir quelques pécuns se foutre sur la gueule dans un final si grandiloquent qu’il n’avait plus le moindre sens, la franchise s’est logiquement réinitialisée avec son spin off actuel : House of the Dragon qui devrait à son tour culminer dans les saisons à venir par un affrontement démesuré. 

Comme le disait de manière cynique une super héroïne dont je connais même pas le nom dans Avengers Endgame : parfois le mieux qu’on le puisse faire c’est recommencer. Encore et toujours. 

Je me souviens d’une conversation il y a une dizaine d’années avec des amis fans de Marvel et de DC qui n’en revenaient pas qu’un film sur Aquaman voit le jour, aujourd’hui pourtant, il est devenu une franchise à part entière. 

Il y a peu, après 30 ans d’existence, on avait cru à un moment que ces films de super héros allait s’éteindre après avoir exploité jusqu’à l’os tous les héros disponibles, et c’est là que Bigness a eu une idée incroyablement cynique : 

Le multivers – ce qui lui permettait à loisir de tout faire et refaire – un arbre aux embranchements infinis où tout peut être annulé si jamais quelque chose déplaît au spectateurs. – Le recyclage porté à son paroxysme. 

Robert Downey Jr après avoir été Iron Man devient aujourd’hui Docteur Fatalis, autre perso de la même franchise : la parfaite illustration de cette phrase que je vous citais au début : merde au contexte. Les symptômes d’une industrie incapable d’innover et qui revient donc sans cesse sur ses pas.

La bigness étant une courbe qui tend vers l’infini, c’est une certitude mathématique que l’on assistera un jours à des cross-overs improbables entre harry potter, star wars, Avengers, Indiana Jones ou même le requin des dents de la mer.

Si l’on couple ça aux possibilités offertes par l’IA, la Bigness cinématographique, tout comme celle du bâtiment devrait s’affranchir du contrôle de ses réalisateurs ou même des studios et, dans quelques années, on verra apparaître des créateurs de contenus spécialisés dans les mashups de films qu’ils auront générés, des sortes de DJ filmiques, nous faisant profiter d’un avatar de Di Caprio embrassant Audrey Hepburn dans un nouvel épisode de Fast and Furious.

Puis cela sera à la portée du quidam et au lieu de demander à sa meuf ce que l’on va mater ce soir et tourner vingt minutes en rond sur Netflix, on tapera un prompt de quelques lignes qui donnera naissance à un film personnalisé et parfaitement calibré sur nos attentes. 

La seule limite sera notre imaginaire, – ou du moins ce qu’il en restera. 

Puis, les possibilités de l’IA augmentant avec les puissances de calcul, on finira par se heurter à un plafond de la démesure. Et qui sait alors si l’humanité ne se lassera pas ? Pour revenir au point de départ. Vous savez… Une fois encore.

Bonne nuit Gotham. 

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