Par ce texte, Ă©crit au cours dâune journĂ©e dâhiver, la plus froide quâa connu notre pays en ce dĂ©but dâannĂ©e, jâespĂšre vous transmettre un peu de ma flamme pour ce plat divin quâest le ramen, retranscrire la musique vaporeuse qui sâexhale de mon bol, dans la chaleur de ce restaurant oĂč jâai trouvĂ© refuge, alors que par la fenĂȘtre, le paysage se rĂ©duit Ă une Ă©bauche sous les flocons de plus en plus Ă©pais, que la neige renforce son Ă©treinte merveilleuse sur notre belle citĂ© au ralenti. Les sons se sont tus, les autos reposent sous leur Ă©dredons ; les passants demeurent cloitrĂ©s chez eux et la ville somnole, emmitouflĂ©e dans un trop grand manteau.
Ma relation au ramen est assez diffĂ©rente de lâusage japonais qui lâa rĂ©duit jusquâassez rĂ©cemment Ă un met que lâon consomme sur le pouce. Pour moi câest un rituel, un rendez vous trĂšs anticipĂ©, en gĂ©nĂ©ral deux Ă trois fois par mois. Mon exploration de ses saveurs est liĂ© Ă un Ă©tablissement fort rĂ©putĂ©, et qui par chance, se situe Ă Boulogne, Ă faible distance de chez moi.Â
Au printemps ou en automne, jâaime flĂąner un peu, prendre une entrĂ©e, des gyozas, peut-ĂȘtre un verre de highball tout en guettant la serveuse, lâinstant oĂč elle soulĂšve mon bol du comptoir ; je dĂ©tourne alors la tete faisant mine de nâavoir rien vu pour jouer la surprise quand elle le dĂ©pose face Ă moi et que le rituel dĂ©bute : jâhume dâabord ses vapeurs, petite source prĂ©cieuse lotie dans mon bol, puis, dĂ©licatement trempe ma cuillĂšre pour goĂ»ter le bouillon, alors je la plonge une seconde fois, plus profondĂ©ment et asperge les menma, ces pousses de bambou, les kikurage, ces champignons noirs, puis lâoeuf mollet ici dĂ©jĂ coupĂ© en deux, puis je plante les baguettes pour dĂ©raciner quelques nouilles des trĂ©fonds du bol, ces nouilles Ă la fois fermes et Ă©lastiques dont la forme mĂȘme est pensĂ©e pour accrocher la soupe. Jâadmire un instant leur pĂąleur jaunĂątre rayonner Ă la surface du liquide. Cette teinte bien particuliĂšre est la signature alcaline de lâeau avec laquelle on a travaillĂ© leur farine, le fameux kansui issus des lacs salĂ©s dâextrĂȘme orient et qui donne au ramen cette patine un peu trouble, laiteuse et minĂ©rale comme ces onsens fumants oĂč je mâĂ©tais baignĂ©, loin du monde dans les montagnes perdues dâHokkaido.
Le moment oĂč je mords dans le nori, cette feuille dâalgue sĂ©chĂ©e doit ĂȘtre stratĂ©gique parce que ses notes particuliĂšres rĂ©initialisent mon palais, câest lâĂ©quivalent du petit verre dâeau entre deux gorgĂ©es de whisky.
Lâhiver, câest un plat que lâon retrouve comme un vieil ami, en quĂȘte dâun peu de chaleur et de rĂ©confort. Les clients, plus nombreux, forment une ligne et patientent Ă lâextĂ©rieur. Au japon, il est impensable de manger un bon ramen sans avoir fait un minimum de queue, jâai moi mĂȘme parfois attendu 20 Ă 30 minutes avant dâĂȘtre accueilli par certaines des enseignes les plus fameuses – une pratique rare en France oĂč lâidĂ©e dâattendre a quelque chose de dĂ©gradant. Mais jâaime cet instant suspendu Ă macĂ©rer sur le trottoir, le froid sert alors de prĂ©ambule, il fait partie de lâexpĂ©rience, soulagĂ© que je suis lorsquâon me fait entrer enfin et que la tiĂ©deur moite de lâĂ©tablissement me prend dans ses bras. Je commande tout de suite, sans mĂȘme regarder la carte afin que le plat arrive vite et que je puisse profiter de la merveilleuse sensation du bouillon rĂ©chauffant mon corps encore transi.
Les places au comptoir sont alors mes prĂ©fĂ©rĂ©s, parce quâelles ne sont pas trĂšs loin de la porte et ses langues de froid qui sâimmiscent au passage des clients, vous arrachent des frissons – mais des frissons de cheminĂ©e – de ceux qui ne durent quâun instant et vous font apprĂ©cier davantage la chaleur de lâĂątre accourant juste derriĂšre. Les autres places, plus calfeutrĂ©es dans le restaurant, vous engourdissent Ă cause de la vapeur des marmites, ce qui nâest souhaitable que dans le cas dâun ramen dĂ©gustĂ© en groupe, assaisonnĂ© dâabondantes rations de sakĂ©. Au contact chaud des bancs en cĂšdre ou tatamis en paille, on se laisse gentiment couler vers un Ă©tat de langueur fort agrĂ©able. On rit, on dĂ©blatĂšre on dit des bĂȘtises. Parce que le ramen est un plat qui se mange vite il incite Ă boire plus que de raison.
LâĂ©tĂ©, Ă lâinverse, le plat se dĂ©guste lentement, afin de laisser son corps sâacclimater Ă sa chaleur, sans cela on se retrouve en eau aprĂšs seulement quelques lampĂ©es. La musique vaporeuse devient une sorte Ă©preuve, lâĂ©quivalent gastronomique dâune purification par lâeau, une eau brĂ»lante dans laquelle il est quasi impossible, pour nous, pauvres occidentaux de sâimmerger. En me relisant, cela fait remonter le souvenir dâun soirĂ©e tokyoĂŻte oĂč la veille de lâinauguration de son expo de peinture nous nous Ă©tions laissĂ©s entraĂźnĂ©s mon ami Nicolas Depetris et moi dans un sento, un petit Ă©tablissement de bain de Ginza, frĂ©quentĂ© des gens du coin et oĂč la tempĂ©rature de lâeau Ă©tait rĂ©glĂ©e selon leur goĂ»t, câest Ă dire, assez haute pour pouvoir faire cuire un oeuf. Je ne pus que mây glisser jusquâau nombril, alourdi par les trop nombreux verres de sakĂ© que je venai dâengloutir et ressortai aprĂšs deux ou trois minutes aussi rouge quâune Ă©crevisse, Nicolas, qui avait un temps vĂ©cu dans le pays parvint Ă y rester un peu plus mais il me confirma en interrogeant la propriĂ©taire que câĂ©tait un lieu pour les habituĂ©s et quâentrer ici dans lâeau constituait pour beaucoup dâhommes, les anciens, surtout, un tĂ©moignage de leur virilitĂ©.Â
Le ramen nâest pour moi pas seulement un plat, câest un catalyseur autour duquel tourbillonne un ensemble esthĂ©tique. Que ce soit les tables en bois rustiques dâun vieux restaurant, les bĂąches toutes embuĂ©es dâune gargotte en borde de route, les menus plastifiĂ©s, presque vulgaires, avec cette qualitĂ© dâimpression souvent douteuse mais que jâaime tant,lâart des baguettes puis enfin, et surtout, celui des bols. la plupart des restaurants, pour des raisons dâĂ©conomie, se limitent Ă la cĂ©ramique, usage que Junichiro Tanizaki dĂ©plore dâailleurs dans son magnifique essai « louange de lâombre », les reflets du bouillon ne rĂ©vĂ©lant tous leurs charmes que grĂące Ă la texture miroitante de la laque.
MalgrĂ© cela, je nâai guĂšre souvenir de mon premier ramen. Je soupçonne quâil coĂŻncide avec lâĂ©poque de ma jeunesse oĂč je commençai Ă travailler sur Paris. Les vrais restaurants japonais, forts rares en dehors de nos mĂ©tropoles, limitant notre vision de cette gastronomie Ă des enseignes tenus par des chinois, oĂč les plats mĂ©diocrement identifiĂ©s par une lettre et un numĂ©ro, C5, B8, constituent une bataille navale un peu morose de sushis, makis, sashimis et autres yakitoris.
Je dus dĂ©guster mon premier ramen aux alentours de 25ans, pour preuve, je ne me souviens pas, lors de mon premier voyage au japon en 2017 avoir ressenti dâexcitation particuliĂšre Ă lâidĂ©e de pouvoir en dĂ©couvrir de tous types. Ma photothĂšque iphone Ă©taye cette idĂ©e : en fouillant bien, je nây dĂ©niche quâune seule photo, tandis que lâalbum de mon voyage le plus rĂ©cent en comporte des dizaines. Cette photo, je lâavais prise un soir Ă Hiroshima, ville oĂč je venais de dĂ©barquer par bateau, fort triste, je me souviens, aprĂšs avoir dit adieu Ă une femme rencontrĂ©e Ă Matsuyama, ville de la cote voisine. Une maĂźtresse dâĂ©cole. Je me permets cette digression qui nâen est en fait pas une car ce plat sâassocie presque systĂ©matiquement chez moi Ă des visages de femmes, un orgue dâimpressions et de souvenirs dont le bouillon, la petite musique vaporeuse dont je parlais, sert de fixateur.
En Ă©crivant ce texte je me rappelle soudain : mon premier ramen Ă©tait en compagnie de Carole, une jeune parisienne plutĂŽt sophistiquĂ©e, selon mes yeux de lâĂ©poque qui mâavait entraĂźnĂ© Ă OpĂ©ra, quartier fort rĂ©putĂ© pour restaurants japonais avec la ferme intention de me faire dĂ©couvrir la « vĂ©ritable gastronomie nippone » Ă un Ăąge oĂč, je lâai dit, ma vision sâen bornait au poisson cru et brochettes citĂ© plus haut. Carole allait devenir quelques annĂ©es plus tard une artiste performeuse dâune compagnie de danse, hanabi spĂ©cialisĂ©e dans le feu, les accoutrements Ă©tranges, et dont les shows seraient toujours Ă cheval entre la cascade et lâĂ©rotisme. Jâaime Ă croire que cette voluptĂ© que je ressens chaque fois que jâavale un ramen, ce musc un peu charnel que je flaire dans les vapeurs de son bouillon, je le lui dois.
Câest un plat qui, dans ma vie, fait le trait dâunion avec mes sentiments. Jâen ai mangĂ© en compagnie de femme Ă qui je mâapprĂȘtais Ă dire adieu, comme cette hong kongaise, alors que nous nous trouvions Ă osaka dans une restaurant tenu par un couple de lesbiennes, et en dĂ©gustions une mouture particuliĂšrement Ă©picĂ©e.
Une mauvaise idĂ©e, le ramen nâest pas conçu pour les au revoir. Parce quâil dĂ©teste attendre et doit se manger vite. Beaucoup trop vite. Et aprĂšs ? Que faire dâautres que de se regarder dans le blanc des yeux comme deux Ăąmes tristes ballotĂ©s dans le vacarme du izakaya – Quand câest mĂȘme possible de rester puisque certains Ă©tablissements imposent un crĂ©neau pour manger.
MalgrĂ© cela, je crois quâil est impossible de sortir dâun ramen plus malheureux qu on y est entrĂ©. Câest un plat curatif. Cette tiĂ©deur brĂ»lante Ă©mousse la peine et cette brĂ»lure que lâon sent sur la langue attiĂ©dit nos larmes. Il se mange seul ou en groupe, mais jamais Ă deux. Surtout pas Ă deux.
Car Ă lâinverse, pour lâavoir dĂ©gustĂ© en compagnie dâamantes, prĂ©sentes ou futures, je ne saurais le recommander non plus Ă cause de cette tendance quâont certains chefs dây ajouter de lâail, et je ne parle mĂȘme pas du risque de sâĂ©bouillanter la langue car toujours servi trĂšs chaud afin de prĂ©server ses arĂŽmes, un prĂ©ambule peu souhaitable Ă une nuit dâamour.
Le ramen est esthĂ©tique mais certainement pas sexy, un tue lâamour oserais-je mĂȘme dire pour nous pauvres occidentaux guĂšre rompus Ă lâusage des baguettes. Que dire donc dâun plat qui nĂ©cessite de faire usage actif de ses deux mains, lâune pour tenir lesdites baguettes toujours prĂȘtes Ă se carapater, lâautre pour Ă©cluser le bouillon Ă lâaide dâune courte cuillĂšre en bois. Si lâon ajoute Ă cela les projections liquides presque inĂ©vitables, tout semble rĂ©uni pour un moment de malaise.
Les japonais Ă lâinverse semblent trouver dans ces tares une forme de fĂ©tichisme. Jâen prends pour exemple les mangas Ă©rotiques que je ramenais sans le savoir de mes voyages lĂ -bas, dissimulĂ©s dans ces hebdomadaires de manga pour jeunes adultes que jâachetais en guise de souvenirs. Dans lâune dâeux, je dĂ©couvrais ainsi lâhistoire dâun homme et dâune femme, des collĂšgues, de retour dâun voyage dâaffaire sâarrĂȘtant le soir dans un hĂŽtel/restaurant oĂč le dĂźner, la nourriture servait de vecteur charnel, augmentĂ© de ce bruit typique de succion des nouilles. Une vraie curiositĂ© nippone, et combien de fois, me suis-je assis lĂ bas guettant autour de moi ces jeunes filles aux visages innocents, ces femmes dâaffaire distinguĂ©es en tailleurs de marques, combien de fois ai je guettĂ© le moment oĂč le bol apparaissant devant elles et je songeai avec force : « Elles ne vont pas le faire, impossible, pas elle » et pourtant chaque fois la chose, se reproduisait, cette succion bruyante et humide qui, en France ou nâimporte oĂč ailleurs je crois, leur vaudrait des regards dĂ©sapprobateurs, mais passeraient ici pour une forme dâimpolitesse si elles ne se faisaient entendre et pour cause : le fait dâaspirer ainsi permettrait de faire remonter les arĂŽmes et apprĂ©cier pleinement toute la saveur de la prĂ©paration.
Alors, tandis quâau dehors, Ă travers le carreau du restaurant, la neige continue de sâabattre sur la ville, je songe que pour toutes ces raisons je reste encore fidĂšle Ă ce plat, hypnotisĂ© par sa petite musique vaporeuse vieille de plus dâun siĂšcle : en 1910, annĂ©e oĂč le premier restaurant de ramen aurait vu le jour dans le quartier dâasakusa, aujourdâhui lâun des hauts lieux du tourisme tokyoite puisquâil abrite entre autre le Senso-ji, plus ancien temple bouddhique de la ville, mais Ă lâĂ©poque un lieu de plaisir du petit peuple. Câest Ă Sanâyan situĂ© non loin que se rendent les protagonistes du roman de Yukio mishima, Ongaku, Ă la recherche dâun homme tombĂ© dans la dĂ©chĂ©ance, le frĂšre dâune femme qui ne parvient Ă atteindre lâorgasme. Frigide, elle dĂ©signe pudiquement son mal sous un terme bien prĂ©cis : une incapacitĂ© Ă entendre je cite « la musique. »Â
JâespĂšre par ce texte en avoir fait jaillir quelques notes.


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