đŸœđŸ„ RAMEN : un plat japonais qui dĂ©teste les adieux đŸ„Č

Par ce texte, Ă©crit au cours d’une journĂ©e d’hiver, la plus froide qu’a connu notre pays en ce dĂ©but d’annĂ©e, j’espĂšre vous transmettre un peu de ma flamme pour ce plat divin qu’est le ramen, retranscrire la musique vaporeuse qui s’exhale de mon bol, dans la chaleur de ce restaurant oĂč j’ai trouvĂ© refuge, alors que par la fenĂȘtre, le paysage se rĂ©duit Ă  une Ă©bauche sous les flocons de plus en plus Ă©pais, que la neige renforce son Ă©treinte merveilleuse sur notre belle citĂ© au ralenti. Les sons se sont tus, les autos reposent sous leur Ă©dredons ; les passants demeurent cloitrĂ©s chez eux et la ville somnole, emmitouflĂ©e dans un trop grand manteau. 

Ma relation au ramen est assez diffĂ©rente de l’usage japonais qui l’a rĂ©duit jusqu’assez rĂ©cemment Ă  un met que l’on consomme sur le pouce. Pour moi c’est un rituel, un rendez vous trĂšs anticipĂ©, en gĂ©nĂ©ral deux Ă  trois fois par mois. Mon exploration de ses saveurs est liĂ© Ă  un Ă©tablissement fort rĂ©putĂ©, et qui par chance, se situe Ă  Boulogne, Ă  faible distance de chez moi. 

Au printemps ou en automne, j’aime flĂąner un peu, prendre une entrĂ©e, des gyozas, peut-ĂȘtre un verre de highball tout en guettant la serveuse, l’instant oĂč elle soulĂšve mon bol du comptoir ; je dĂ©tourne alors la tete faisant mine de n’avoir rien vu pour jouer la surprise quand elle le dĂ©pose face Ă  moi et que le rituel dĂ©bute : j’hume d’abord ses vapeurs, petite source prĂ©cieuse lotie dans mon bol, puis, dĂ©licatement trempe ma cuillĂšre pour goĂ»ter le bouillon, alors je la plonge une seconde fois, plus profondĂ©ment et asperge les menma, ces pousses de bambou, les kikurage, ces champignons noirs, puis l’oeuf mollet ici dĂ©jĂ  coupĂ© en deux, puis je plante les baguettes pour dĂ©raciner quelques nouilles des trĂ©fonds du bol, ces nouilles Ă  la fois fermes et Ă©lastiques dont la forme mĂȘme est pensĂ©e pour accrocher la soupe. J’admire un instant leur pĂąleur jaunĂątre rayonner Ă  la surface du liquide. Cette teinte bien particuliĂšre est la signature alcaline de l’eau avec laquelle on a travaillĂ© leur farine, le fameux kansui issus des lacs salĂ©s d’extrĂȘme orient et qui donne au ramen cette patine un peu trouble, laiteuse et minĂ©rale comme ces onsens fumants oĂč je m’étais baignĂ©, loin du monde dans les montagnes perdues d’Hokkaido.

Le moment oĂč je mords dans le nori, cette feuille d’algue sĂ©chĂ©e doit ĂȘtre stratĂ©gique parce que ses notes particuliĂšres rĂ©initialisent mon palais, c’est l’équivalent du petit verre d’eau entre deux gorgĂ©es de whisky.

L’hiver, c’est un plat que l’on retrouve comme un vieil ami, en quĂȘte d’un peu de chaleur et de rĂ©confort. Les clients, plus nombreux, forment une ligne et patientent Ă  l’extĂ©rieur. Au japon, il est impensable de manger un bon ramen sans avoir fait un minimum de queue, j’ai moi mĂȘme parfois attendu 20 Ă  30 minutes avant d’ĂȘtre accueilli par certaines des enseignes les plus fameuses – une pratique rare en France oĂč l’idĂ©e d’attendre a quelque chose de dĂ©gradant. Mais j’aime cet instant suspendu Ă  macĂ©rer sur le trottoir, le froid sert alors de prĂ©ambule, il fait partie de l’expĂ©rience, soulagĂ© que je suis lorsqu’on me fait entrer enfin et que la tiĂ©deur moite de l’établissement me prend dans ses bras. Je commande tout de suite, sans mĂȘme regarder la carte afin que le plat arrive vite et que je puisse profiter de la merveilleuse sensation du bouillon rĂ©chauffant mon corps encore transi. 

Les places au comptoir sont alors mes prĂ©fĂ©rĂ©s, parce qu’elles ne sont pas trĂšs loin de la porte et ses langues de froid qui s’immiscent au passage des clients, vous arrachent des frissons – mais des frissons de cheminĂ©e – de ceux qui ne durent qu’un instant et vous font apprĂ©cier davantage la chaleur  de l’ñtre accourant juste derriĂšre. Les autres places, plus calfeutrĂ©es dans le restaurant, vous engourdissent Ă  cause de la vapeur des marmites, ce qui n’est souhaitable que dans le cas d’un ramen dĂ©gustĂ© en groupe, assaisonnĂ© d’abondantes rations de sakĂ©. Au contact chaud des bancs en cĂšdre ou tatamis en paille, on se laisse gentiment couler vers un Ă©tat de langueur fort agrĂ©able. On rit, on dĂ©blatĂšre on dit des bĂȘtises. Parce que le ramen est un plat qui se mange vite il incite Ă  boire plus que de raison.

L’étĂ©, Ă  l’inverse, le plat se dĂ©guste lentement, afin de laisser son corps s’acclimater Ă  sa chaleur, sans cela on se retrouve en eau aprĂšs seulement quelques lampĂ©es. La musique vaporeuse devient une sorte Ă©preuve, l’équivalent gastronomique d’une purification par l’eau, une eau brĂ»lante dans laquelle il est quasi impossible, pour nous, pauvres occidentaux de s’immerger. En me relisant, cela fait remonter le souvenir d’un soirĂ©e tokyoĂŻte oĂč la veille de l’inauguration de son expo de peinture nous nous Ă©tions laissĂ©s entraĂźnĂ©s mon ami Nicolas Depetris et moi dans un sento, un petit Ă©tablissement de bain de Ginza, frĂ©quentĂ© des gens du coin et oĂč la tempĂ©rature de l’eau Ă©tait rĂ©glĂ©e selon leur goĂ»t, c’est Ă  dire, assez haute pour pouvoir faire cuire un oeuf. Je ne pus que m’y glisser jusqu’au nombril, alourdi par les trop nombreux verres de sakĂ© que je venai d’engloutir et ressortai aprĂšs deux ou trois minutes aussi rouge qu’une Ă©crevisse, Nicolas, qui avait un temps vĂ©cu dans le pays parvint Ă  y rester un peu plus mais il me confirma en interrogeant la propriĂ©taire que c’était un lieu pour les habituĂ©s et qu’entrer ici dans l’eau constituait pour beaucoup d’hommes, les anciens, surtout, un tĂ©moignage de leur virilitĂ©. 

Le ramen n’est pour moi pas seulement un plat, c’est un catalyseur autour duquel tourbillonne un ensemble esthĂ©tique. Que ce soit les tables en bois rustiques d’un vieux restaurant, les bĂąches toutes embuĂ©es d’une gargotte en borde de route, les menus plastifiĂ©s, presque vulgaires, avec cette qualitĂ© d’impression souvent douteuse mais que j’aime tant,l’art des baguettes puis enfin, et surtout, celui des bols. la plupart des restaurants, pour des raisons d’économie, se limitent Ă  la cĂ©ramique, usage que Junichiro Tanizaki dĂ©plore d’ailleurs dans son magnifique essai « louange de l’ombre », les reflets du bouillon ne rĂ©vĂ©lant tous leurs charmes que grĂące Ă  la texture miroitante de la laque.

MalgrĂ© cela, je n’ai guĂšre souvenir de mon premier ramen. Je soupçonne qu’il coĂŻncide avec l’époque de ma jeunesse oĂč je commençai Ă  travailler sur Paris. Les vrais restaurants japonais, forts rares en dehors de nos mĂ©tropoles, limitant notre vision de cette gastronomie Ă  des enseignes tenus par des chinois, oĂč les plats mĂ©diocrement identifiĂ©s par une lettre et un numĂ©ro, C5, B8, constituent une bataille navale un peu morose de sushis, makis, sashimis et autres yakitoris.

Je dus dĂ©guster mon premier ramen aux alentours de 25ans, pour preuve, je ne me souviens pas, lors de mon premier voyage au japon en 2017 avoir ressenti d’excitation particuliĂšre Ă  l’idĂ©e de pouvoir en dĂ©couvrir de tous types. Ma photothĂšque iphone Ă©taye cette idĂ©e : en fouillant bien, je n’y dĂ©niche qu’une seule photo, tandis que l’album de mon voyage le plus rĂ©cent en comporte des dizaines. Cette photo, je l’avais prise un soir Ă  Hiroshima, ville oĂč je venais de dĂ©barquer par bateau, fort triste, je me souviens, aprĂšs avoir dit adieu Ă  une femme rencontrĂ©e Ă  Matsuyama, ville de la cote voisine. Une maĂźtresse d’école. Je me permets cette digression qui n’en est en fait pas une car ce plat s’associe presque systĂ©matiquement chez moi Ă  des visages de femmes, un orgue d’impressions et de souvenirs dont le bouillon, la petite musique vaporeuse dont je parlais, sert de fixateur. 

En Ă©crivant ce texte je me rappelle soudain : mon premier ramen Ă©tait en compagnie de Carole, une jeune parisienne plutĂŽt sophistiquĂ©e, selon mes yeux de l’époque qui m’avait entraĂźnĂ© Ă  OpĂ©ra, quartier fort rĂ©putĂ© pour restaurants japonais avec la ferme intention de me faire dĂ©couvrir la « vĂ©ritable gastronomie nippone Â» Ă  un Ăąge oĂč, je l’ai dit, ma vision s’en bornait au poisson cru et brochettes citĂ© plus haut. Carole  allait devenir quelques annĂ©es plus tard une artiste performeuse d’une compagnie de danse, hanabi spĂ©cialisĂ©e dans le feu, les accoutrements Ă©tranges, et dont les shows seraient toujours Ă  cheval entre la cascade et l’érotisme. J’aime Ă  croire que cette voluptĂ© que je ressens chaque fois que j’avale un ramen, ce musc un peu charnel que je flaire dans les vapeurs de son bouillon, je le lui dois.  

C’est un plat qui, dans ma vie, fait le trait d’union avec mes sentiments. J’en ai mangĂ© en compagnie de femme Ă  qui je m’apprĂȘtais Ă  dire adieu, comme cette hong kongaise, alors que nous nous trouvions Ă  osaka dans une restaurant tenu par un couple de lesbiennes, et en dĂ©gustions une mouture particuliĂšrement Ă©picĂ©e.

Une mauvaise idĂ©e, le ramen n’est pas conçu pour les au revoir. Parce qu’il dĂ©teste attendre et doit se manger vite. Beaucoup trop vite. Et aprĂšs ? Que faire d’autres que de se regarder dans le blanc des yeux comme deux Ăąmes tristes ballotĂ©s dans le vacarme du izakaya – Quand c’est mĂȘme possible de rester puisque certains Ă©tablissements imposent un crĂ©neau pour manger.

MalgrĂ© cela, je crois qu’il est impossible de sortir d’un ramen plus malheureux qu on y est entrĂ©. C’est un plat curatif. Cette tiĂ©deur brĂ»lante Ă©mousse la peine et cette brĂ»lure que l’on sent sur la langue attiĂ©dit nos larmes. Il se mange seul ou en groupe, mais jamais Ă  deux. Surtout pas Ă  deux. 

Car Ă  l’inverse, pour l’avoir dĂ©gustĂ© en compagnie d’amantes, prĂ©sentes ou futures, je ne saurais le recommander non plus Ă  cause de cette tendance qu’ont certains chefs d’y ajouter de l’ail, et je ne parle mĂȘme pas du risque de s’ébouillanter la langue car toujours servi trĂšs chaud afin de prĂ©server ses arĂŽmes, un prĂ©ambule peu souhaitable Ă  une nuit d’amour.

Le ramen est esthĂ©tique mais certainement pas sexy, un tue l’amour oserais-je mĂȘme dire pour nous pauvres occidentaux guĂšre rompus Ă  l’usage des baguettes. Que dire donc d’un plat qui nĂ©cessite de faire usage actif de ses deux mains, l’une pour tenir lesdites baguettes toujours prĂȘtes Ă  se carapater, l’autre pour Ă©cluser le bouillon Ă  l’aide d’une courte cuillĂšre en bois. Si l’on ajoute Ă  cela les projections liquides presque inĂ©vitables, tout semble rĂ©uni pour un moment de malaise. 

Les japonais Ă  l’inverse semblent trouver dans ces tares une forme de fĂ©tichisme. J’en prends pour exemple les mangas Ă©rotiques que je ramenais sans le savoir de mes voyages lĂ -bas, dissimulĂ©s dans ces hebdomadaires de manga pour jeunes adultes que j’achetais en guise de souvenirs. Dans l’une d’eux, je dĂ©couvrais ainsi l’histoire d’un homme et d’une femme, des collĂšgues, de retour d’un voyage d’affaire s’arrĂȘtant le soir dans un hĂŽtel/restaurant oĂč le dĂźner, la nourriture servait de vecteur charnel, augmentĂ© de ce bruit typique de succion des nouilles. Une vraie curiositĂ© nippone, et combien de fois, me suis-je assis lĂ  bas guettant autour de moi ces jeunes filles aux visages innocents, ces femmes d’affaire distinguĂ©es en tailleurs de marques, combien de fois ai je guettĂ© le moment oĂč le bol apparaissant devant elles et je songeai avec force : «  Elles ne vont pas le faire, impossible, pas elle Â» et pourtant chaque fois la chose, se reproduisait, cette succion bruyante et humide qui, en France ou n’importe oĂč ailleurs je crois, leur vaudrait des regards dĂ©sapprobateurs, mais passeraient ici pour une forme d’impolitesse si elles ne se faisaient entendre et pour cause : le fait d’aspirer ainsi permettrait de faire remonter les arĂŽmes et apprĂ©cier pleinement toute la saveur de la prĂ©paration.

Alors, tandis qu’au dehors, Ă  travers le carreau du restaurant, la neige continue de s’abattre sur la ville, je songe que pour toutes ces  raisons je reste encore fidĂšle Ă  ce plat, hypnotisĂ© par sa petite musique vaporeuse vieille de plus d’un siĂšcle : en 1910, annĂ©e oĂč le premier restaurant de ramen aurait vu le jour dans le quartier d’asakusa, aujourd’hui l’un des hauts lieux du tourisme tokyoite puisqu’il abrite entre autre le Senso-ji, plus ancien temple bouddhique de la ville, mais Ă  l’époque un lieu de plaisir du petit peuple. C’est Ă  San’yan situĂ© non loin que se rendent les protagonistes du roman de Yukio mishima, Ongaku, Ă  la recherche d’un homme tombĂ© dans la dĂ©chĂ©ance, le frĂšre d’une femme qui ne parvient Ă  atteindre l’orgasme. Frigide, elle dĂ©signe pudiquement son mal sous un terme bien prĂ©cis  : une incapacitĂ© Ă  entendre je cite « la musique. » 

J’espĂšre par ce texte en avoir fait jaillir quelques notes. 

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