Apologie de Bonhomme (le deuil d’un chien)

Kenzo est mort le mois dernier. C’était le 30 novembre. Ou plutôt non le  30 octobre. J’en suis certain parce que c’est ce que m’affirme l’iphone lorsque je consulte ma photothèque. Je fais défiler les images prises ce jour là, me heurte à l’avant et un après. L’avant, c’est un peu après 7h du mat, l’habituel panorama de Paris depuis ma cuisine, celui que j’aime poster de temps à autre sur instagram. L’avant, toujours, c’est à 10h22, une capture d’écran d’une story d’Esther Teillard, post it que je m’étais glissé là pour une future rencontre en librairie. 

Puis il y a l’après, la fameuse photo prise à 12h19. Si ordinaire qu’on pourrait croire à une erreur de manipulation. Elle marque une rupture entre deux mondes ; dans l’un d’eux, mon petit bonhomme est toujours en vie, dans l’autre, non. C’est une photo prise dans les toilettes de la production de télé où je travaillais ce jour là. On y voit un hublot donnant sur le boulevard du général martial valin dans le 15e. Je l’ai prise peu après avoir reçu le sms de ma mère, à 11h41. Quand mon téléphone a vibré, seul le début du message était apparu sur l’écran verrouillé. « Notre petit Kenzo nous a… » Et c’était suffisant. J’avais compris. J’ai levé les yeux de mon ordinateur et me suis perdu quelques minutes dans ce rectangle de ciel bleu découpé par la fenêtre. Je n’ai pas ouvert le message immédiatement. Par lâcheté sans doute. Il paraît que c’est dans ces situations là que l’on découvre sa vraie nature. J’ai laissé filé un bon quart d’heure. Comme si cela pouvait faire aller le monde à reculons, rendre la chose moins réelle. J’étais comme le protagoniste de la marge de Mandiargue – livre que j’avais lu quelques semaines plus tôt – dans lequel, croyant deviner la mort de sa femme à la lecture des premières lignes d’une lettre, le protagoniste la range dans un coin, laissant planner l’incertitude, pour entamer une errance dans le quartier rouge du Barcelone franquiste. 

J’essaye de me souvenir si, la dernière fois que nous nous étions vus, je lui avais caressé la tête avant de partir. Impossible de me rappeler. 

Sa disparition, la peine qui en découle me ramène, par un curieux détour de ma mémoire à une soirée, il y a plus de dix ans. Un groupe d’amis m’avait proposé de les suivre pour assister à un concert, rue de ménilmontant, à la miroiterie, un squat artistique dont devaient être expulsés ses occupants quelques années plus tard, en 2014, par ordre de la préfecture de police. Fatigué, réticent au premier abord, je ne connaissais pas le groupe ni rien au genre dont la dénomination le « hardcore » n’augurait par ailleurs rien de très reposant, même pour moi qui avait pourtant l’habitude d’enchaîner les concerts à cette époque. Je consentis néanmoins à les suivre car affamé, or l’un d’eux m’avait fait miroiter ce qu’il appelait, je cite « le meilleur kébab de Paris ». Un drôle d’oxymore mais avec le recul je me rends compte qu’il avait du moins cette vertu d’être le seul où l’on ait pris ma commandes et servi le fameux sandwich directement à table. 

Puis arriva le concert. Outre la fosse qui portait ici bien son nom et ressemblait en effet à une escarmouche médiéval-épileptique, c’était l’énergie du groupe qui me marqua, en particulier lorsqu’au milieu de ce capharnaum, déboula le morceau éponyme du nouvel album qu’il venait défendre : « All we love we leave behind » , une chanson dont l’atmosphère – pour une raison qui m’échappait alors – tranchait avec le reste de la set list. Elle dégageait une charge négative, quelque chose d’aussi triste que le deuil. Ce n’était pas tant le tempo – à peine moins frénétique que celui des autres morceaux- qu’un truc au niveau des paroles – du moins parmi les 2-3 mots que je parvenais à déchiffrer des aboiements du chanteur. Le groupe, c’était Converge. Je devins fan et fus amené à les revoir bien des fois dans diverses salles au gré de leurs passages en France. 

Je me rends d’ailleurs compte en me relisant que mes souvenirs me trahissent, la salle ne pouvait pas être la miroiterie, trop petite, trop underground, trop légère niveau sécu pour accueuillir un groupe américain de cet acabit même s’il appartenit à un genre musical si peu mainstream que le hardcore. Il devait s’agir de la maroquinerie, ou plus vraisemblablement du Glazard. 

Mais je m’égare et vous vous demandez sans doute ce que cette histoire vient foutre là, avec mon petit Kenzo pour point de mire. Elle a bien sûr un lien étroit que je ne révèlerai, pour des question de dramaturgie, qu’à la fin de cette vidéo.  

Bonhomme nous a quitté le 30 octobre. 

Quand je repense à lui c’est d’abord un poids dans ma main. Si je ferme les yeux et me concentre fort, je peux encore sentir sa fourrure, sa masse exacte quand je le portais, les derniers mois, parce qu’il était trop fatigué pour rentrer de la promenade. 

Son corps, autrefois musclé, et tendu comme une note de musique, croulait à présent contre mon bras, se laissant porter comme un bagage. 

Il y avait de la beauté à voir une si petite chose parvenu au bout de ses ressources après toutes ces années – seize quand même, – et j’ai souvent pensé que c’est ainsi que j’aimerais m’éteindre moi-même : exténué, fracassé par la vie. 

Les chiens à la différence des hommes vieillissent avec une certaine noblesse, il y a de la grâce dans cet effondrement physique – sans doute justement parce qu’il se cantonne au physique. La déchéance mentale elle, est liée à la parole et donc plus difficile à capter que pour un être humain.

Les derniers mois de sa vie, il se comportait parfois de manière erratique ; on sentait bien que sa caboche s’était fait la malle mais sa douceur ne lui fit jamais défaut. Malgré ses syncopes à répétition. Malgré sa douleur muette des derniers jours avant de s’endormir enfin et rejoindre ce que Stephen King désignait avec justesse sous les termes de « la clairière au bout du sentier » 

Les gens qui n’ont jamais eu d’animaux ne comprendront pas bien sûr et je ne leur en veux pas, ce tact dont on use avec les êtres humains, les animaux n’y ont pas le droit même si nous sommes nombreux à les considérer comme des membres de la famille. Je me rappelle ainsi qu’une fois, il y a quelques années mon meilleur ami à qui je parlais justement du chien m’avait lâché sans vergogne : « Kenzo, il n’est pas encore mort ? ». 

S’il me fallait faire son portrait, je peindrais d’abord la truffe, la petite tache humide qu’elle laissait sur les draps, puis ses oreilles en peau de moquette. Je passerais ensuite à ses yeux couleur noisette. Ils étaient en permanence couvert d’un voile de mélancolie, jusqu’à ce que, la dernière année, son oeil, le gauche, se voile définitivement. Atteint de cataracte sa pupille s’était parée d’un éclat laiteux comme une opale malade. Il était devenu borgne et complètement sourd. Nous nous en rendîmes compte lorsqu’il se mit à sursauter chaque fois que quelqu’un surgissait près de lui par le mauvais côté.

L’image est dure et sort difficilement, mais c’est celle que je cherche à fixer par des mots justes. Ceux qui font mal. Peu à peu, les preuves physiques de son existence vont disparaître, certaines très éphémères se sont déjà évaporées. La petite tâche humide dont je parlais, l’odeur de son plaid, quand d’autres tiendront plus longtemps, telle cette marque brune laissée sur le parquet de mon ancienne chambre chez mes parents, à l’endroit où, un jour, déjà vieux, ne pouvant se retenir, il avait fait sa crotte.

Quand je pense à lui, c’est ensuite une série de gestes, un rituel répétés maintes fois : ouvrir le tiroir dans la cuisine, ce glissement feutré qui était le préambule à nos promenades, sortir le harnais, la laisse, m’agenouiller lui enfiler une patte, puis l’autre. Il se laissait manipuler comme un enfant sage, puis, d’un petit coup sec, je tirais pour l’ajuster, pour qu’il se sente à l’aise. L’hiver, le rituel s’incrémentait d’une autre étape : l’emmitoufler dans un gilet de laine acheté aux emmaus et qui avait dû en réchauffer bien d’autres avant lui, taille xxs, la seule qui convenait à son gabarit. Je n’ai jamais franchi le cap de lui mettre des petits chaussons pour protéger ses coussinets du froid, comme j’avais souvent vu faire dans les pays scandinaves. Il n’a jamais eu l’air de s’en plaindre. 

Il avait été un chiot fragile, souvent malade, et les vétérinaires ne donnaient pas cher de sa peau. C’est son esprit de combativité et ses promenade quotidiennes qui lui accordèrent une vie si longue. 

Lorsque cette boule de poil insignifiante déboula un matin de 2008, sans prévenir, puisqu’il s’agissait d’une surprise faite à l’une de mes soeurs, j’étais loin d’imaginer le nombre d’heures de marches que nous allions abattre ensemble. D’abord une corvée, la chose se transforma au fil des ans en douce méditation et, perdu dans mes songes, je ne saurais dire combien de fils j’ai pu filer au cours de ces errances, lesquelles donnèrent parfois naissance à des idées. La promenade du bord de l’yvette était la plus féconde. Nous aimions suivre son cours, la lumière se reflétait sur ses eaux tranquilles, son éclat semblait mettre à jour des pierres précieuses nichées en son lit. Sous la cathédrâle verdoyante des futaies, Kenzo tirait sur la laisse, se faufilait jusqu’à disparaître, parfois entièrement, dans la plaine d’herbe grasse comme un requin de prairie. 

C’est en 2019, l’année où mon roman, Medusa, connut les avancées les plus importantes dans sa structure que j’eus, au cours de nos errances, l’idée du personnage de Aurra Zhou Hao. J’aime à penser que je la lui dois. Avec l’expérience, je crois de plus en plus que le processus d’écriture n’a que peu à voir avec l’acte d’écrire lui même, qui se résume en général, un peu comme le disait Truman Capote à tapoter sur sa machine. Il s’agit d’un flux à canaliser, d’une petite musique à entendre, rite à mon sens favorisé par une activité physique. Faire circuler le sang. Je crois que Tolstoi a écrit un truc à ce propos mais impossible de remettre la main dessus. J’apprends en revanche durant mes recherches que Nietzche, grand marcheur, clamait : il ne faut faire confiance à aucune idée qui ne soit née en plein air.    

Parmi nos rencontres régulières, il y avait cette vieille dame qui ne manquait pas, chaque fois qu’elle nous apercevait au loin, même depuis l’autre rive, de traverser au pont le plus proche, exprès pour nous croiser. Elle s’avançait alors vers nous, l’air de ne pas nous avoir vus, très lentement, ou plutôt devrais-je dire, nous avancions vers elle, guettant les derniers mètres où inexorablement, elle levait les yeux, faisant mine d’être surprise, tout cela pour me poser chaque fois la même question en pointant Kenzo de l’index : « C’est un bébé ? » Et comme à chaque fois, moi de lui répondre : « Non il est déjà très vieux ». 

Les gens se laissaient souvent abuser par sa taille.     

Les yorkies sont réputés pour être des chiens têtus et il avait lui même son petit caractère. Je me souviens de ce grognement d’orgueil contrarié qu’il poussait les derniers mois lorsque je l’aidais d’une main à franchir les trottoirs. C’était une bête craintive, qui supportait mal que d’autres chiens lui tournent autour. Il fallait ainsi que je le prenne dans mes bras lorsqu’un de ces gros cerbères s’approchaient un peu trop. Ses démonstrations affectives ne dépassait jamais non plus un vague frétillement de la queue. Queue qui lui avait été coupé à la naissance, une pratique désormais interdite, faisant de lui l’un des derniers représentants de sa race. 

Bonhomme, comme presque tous les chiens, les petits en particulier, était un anarchiste et il se fichait bien d’uriner et déféquer à la vue de tous. 

C’est ainsi que, parmi nos rencontres singulières, je me souviens également d’une femme, une voisine de mes parents qui râla en le surprenant lever la patte sur le trottoir. Son trottoir. Je lui fis observer que je prenais toujours grand soin de ramasser ses crottes – par ailleurs à peine plus grosse que des olives – mais elle continua de pérorer et je compris bientôt que dans son esprit, le simple fait d’uriner était insupportable. J’en restais pantois. Comment pouvait-on qualifier d’urinage ce qui n’était d’ailleurs jamais plus de 3 gouttes – en général pour marquer son territoire. Je me souviens de m’être dit que certaines personnes ont décidément bien peu de problèmes dans la vie. Mais voilà Madame, je ne sais qui, maintenant qu’il n’est plus et que votre trottoir chéri demeura imaculé j’espère votre bonheur enfin complet.  

L’une des dernières images que je garderai de Bonhomme se situe vers la fin, : il y avait cette flaque de lumière qui se formait sur le carrelage, au milieu du salon, les jours de beau temps et qu’il pouvait passer des heures à fixer, l’esprit perdu. Maintenant, l’hiver est là et cette petite ombre flottant dans le vide s’en est allée, elle aussi.

De lui, nous n’avons gardé que cette couverture, à laquelle il tenait comme à la prunelle de ses yeux, et qu’il ne laissait personne manipuler. Lorsqu’il fallait la nettoyer, une fois tous les 4 ou 5 mois, opération absolument nécessaire car il s’en servait aussi pour comme disait ma mère « faire le garçon », il nous fallait échaffauder tout un plan pour détourner son attention et lui subtiliser la « relique » sans qu’il s’en aperçoive. 

Enfin, l’un des souvenirs les plus drôles que je garderai de lui date de l’été 2025, lorsque j’accueillais, Tiffany, une amie taiwanaise à la maison et qui, le rencontrant pour la première fois laissa échapper cette remarque qui déclencha mon hilarité : « Il a vraiment un très gros sexe ! »

J’ai essayé de gribouiller ce texte le plus vite possible et sans trop me relire, parce que, sans nécessairement être écrivain, dès lors qu’on pratique l’art, je veux dire l’écriture, chaque phrase que l’on note court le risque de trahir, d’une correction à l’autre, la facticité d’un exercice de style. 

Ce que j’ai cherché à faire, c’est crayonner un souvenir. On dit que les morts continuent de vivre à travers le souvenir des vivants. Je triche ici un peu, vous m’excuserez, en propageant le mien à d’autres êtres, vous mêmes qui m’avez écouté, et je vous en remercie.

Le temps passe et nous inculque une leçon bien cruelle : tout ce que nous aimons il faut un jour le laisser derrière. Et c’est là que j’aimerais faire le point de montage avec mon anecdote sur Converge. 

Il y a quelques jours, vers noël, je tombais par hasard sur un documentaire consacré au groupe où, dans une interview, le chanteur, révélait à ma stupéfaction, qu’il avait écrit une chansons, lors d’une période de grande tristesse, après la mort d’un être cher. L’un de ses chiens. 

Je fis aussitôt la connexion avec ce morceau entendu il y a plus de dix ans et, le sens de ses paroles, autrefois si mystérieux me sauta au visage :

I’m so sorry

That I missed your lives

While I was on the road

Learning to survive

You deserved so much more

Than I could ever provide

Thank you for loving me

And bringing light to my eyes

All we love we leave behind

Avant de mettre un point final j’aimerais ajouter que Kenzo, était une bête particulièrement stupide. Entre autre, il n’a jamais compris le principe de ramener la balle qu’il se contentait de garder farouchement dans sa gueule après qu’on lui ait jeté. Il entortillait sa laisse autour des réverbères et passants, il sentait mauvais, puait du bec, se léchait les parties,  n’était pas castré et faisait donc le garçon à tout bout de champs, pouvait miauler des heures jusqu’à obtenir satisfaction. 

En bref c’était un sale cabot. 

Je l’aimais beaucoup. 

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