LOVECRAFT 1924 : l’amour avant CTHULHU

Lovecraft. La première image à vous venir en tête est certainement un tentacule, puis il ya cette haute silhouette sombre et famélique, cet inquiétant visage oblongue. Celui d’un sorte d’anachorète infréquentable vivant parmi les grimoires et gratouillant ces contes étranges à la lueur d’une bougie. Eh bien sachez que tout ça c’est en partie un tissu de conneries. Car le reclus de Providence comme on l’appelait porte en réalité mal son nom – cette étiquette de génie solitaire qu’on lui a collée est une manipulation éditoriale visant à marketer son oeuvre au mieux. Lorsque le nom de lovecraft arrive aux oreilles du grand public dans les années 1970 il est mort depuis belle lurette, en 1937, et les éditeurs ont tout le loisir de faire joujou avec son mythe – aidé par les quelques rares photos de lui qui ont plutôt tendance en effet à aller dans le sens du type « chelou ». 

Loin de moi l’idée de cracher sur Arkham House, son premier vrai éditeur, lequel a permis à l’un un des grands auteurs d’imaginaire du 20e siècle d’obtenir la reconnaissance, – mais en 2026, maintenant que la légende est faite et que tout le monde a lu et relu lovecraft je pense qu’il est l’heure de porter un regard un peu neuf et surtout un peu plus juste sur le bonhomme. Car HPL fut aussi à sa manière, un sacré luron. Je voudrais pour cela vous parler d’un moment bien précis de sa vie, la fameuse année 1924, celle où tout a basculé, celle où Lovecraft fut, on peut le dire, un homme heureux.    

LA RENCONTRE AVEC SONIA[ LA RENCONTRE AVEC SONIA]

Comme souvent, le bonheur est lié à une femme, il s’agit ici de Sonia Greene sa future épouse. Mais remettons d’abord les choses dans leur contexte, Lovecraft, était issue d’une vieille famille de nouvelle angleterre, après la mort prématurée de son père il fut élevé dans un cadre protecteur, voire un peu étouffant, par ses tantes et sa mère. La mort de cette dernière en 1921, va être sorte de libération. Car plutôt que de se renfermer sur lui même HPL qui a alors la trentaine va s’ouvrir davantage au monde, il fréquente les communautés d’écrivains et journalistes amateurs, multiplie les voyages sur la cote est pour se rendre à des meetings. C’est au cours de l’un d’eux qu’il aurait fait la connaissance de Sonia Greene, femme dont la famille avait migré de l’empire russe vers les états-unis alors qu’elle était très jeune, quand ils se rencontrent sonia a déjà toute une vie derrière elle : un premier mariage, un enfant décédé en bas âge, c’est une femme indépendante active et cosmopolite, une battante qui envers et contre tout s’est fait une place dans l’amérique moderne, en bref, tout l’inverse de Lovecraft. Elle est  néanmoins très admirative de son travail d’écriture  et l’encourage dans cette voie. Car si l’on est certes encore loin des grands textes, et que son oeuvre n’en est qu’à ses balbutiements, il a tout de même déjà écrit des histoires telles que Dagon, ou la Cité sans nom (une de mes préférées). Sonia qui vit à Brooklyn, à environ 300km de Providence, où réside Lovecraft dans la maison familiale avec ses tantes, lui rend visite, leur lien se développe, ils s’attachent l’un à l’autre au point même que ce bon vieux howard  finit peut-être par en tomber amoureux, mais comment savoir chez un homme qui dans toute abondante correspondance n’a utilisé le mot amour qu’à une poignée de reprises. 

Mais son entourage n’est pas au bout de ses surprises puisque, chose à peine croyable, en 1924  – 3 ans après leur rencontre, il demande la main de Sonia – bon après que celle-ci l’ait semble-t-il un peu poussé à le faire. 

Lovecraft ne le sait pas encore mais il est à un  tournant de son existence et de son oeuvre à venir, car pour la première fois de sa vie, il va quitter le cocon familial, cette province tranquille et un peu poussiéreuse qu’il aimait tant pour s’installer ni plus ni moins que dans l’épicentre de son époque, la ville la plus fiévreuse de son temps : New York.

LE MARIAGE[ LE MARIAGE]

Mais parlons d’abord des raisons pragmatiques de ce mariage, les experts ne s’accordent pas forcément sur la question mais voici les thèses qui ont été les plus suggérées par ses amis :

1) il cherchait une mère de substitution – Sonia après tout était de 7 ans  son aînée et on peut difficilement occulter le fait qu’il ne la rencontre que quelques semaines après la mort de sa mère. 

2) et celle-ci est plus sujette à polémique : howard n’ayant pas d’entrée d’argent sérieuse faute d’emploi stable, cherchait une femme pour l’entretenir afin de poursuivre son travail d’écriture – cette thèse est corroborée par le fait que Greene, au moment où il la rencontre vit très confortablement de son travail pour une marque de chapeau de luxes. Qui plus est, son tempérament de femme entrepreneuse pouvait laisser entrevoir un avenir financier radieux. On verra que ça ne se passera pas exactement comme ça. 

3) bien qu’il n’ait jamais été fortuné, au contraire, Lovecraft de par sa naissance se considérait comme une sorte d’aristocrate et il se comportait comme telle en toute situation. C’était un gentleman. Or les gentleman, dans sa vision des choses, se marient. 

4) il souhaitait à 34 ans prendre enfin son envol, quitter Providence et l’emprise un peu toxique de ses tantes. 

5ème et dernier point : un ami proche déclara qu’il l’avait prise pour épouse un peu par défaut : celle-ci ayant manifesté je l’ai dit, dès les premiers jours de leur rencontre un intérêt sincère pour son oeuvre.

Bref, comme je le disais, début 1924, Lovecraft quitte Providence pour New York, où lui et Sonia se sont dénichés un appartement confortable dans Brooklyn. Il déborde d’enthousiasme… peut être même un peu trop, car à la lecture de lettres écrites à ses amis, on est surpris du ton badin qu’il emploi et il apparaît en fait assez clair que ce pauvre howard ne se rend absolument pas compte de l’impact que cela va avoir sur sa vie.

LA VIE AVEC SONIA[ LA VIE AVEC SONIA]

Pour Lovecraft ce mariage est avant tout le début d’une nouvelle aventure et elle démarre d’ailleurs sur les chapeaux de roue, avant même qu’ils se soient dit oui, par une histoire rocambolesque que je ne résiste pas à vous raconter. 

Vous avez certainement déjà entendu parler de Houdini, oui oui le même que dans la chanson de Dua Lipa, le plus célèbre illusionniste de cette époque aux tours de magie spectaculaires, mais ce que vous ignorez peut-être c’est qu’il a co-écrit une nouvelle avec Lovecraft… enfin, co écrit c’est une façon de parler. Laissez-moi rembobiner un peu.

HOUDINI[ HOUDINI] :

Comme vous le savez sans doute le parcours littéraire d’HPL est étroitement lié à la revue Weird Tales dans laquelle paraîtront la plupart de ses histoires publiées de son vivant. Cette collaboration, qui avait débuté dans le numéro d’octobre 1923 avec Dagon, se poursuit en 1924, mais la revue, encore très jeune et assez mal d’un point de vue financier décide de confier une rubrique de questions réponses à une star de l’époque, Houdini. Mais ce n’est pas tout, pour appuyer la chose, le propriétaire de la revue va également commander un texte à Lovecraft. Une nouvelle faisant le récit d’un prétendu exploit du magicien, passé maître dans l’art de l’évasion : une curieuse histoire dans laquelle celui-ci, enlevé alors qu’il  se trouve en Égypte est ligoté et abandonné dans les méandres de la Grande Pyramide où il doit trouver une issue. 

La commande est un peu urgente et alors qu’il est censé rendre son texte le 1er mars, se marier le 3, Lovecraft qui se trouve toujours à Providence à ce moment là n’a pas encore écrit une fichue ligne à la date du 25 février. Il parvient malgré tout à boucler l’histoire et le 2 mars court prendre un train en direction de New York – mais dans la précipitation, catastrophe, il paume son tapuscrit. Énorme coup de bol il avait également amené sa version manuscrite originale et s’engage donc dans un contre la montre pour tout retaper le texte à la machine et l’éditer à temps – entreprise bien moins aisée qu’elle n’y paraît dans la mesure où je le rappelle les traitements de texte et autres logiciels dédiés à l’édition n’existaient pas à cette époque et pour couronner le tout : la « nouvelle » n’est pas spécialement courte, forte de sa quarantaine de pages. Le matin du 3 mars, quelques heures avant son mariage il se retrouve donc à mitrailler comme un dingue sa nouvelle à la machine, tâche qu’il doit interrompre vers la moitié pour se rendre à l’église. 

La cérémonie accomplie et alors qu’auraient du commencer leur lune de miel à Philadelphie – ville réputée pour son patrimoine colonial et qu’HPL meurt d’envie de de visiter, le couple emploiera à la place leurs deux premières jours en tant que jeunes mariés  à mettre le texte en page, Sonia le lisant à haute voix tandis qu’Howard le tape sur machine empruntée à leur hôtel !

Cette nouvelle qui s’intitule « Prisonnier des pharaons, » souvent critiquée à l’aune du reste de son oeuvre, moi je l’aime bien avec sa vision très enfantine de l’égypte, elle trahit cette tare des écrivains sédentaires, ceux qui n’ont jamais visité les lieux qu’ils décrivent : c’est un empilement d’idées reçues, de clichés exotiques mais c’est aussi ce qui lui donne un charme factice inexplicable que je retrouve dans les oeuvres de jules verne lues durant mon enfance.

À sa parution l’histoire aura un joli petit succès ce qui relancera un peu la revue Weird Tales et Lovecraft empochera la somme – faramineuse pour lui – de 100 dollars – ce qui pour l’époque correspondait environ à un mois de salaire pour un américain moyen et demeure l’une des sommes les plus importantes qu’il a touchées en tant qu’écrivain. À titre de comparaison, son record sera de 315 dollars payées en 1936 par la revue Astounding Stories pour les Montagnes hallucinées. 

L’année commence donc  de manière radieuse, cet épisode est à n’en pas douter l’un des plus retentissants de sa carrière et lovecraft commence même à rêver de succès littéraires. On va voir que les choses ne se passeront malheureusement pas tout à fait ainsi. Mais n’allons pas trop vite en besogne. Pour l’heure, en mars 1924, Howard est un jeune new yorkais fraichement débarqué 

Et ses premières impressions de la ville sont excellentes, fasciné qu’il est par son architecture, sa skyline notamment, cet enchevêtrement de matériaux bruts, béton, verre, acier,  ses gratte ciels qui tutoient les cieux, car pour lui, New York a je cite, une architecture double: l’une dans le ciel, l’autre dans la terre. Cette masse minérale le fascine, et surtout il aime ses vieux bâtiments. Comme on s’en doute il fréquente assidument les musées, les antiquaires, mais aussi il goûte aux plaisirs de la vie cosmopolite, mange beaucoup au restaurant, tombe amoureux de la cuisine italienne que Sonia lui fait découvrir. Grand amateur  de sucreries ainsi que de soufflé au fromage dont il raffolait apparemment même au au petit dej, Lovecraft que l’on visualise en général comme un escogriffe rachitique d’un mètre 80 pour soixante kilos aurait pris beaucoup de poids durant cette période, jusqu’à atteindre les 90 kilos. 

Sonia refait aussi sa garde robe, lui qui s’habille de façon austère pour ne pas dire ringarde, se fait relooker intégralement, ils se rendent dans une grande enseigne de prête à porter dont Lovecraft ressort, malgré ses protestations, craignant d’avoir l’air ridicule, avec un nouveau pardessus, chapeau, etc. 

Il va également au cinéma, voir des films muets que ce soit le fantôme de l’opéra, ou le monde perdu, des oeuvres dont il ressort admiratif. 

Le jeune couple également d’aller à des réunions d’écrivains amateurs – réunions auxquelles Howard se rend semble-t-il davantage pour faire plaisir à sa femme.

LE CLUB[ LE CLUB]

Mais parmi toutes ces distractions, ce que lovecraft aime particulièrement, c’est sortir, je cite avec les « gars »  

Il fait en effet partie du Kalem Club, un petit cercle de potes comptant dans ses rangs pas mal d’écrivains, tous plus ou moins fauchés et dont certaines des histoires ont d’ailleurs été publiées dans Weird Tales. 

Les soirées se font nombreuses, très nombreuses. On sait même qu’à un moment Lovecraft sortait presque tous les jours avec les gars, qui pour la plupart vivaient à proximité, voire un peu plus tard dans le même immeuble. Ces soirées en vinrent même à empiéter sur son travail d’écrivain mais Lovecraft participe d’après les témoignages avec beaucoup d’enthousiasme et se lance souvent dans de longues tirades où il laisse résonner son rire, un rire qui met parfois mal à l’aise son audience.  

LA RUPTURE[ LA RUPTURE]

Mais alors, tout va-t-il pour le mieux dans le meilleur des mondes ? Eh bien un temps ce fut le cas pour le jeune ménage. Un temps seulement. Car les choses vont vite se dégrader et cela tient avant tout à leur situation financière car d’une part Lovecraft, malgré toute sa bonne volonté – du moins dans un premier temps – ne parvient jamais à garder un emploi stable – ce qui aurait été moins gênant si Sonia, qui supportait jusque là toute la charge du ménage grâce à son excellente situation, n’allait pas soudain tout perdre. De nature entreprenante, celle-ci quitte en effet son emploi confortable dans la chappellerie de luxe qui lui conférait des revenus bien supérieurs à ceux de l’époque et leur permettait de vivre dans un 4 pièces de Brooklyn, pour ouvrir sa propre boutique, aventure entreprenariale qui se transformera en quelques mois en un naufrage complet et engloutira une grande part de ses économie.

Lovecraft de son côté n’a pas d’autres travaux rémunérés que des révisions de textes et les choses vont aller de mal en pis : plusieurs de ses projets littéraires vont tomber à l’eau, parmi lesquels, on le sait peu, un ouvrage sur les superstitions américaines. On pense d’ailleurs qu’il en aurait écrit les premiers chapitres mais ceux-ci sont malheureusement aujourd’hui considérés comme disparus.  

Il répond à de multiples annonces mais n’obtient pas de travail. Durant l’été il en vient même à dépenser une petite fortune pour une annonce qu’il publie dans le new york time et dans laquelle il propose ses services en tant que correcteur. Là encore rien n’aboutit.

En septembre, Houdini, vous vous rappelez de lui ? satisfait  du texte que Lovecraft a entre guillemets co-écrit avait lui quelques mois plus tôt, lui propose de le mettre en relation avec des gens. Pas de nouvelles.

N’ayant plus guère d’entrée d’argent, le couple se retrouve dans la panade et c’est durant cette même période, vers la fin de l’été 1924 qu’ils vont commencer à s’éloigner, d’abord parce que Lovecraft passe de toute façon presque toutes ses soirées avec les « gars » à causer philosophie, faire des mots croisés, explorer New York au cours d’interminables visites nocturnes dans lesquelles Howard, infatigable entraîne souvent ses potes et les épuise. Intrépide, il n’hésite d’ailleurs pas à s’enfoncer dans les coupe gorges les plus sordides – dénotant un caractère plus téméraire qu’on pourrait s’y attendre chez lui, surtout à une époque où la prohibition faisait rage et où les guet apens meurtriers étaient fréquents. 

Les fissures au sein du couple se font de plus en plus visibles, Lovecraft continue d’insister auprès de ses tantes pour qu’elles s’installent avec eux à New York – une manière de recréer le cocon familial qui n’augure rien de bon. Pour l’anecdote, peu de gens le savent mais il semblerait même que durant leurs premiers mois de faste, les deux tourtereaux auraient fait l’acquisition de terrains à Yonker, ville de la banlieue de New York dans l’idée d’y construire une maisons où il aurait pu y vivre avec les deux femmes. Ce qui m’a toujours étonné soit dit au passage c’est que Sonia, qui était comme je l’ai dit une femme très indépendante, semblait à en juger ses mémoires, lettres etc.. voir la chose d’un assez bon oeil. Bref, il existe peu d’informations sur ce terrain mais ce qui est sûr c’est que la maison ne vit jamais le jour. Et que les deux tentes ne s’installèrent jamais à new york et pour cause, elles en voulaient toujours un peu à leur neveu pour un drôle de tour qu’il leur avait joué et dont je ne vous avais pas encore parlé jusqu’à maintenant : un fait révélateur je crois de cette dualité chez lui entre émancipation et rattachement perpétuel à la famille :  il n’avait prévenu ses tantes de son mariage que six semaines après la cérémonie. On comprend que la pillule ne dut pas très bien passé, elles qui en plus n’avaient jamais vu Sonia d’un très bon oeil.

En novembre, épuisée, stressée par la situation préocuppante du ménage Sonia est conduite par Lovecraft dans une maison de repos du new jersey, il en profite pour faire un détour par Philadelphie et admirer une fois encore les vestiges coloniaux de la ville. Il parle à des gens, se renseigne, dort à l’auberge de jeunesse – Il se lèvera même de très bonne heure pour admirer le lever de soleil depuis un coline avoisinante.  Un vrai petit touriste débordant d’enthousiasme. Mais surtout Lovecraft admire tout particulièrement les bâtiments religieux dont l’église georgienne de Christ Church – ce qui me rappelle un passage de l’essai de michel houellebecq où celui-ci fait observer que l’on ose à peine imaginer sa réaction face à certains édifices d’Europe, s’il avait eu la possibilité de visiter notre continent, faisant mention de salamanque ou notre dame de chartres. 

Éperdu d’admiration pour Philadelphie Lovecraft écrira à son propos je cite que c’est une ville « pétrie de la vraie culture américaine » qui n’a rien à voir je cite toujours avec « l’hostilité étrangère et l’âbatardissement grossier de new york » dénotant que sa vision de la ville avait déjà changé à cette époque.  

On a souvent dit que Lovecraft détesta new york mais comme je vous l’ai montré ce ne fut pas sa première impression de la ville, elle ne vient que par la suite et découle directement de sa situation financière qui se dégrada très vite, le contraignant à déménager pour aller vivre dans son pire cauchemar, les quartiers populaires, au milieu d’une population d’étrangers qu’il exècre par dessus tout.  

On arrive à la fin de l’année 1924 et le couple est acculé financièrement, en fait il l’est à tel point que Sonia va devoir faire exactement ce pourquoi elle avait quitté son travail si grassement payé à l’origine, lequel la contraignait à se déplacer pas mal et être donc loin d’howard : elle va devoir accepter un job, très loin, à Cincinatti. 

Dès lors, ce pauvre Howard ne peut plus se permettre de vivre, seul, dans ce grand appartement de brooklyn et cherche un endroit où déménager. 

Il entretient un temps le rêve  de s’installer à Elizabeth, ville de la banlieue où il a déjà eu l’occasion de flâner au cours de sa quête incessante de vieilles demeures bourgeoise, celles de l’Amérique qu’aime Lovecraft. De cette admiration pour Elizabeth naîtra d’ailleurs une nouvelle quelque peu oubliée mais que j’aime beaucoup,  « la maison maudite ». 

Mais ce projet de s’installer à Elizabeth paraît vite irréalisable, et malgré le harcèlement qu’il  continue de faire à ses tantes pour qu’elles viennent s’installer à New York avec lui, il doit se rabattre finalement de manière beaucoup plus modeste sur un petit studio de Brooklyn Heights. C’est ses tantes qui payeront pour le déménagement. Un déménagment qui ont le sait d’ailleurs achèvera d’installer une tension au sein du couple, Sonia lui ayant semble-t-il reproché d’avoir vendu ses meubles bien plus chers que ceux du Gentleman, ramené de Providence, vieux, sans valeur mais auxquels ils vouaient toujours d’après elle, je cite « un attachement morbide ». 

Lovecraft s’installe donc au 169 Clinton Street le 31 décembre 1924, dans un appartement qu’il décrit comme « malsain »  et surtout, comme si quelque chose de « vaste se terrait sous terre », tandis que Sonia part de son côté pour Cincinnati. Ils ne le savent pas encore mais cela marque le début de la fin de leur relation. Elle ne repassera qu’en de rares occasions à New York. En tout et pour tout, lui et Sonia n’auront vécu ensemble que 10 mois. 

Pour la toute première fois de sa vie, Lovecraft est seul, loin de tout parent et il doit s’occuper des tâches quotidiennes : cuisine, vaisselle, ménage etc. 

Durant cette période il écrira même brièvement pour survivre de courts textes publicitaires faisant l’apologie, de produits, marques ou entrepreneurs. 

Mais pour lui plus terrible que tout je l’ai dit : son cadre de vie, un immeuble  plein de souris, « mal fréquenté » dans un quartier qui ne l’est pas moins. 

Je relève cette anecdote, savoureuse avec le recul, celle d’un voisin qui rendit fou Lovecraft, un syrien qui une nuit aurait joué une mélodie effrayante sur un étrange instrument, ce qui lui fit faire un cauchemar. Dans ce cauchemar, il déambulait dans des cryptes sous bagdad.  

Après quelques mois c’en est trop, Lovecraft se sent humilié, il ne se sent plus comme un gentleman, vivant au milieu d’une population qu’il a en horreur. 

Alors, il va prendre le seul échappatoire possible : rentrer à Providence, dans la maison familiale. Le temps de la fuite en avant est terminé. Lovecraft a tenté d’être heureux. Et il a échoué. Lui et Sonia se séparent. Fini les conneries, l’oeuvre va pouvoir commencer. C’est parce qu’il a connu le bonheur qu’il va pouvoir écrire des choses si sombres. Son mépris des « autres », des étrangers, qui n’étaient jusque là qu’un dédain de boudoir, de classe sociale s’est transformée au cours de ces mois passés dans les basses couches de la société en véritable haine, et cette haine va servir de combustible à son oeuvre à venir. Une oeuvre terrible dont la première pierre sera posée un ans plus tard, en 1926. Elle tient en un mot, le plus important de tous chez Lovecraft mais le seul, vous l’avez remarqué que je n’ai pas dit une seule fois dans ce texte. Ctulhuh. 

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