Les 5 dystopies littéraires les plus étranges & dérangeantes

La dystopie, comme beaucoup de mots que l’on se plaît à employer à tort et à travers vient du grec ancien, « dys » signifiant : mauvais et topos : endroit. 

Le premier exemple à venir en tête est bien sûr 1984. 

Pour autant, j’en parlerai pas dans cette vidéo. 

Parce qu’on est en 2025 et, pour être honnête, à moins que vous n’habitiez Pyonghyang la société dépeinte dans le chef d’oeuvre d’Orwell me semble aussi lointaine qu’un roman de Balzac. 

Qu’est-ce qu’on pourrait bien foutre d’une police de la pensée quand ce sont ce sont les citoyens eux mêmes qui s’auto censurent sur des réseaux virtuels déterminant leur crédibilité sociale.

Quel besoin d’un ministère de la vérité quand même un président colporte des mensonges au nez de sa nation et une IA peut faire dire ce qu’elle veut à n’importe qui.

Rien à foutre du ministère de l’amour, faites confiance à tinder pour savoir qui baiser ou non.

Et ne me faites pas rire avec votre big brother d’apprenti complotiste. Le système est tout ce qu’il y a de plus indifférent.  

Fahrenheit 451 est peut être un chouille moins ringard, j’aime bien son idée de cramer les livres, on retrouve un peu de cette pulsion dans la cancel culture et le ratiboisage d’oeuvres du passé.

Ne me parlez pas en revanche du Meilleur des Mondes et ses âneries de manipulation génétiques. Quel besoin de triturer des ovules quand c’est à la portée de tous de se payer le boule de ses rêves dans une clinique turque.    

Bon si vous m’avez supporté jusque là je vous propose donc ma propre petite liste assez écléctique je crois, de dystopies complètement barrées, des bouquins écrits par des auteurs et autrices de toutes nationalités et opinions, n’en déplaise à Léo Henry qui m’avait expédié cette punchline lors d’une rencontre : « la dystopie, c’est un truc écrit par des gens de droite ». Je pense qu’il avait à moitié tort. Ou à demi raison. Je vous laisserai choisir, on a assez perdu de temps.

– Cristallisation secrète de Yoko Ogawa – 1994

Imaginez un monde dans lequel, certains matins, au réveil, vous découvririez que des choses ou personnes ont subitement disparu.

C’est la société cauchemardesque qui est dépeinte dans « cristallisation secrète » de Yoko Ogawa. 

L’histoire se passe sur une ile indéterminée où l’on suit la petite vie d’une romancière qui voit peu à peu la réalité de son monde se dissoudre. Les roses qui ne sont plus là, le chant des oiseaux qui s’éteint, les saisons qui disparaissent. Des objets aussi anodins que les chapeaux, dont un beau jour personne  ne se souvient plus l’utilité. Puis, un matin, c’est au tour des livres. Elle se réveille et toute écrivaine qu’elle soit, ceux-ci ne représentent plus rien à ses yeux, incapable de les lire, il lui faut alors les purger de sa mémoire. Elle les brûle imitée par le reste des habitants, sous la surveillance d’une police secrète qui semble orchestrer toutes ces disparitions. Cette unité a également la charge de traquer une infime partie de la populace qui s’avère incapable « d’oublier » ces objets et présente donc une menace à l’ordre public. Les « chasseurs de mémoire » c’est leur nom, perquisitionnent les maisons, surveillent les lieux publics et quand ils mettent le grappin sur des dissidents, les rafle en secret. 

C’est ce qui est arrivé à la mère de notre héroïne, incapable d’oublier le parfum des fleurs, et bientôt, elle se trouve, elle-même dans la situation de devoir planquer l’une de ses personnes, cher à son coeur.

J’en dis pas plus.

C’est peut être le livre le plus conceptuel de cette liste parce qu’il s’intéresse moins à la description de cette société dystopique qu’à ses effets sur l’humain. Ici on a très peu d’infos sur le régime totalitaire en place qui à la manière de la « Servante écarlate » demeure assez flou. Comme souvent chez Yoko Ogawa, la mélancolie poétique est une composantes intrinsèque de son histoire, c’est une réflexion sur les liens entre souvenirs et humanité. S’il nous est impossible de nous rappeler des êtres et choses qui ont traversé nos vies, ne sommes-nous pas alors que des enveloppes vides, infiniment malléables ? 

« Cadavre exquis » est un livre que j’ai fortement hésité à mettre dans cette liste car j’ai pour règle de ne jamais parler de bouquins que je n’aime pas. 

Mais le sujet de cette vidéo étant les dystopies les plus malaisantes, je me voyais mal le snober.

Et pour cause, c’est le seul de ma sélection que je ne recommanderai pas à n’importe qui, l’autrice s’étant visiblement fixé pour objectif de choquer un peu plus à chaque page. Ce qui aurait pu me plaire sur le papier si elle l’avait fait avec style, or d’un point de vue strictement littéraire on est ici très loin du niveau général de cette liste. Vous êtes prévenus et maintenant éloignez les âmes sensibles. 

Dans cette histoire, suite à une guerre bactériologique, les animaux contaminés par un virus sont devenus impropres à la consommation. Face à la pénurie de viande, le gouvernement a décidé d’instaurer un vaste système alimentaire cannibaliste où des humains traités comme du bétail, suivent le même processus de conditionnement jusqu’à atterrir dans nos assiettes. 

Le protagoniste est un homme qui bosse dans une chaîne d’abattage et entretient une certaine réserve sur cette société. L’évènement perturbateur survient lorsqu’on lui offre une « femelle », vivante et de qualité pour sa propre consommation personnelle, mais qu’au lieu de la bouffer il s’attache à la jeune femme.

Je vais pas trop rentrer les détails parce que plus ça avance et plus ça devient glauque. Je me contenterais dire que l’autrice nous offre le privilège douteux d’explorer bien en détail les rouages de cette société tout en faisant preuve, c’est un des points positifs, d’une grande inventivité dans les termes techniques qu’elle emploie pour disséquer son univers. 

Un univers dont elle  a peut-être tiré l’inspiration d’une des scènes les plus connues du roman « La route » de Cormac MacCarthy, les connaisseurs verront de quoi je parle. 

Ce livre souvent agaçant par son côté racoleur est à peu près aussi subtile qu’un 36 tonnes et me fait un peu penser au film « the substance » que j’avais regardé avec un vague plaisir mais tout en haussant les sourcils à chaque scène

Il a en tout cas le mérite de faire réfléchir sur 2-3 trucs, le véganisme, notre société de consommation tout azimut. Bref si vous avez le coeur bien accroché, cela peut valoir le tour de montagne russe. 

Amatka est à n’en pas douter la dystopie la plus étrange de cette liste. 

Une jeune femme est envoyée en mission dans une colonie aux faux-airs de micro-société soviétique, paumée quelque part en antarctique.

L’ordre et le collectif sont ici au coeur de tout et les individualités s’effacent. 

C’est un régime totalitaire où les naissances sont soigneusement encadrées afin de garantir sa survie. 

Bon vous allez me dire, rien de très original jusque là, mais attendez la suite parce que très rapidement notre héroine découvre que la réalité même de ce lieu tient à des règles pour le moins déroutantes : ici, chaque objet doit être précisément nommée, minutieusement étiquetée et inventoriée sous peine de se dissoudre jusqu’à disparaître. 

Je m’explique : avant d’enfiler un vêtement par exemple les habitants doivent se livrer à l’étrange rituel de psalmodier son nom, sous peine de le voir se transformer dans les jours qui suivent en une matière informe. 

Dit comme ça ça vous fait peut être sourire, mais je vous assure qu’à la lecture on fait beaucoup moins le malin. 

La moindre erreur de prononciation pouvant avoir des conséquences graves et directes sur l’intégrité des objets. En d’autres termes, leur fonction est ici déterminée non pas par ce qu’ils sont mais par une qualité que seule la puissance des mots a le pouvoir de choisir. 

Dans ce monde, la parole est au coeur de tout et les dissidents sont d’ailleurs soumis à une opération neurochirurgicale visant à restreindre leur aptitude à s’exprimer. 

Avec ça en tête vous devriez entrevoir le potentiel dystopique de l’oeuvre dont l’idée principale se rapproche par son aspect conceptuel de Cristallisation Secrète, précédemment cité, croisé avec les visions délirantes d’un Philip K Dick. Voilà, je vous laisse avec ce joli petit bidon de carburant pour cauchemar.

Les dystopies dépeignent presque toujours des sociétés ultra-sombres et déprimantes, mais il y a quelques exceptions notables, en apparence du moins.

C’est le  cas ce Monades urbaines écrit par Robert Silverberg.

Monade qui vient du latin monadis, « chose formant une unité ».

Un concept qui s’étale tout au long de ce recueil d’histoires courtes où l’essentiel de la surface terreste est accaparée par la production agricole et où les humains s’entassent dans d’immenses structures verticales appelées Monades, fortes d’un millier d’étages. 

Une grande rivalité est entretenue d’un immeuble à l’autre, notamment sur la question du taux de natalité, véritable obsession de cette société où plus l’on a d’enfants et plus l’on a droit au respect. 

Les étages sont groupées en blocs, selon les professions de leurs habitants et portent des noms de villes d’autrefois. 

S’il y règne comme dans la plupart des dystopies une forte ségrégation, ici verticales, les ouvriers vivant en bas et les dirigeants en haut, l’originalité du livre vient du fait que pour atténuer cette frustration, les notions de propriété et d’intimité ont presque totalement disparu. 

Beaucoup d’habitants vivent ainsi dans de simples « dormitoirs » de vastes espaces sans cloison où chacun, se lave, fait ses besoins a des rapports intimes à la vue de tous et a la liberté d’aller et venir chez les autres pour coucher avec n’importe qui. 

Sur le papier ça doit peut-être en séduire certains d’entre vous mais dans les faits c’est un peu plus complexe, mieux vaut ne pas trop sortir du lot, et questionner le système en place, sous peine de mal finir, expulsé de l’immeuble par une petite trappe au cours d’un rituel qui me fait un peu penser à celui des bannis de la saga  « Silo ».   

Voilà qui devraient en calmer certains dans leur ardeurs poly-amoureuses. 

Bien sûr, j’ai gardé le meilleur pour la fin.

The city and the city de Chiéna Mieville est la dystopie la plus fascinante que j’ai lue ces dernières années. 

Comme son nom l’indique, il y est question de deux villes. 

Mais deux villes occupant le même espace, qui se télescopent, et dont les habitants ont pour ordre de s’ignorer. 

Les rues et bâtiments sont ainsi les mêmes mais portent des noms différents selon la municipalité à laquelle on appartient. Les habitants se « reconnaissent » grâce à leur style vestimentaire, leur langue, religion, et sont conditionnés dès le plus jeune âge à ne pas voir et surtout ne pas interagir avec ceux de l’autre ville. En cas de transgression de cette règle, une entité mystérieuse appelée « brèche » les emmène quelque part où on ne les revoit jamais. 

Miéville pousse l’absurdité du concept avec l’idée d’une « frontière » permettant, de  passer de manière administrative de l’une à l’autre, en faisant du surplace, à l’image de sa gare principale qui « ramène » à leur point de départ ses voyageurs souhaitant passer, pour des raisons exceptionnelles, d’une ville à l’autre.

L’histoire démarre sur une base assez classique : un enquêteur chargé d’élucider le meurtre d’une étudiante. Problème : si le corps a été retrouvé dans une des « villes », le meutre semble avoir été commis dans l’autre. Un joli bazar administratif en perspective.

Merveilleusement bien écrit, et d’une inventivité folle comme tous les livres de Miéville, qui se plaît ici à inventer de nouveaux mots pour préciser sa vision, sa grande force est d’arriver, en partant d’un concept aussi dingo, à maintenir un cap dans son histoire et sa réflexion.

Derrière ce lavage de cerveau auquel sont soumis les habitants, on peut y voir notre propre conditionnement à occulter ce qui nous fait horreur, des clochards dans la rue, les « invisibles » comme on les appelle. Un peuple opprimé survivant dans une enclave à quelques kilomètres à peine des restaurants et festivals. 

Si vous souhaitez creuser un peu cette notion de dystopie urbaine, j’ai consacré à la question toute une vidéo que je mets en lien.

Notre société est-elle pire que celles que des écrivains tels qu’Orwell ou Huxley avaient dépeint à l’époque de l’émergence des régimes totalitaires ? Je vous en laisserais les seuls juges. Je pense avoir dit mon quota de connerie pour une seule vidéo. Bonne nuit gotham. 

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