« NUITS CLOSES » Les premières pages

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…C’était une belle matinée d’hiver parihsien.

Quelques timides flocons crevaient le ciel d’azur et se glissaient à grand-peine au milieu de l’imposant décor qui s’étalait là, sous notre œil interdit. Un parterre d’édifices aux silhouettes hautaines et autres bâtiments à l’allure sentencieuse, telle était l’ample texture qui se déclinait aux quatre coins de l’horizon. On pouvait les voir d’ici se toiser à travers leurs larges fenêtres noires et les plus modestes subir la tyrannie des grands, l’obscurité pour immédiate condamnation.
Le soleil, second spectateur privilégié de cette scène grandiose qui se déployait dans toute sa force et décadence comme une fabuleuse représentation se donnerait à de grands yeux ouverts, englobait de son illustre et bienfaisant éclat l’ensemble ou presque de cette immense Cité.
Elle vivait et respirait derrière ce fard d’éblouissement.
La nature la rendait belle et chacun de ses membres de pierre tendus en direction des cieux, ce miroir d’azur et de vide, étaient comme autant de prières, de supplications, à l’en rassurer.

Il y avait un fleuve en son milieu, il s’étirait d’un bout à l’autre, serpentant avec flegme et impassibilité. Son cycle monotone n’était perturbé par autre chose que l’apparition de cet astre de lumière qui ébauchait à sa surface une fine pellicule d’or comme si quelques éclatants bijoux venaient d’être mis à jour au plus profond de son lit.

Un souffle d’air s’abattait parfois sur la ville et c’était alors une douce symphonie qui ne tardait à se faire entendre, voletant et bondissant depuis les nuages pour en saturer l’espace.
D’un premier mouvement céleste et aérien il se faufilait au sol parmi les hauts immeubles.
Puis, d’un boulevard à l’autre on l’entendait gravement courir leurs lignes droites dressées à l’horizon.
Enfin venait la césure, comme le souffle se séparait en une multitude d’autres. Il s’éventait aux ruelles et impasses avec bonheur pour s’achever sur une note de son choix et l’ensemble ainsi conclu prenait le plus souvent la teinte d’un éclatant murmure.
Celui d’une même voix.
Celle de l’immense Cité.
A ses pieds, chaque micro-événement joué ici-bas grandeur nature par ses habitants faisait de la ville une source de distraction permanente. Ainsi se déployait l’incroyable scène face à notre regard et chaque action, même la plus insignifiante, effectuée par la plus impersonnelle des personnes évoluant ci-dessous prenait ses airs d’importance et aspirait sans doute à l’être. De vertes guirlandes d’épines de pin en plastique couraient le long des devantures et bondissaient d’un commerce à l’autre, se livrant à quelque course avec les passants qui tous avançaient d’un pas à la fois leste, et indiciblement gracieux. Seules les robes de ces dames en venaient parfois à se frôler, insufflant alors à l’atmosphère un souffle qu’aucun mot ne saurait décrire. Le ballet se perpétuait jusque là où la vue s’achève. Et le boulevard se déployait à perte de vue ; jusqu’à frapper de plein fouet la ligne de l’horizon et l’angle droit formé ainsi n’était qu’un nouveau départ d’un autre boulevard qui lui même irait en rencontrer une autre plus loin au hasard des choses… et finirait ainsi par revenir à son point d’origine.
La vie suivait son cours mais ce jour était la copie strictement imparfaite du précédent. Les ragots radotés par la rumeur de la ville n’étaient pas les mêmes, comme un monologue difforme résonnerait indéfiniment des murs aux bâtisses flambant neuves, lesquelles arboraient le long de leurs balcons autant de visages de marbre, autant de spectateurs muets sur lesquels ces intérieurs indélicats pourraient toujours compter. Le soleil, emmené par sa propre ascension : lente, indubitable, s’élevait à présent haut dans le ciel et toisait la ville d’un œil à la fois fier mais également indiscret comme sa radieuse caresse drainait sur son passage fins linceuls d’ombre ou ultimes tâches d’obscurité.
En somme les rideaux du théâtre découvrant cette scène. Une scène immaculée d’un mince tapis de coton blanc. Car les fêtes approchaient et l’on avait fait neiger ce matin là. Au sol, des hommes vêtus de costumes noirs s’affairaient à ramasser les flocons cotonneux dont le sol s’était lentement vu recouvrir. Sans doute pourrait-on les réutiliser un autre jour, à d‘autres fins malgré les traces : celle d’un million de pas en marche. Certaines de ses empreintes, les plus fraiches de toutes, menaient à quelques demoiselles dont les bottilles venaient tout juste d’en laisser leurs traces à chaque coup de talons. Elles se trouvaient encore toutes proches, à quelques mètres, la grâce pour compagnon, alors qu’un peu plus loin un groupe de bonnes femmes s’activait à les dévisager. On les voyait se tenir sur le trottoir, la mine sévère et l’esprit critique tandis qu’à moins d’une enjambée un jeune homme regardait, perdu dans une doucereuse rêverie, la vitrine d’un grand magasin. Elle courait le long du boulevard jusqu’à la prochaine intersection où un enfant fixait, mains et visage collés contre la glace d’une autre boutique un plateau de jeu de société, implorant sa mère, qui lui donnait la main – encore que trop absorbée dans le miroitement d’un  bracelet d’or rose posé sur le coussin rouge d’une bijouterie pour lui prêter attention –  d’en faire l’un de ses cadeaux des fêtes. Ses plaintes furent bientôt recouvertes par un groupe de jeunes femmes dont les rires cristallins jaillirent et se répandirent une dizaine de mètres à la ronde avant de se briser contre la glace d’un café à travers laquelle on pouvait voir un couple – un homme et une femme du moins – parler avec animation, assis à une petite table. Bientôt rejoint par un autre, tout de sourire, chacun se hâta d’effectuer les politesses élémentaires, heureux de se croiser ainsi à l’improviste puis ce fut le tour des adieux « jusqu’à leur prochaine rencontre » et tous exprimèrent d’ailleurs le souhait qu’elle ne se fasse pas attendre. A quelques mètres un serveur observait la scène. L’espace d’un instant ses yeux croisèrent ceux de la femme. On surprit un sourire aussi tendre qu’imperceptible s’esquisser à tâtons sur leurs lèvres respectives.
A travers la vitre, de l’autre côté de l’avenue, près du passage à niveau une fillette déposait fièrement dans la main d’un pauvre quelques piécettes durement acquises par ses parents. Ces derniers fixaient un peu plus loin l’affiche d’un spectacle très prometteur dont on devina au sourire furtif de la grand-mère qui leur donnait le bras que des places leur avaient été déjà prises en secret. Puis, comme les remerciements de l’impécunieux personnage venaient de se faire entendre, le père, surpris, se retourna tout juste pour voir sa fille ranger délicatement dans sa petite poche un porte-monnaie aux couleurs déclinant l’innocence de sa propriétaire par ses teintes rosâtres et fluorées. Un sourire s’épancha au visage de l’homme et il pensa alors très certainement qu’elle avait bon cœur, peut-être même irait-elle loin dans la vie, car les bonnes actions au même titre que les bonnes pensées n’apportent n’est-ce pas que des bonnes choses ? Ses traits rêveurs furent d’un coup conjointement dissipés par les exclamations de sa femme (qui semblait avoir aperçu quelque chose de l’autre côté du boulevard) et la rumeur d’un groupe de jeunes hommes qui passait alors à quelques mètres, comme traînant derrière lui toute l’essence de cette réalité, celle de ce trottoir en cet instant même, de cette avenue (ou quelle que soit sa dénomination) et plus généralement de cette ville. Leur dynamisme avait quelque chose de vertigineux. Les « autres », c’est à dire le reste des personnes en présence, observèrent secrètement la scène avec une forme d’admiration, comme le lointain souvenir d’une très vieille promesse. Les plus jeunes, eux, s’écartaient respectueusement à leur passage. Leur heure viendrait, comme toute chose, mais pour l’heure ils ne pouvaient qu’admirer ce reflet de leur vie future. Un peu plus loin un groupe de fillettes s’agita en les apercevant. Elles essayèrent d’être remarquées, tentant même de renverser à leur passage un peu du gobelet que l’une avait en main. Une dame qui passait au moment même en reçu les honneurs à leur place et mit donc un terme à cette nouvelle tentative de rapprochement journalier (en supposant qu’il y en ai eu d’autres). Il ne leur restait plus qu’à attendre le lendemain, même heure pour réessayer… Jusqu’au moment où l’une d’entre elles rappela que l’on serait alors samedi, et qu’il n’y aurait pas classe.

Cette fois là encore, ces jeunes gens n’auraient pas conscience de la tentative dont ils avaient manqué d’être victimes, pas plus que le jeune homme qui regardait d’un air distrait la vitrine du magasin ne serait remarqué par la jolie vendeuse ou encore la femme et le serveur surpris par le mari.
Mais quelle importance ? Demain serait un jour nouveau avec de nouvelles possibilités et innombrables perspectives.

Au coin du boulevard parut un groupe de jeunes femmes.
L’air pleinement absorbé dans les tourments et autres péripéties de la jeunesse, on reconnut bien vite en elles, ainsi qu’aux petits sacs qui se tenaient à leurs épaules droites, la marque des étudiantes. Elles semblaient pour l’heure en grande discussion autour d’une démonstration d’algèbre vue quelques instants plus tôt en classe. Souveraines en cette belle matinée d’hiver, on les vit descendre cette voie majestueuse sans quitter du regard une feuille de papier griffonnée de notes et symboles étranges tenue par l’une d’entre elles, – la plus grande et débitante – évoluant au centre du petit groupe. Moult questions et conjectures fusaient de part et d’autre, interrogeant le sens de tel ou tel point alors que se levait de temps à autre un doigt, élancé et rosi par la fraîcheur matinale, afin de désigner une ligne particulière.
Mais ce n’est qu’après les avoir suivies sur une certaine distance que l’on remarqua seulement la présence de l’une d’elles.
Mettons plutôt qu’elle nous apparut.
Elle se tenait là, parmi les autres mais un peu à l’écart…
Non.
Il n’y avait pas un demi-mètre de vide entre elle et ses comparses. La jeune femme appartenait donc bien au groupe mais pour quelque raison étrange il nous sembla que le contraire pouvait être tout aussi valable… Qui pouvait-elle être à canaliser autour de sa personne une telle aura de mystère et de fascination ?
Elle n’avait pas encore prononcé un mot et continuait de fixer la feuille sans un mouvement de cil, comme s’appliquant à saisir le secret d’une mystérieuse peinture. Chacun de ses gestes, chacune de ses expressions semblait échapper au monde qui l’entourait, à ce qui se jouait sous nos yeux. Il émanait de son personnage une sorte d’innocence active. La volonté de se débattre de toutes ses forces pour « voir » par delà chaque déguisement, chaque devanture : sous la fine membrane des apparences.
Nous l’appellerons pour l’instant faute de mieux et par soucis de commodité : « la Fille ».

Le groupe accéléra subitement l’allure pour dépasser un large pan de la foule qui s’écoulait le long du boulevard et dont bon nombre de celles et ceux qui s’y trouvaient devaient être à n’en pas douter des étudiants aussi. Certains saluèrent mêmes les jeunes femmes à leur passage. La  fluidité de leur déplacement semblait dilater le temps, la vie qui s’écoulaient alentour. Même l’odeur des pétales de roses rouges délicatement synthétisées que l’on pouvait sentir s’égrener dans leur sillage résonnait comme notes de fond d’un délicat parfum s’accouplant à l’air. Celles de tête, les plus aiguës s’étaient déjà évanouies dans la nature.
Le sortilège à l’œuvre, tout de fragrance et de grâce parut soudain hâter les évènements et tira vers nous le mur d’une bâtisse à l’angle de la voie qui bifurquait à droite. Comme un rideau qui s’ouvrirait pour nous dévoiler le mystère dont il est garant… ou censé l’être, on découvrit alors un autre groupe. Il s’agissait cette fois de jeunes hommes. Leurs visages étaient couverts de masques scient à leurs airs crânes et tandis que certains arboraient des visages, des faciès bien connus de la  commedia dell’arte, d’autres s’étaient tournés vers différentes espèces d’animaux, personnages ou figures célèbres venus d’horizons les plus divers.
L’un d’eux, qui n’avait pas encore mis le sien, vit alors à l’autre bout de l’avenue quelque détail qui dut très certainement attirer son attention puisqu’il porta aussitôt les doigts à sa bouche et émit trois sifflements distincts.
Partout aux alentours, la foule s’interrompit alors et se tourna vers eux d’un même mouvement, comme charmée par ces trois notes pourtant identiques.
Elles résonnèrent des ruelles aux boulevards et des impasses aux avenues, mais toutes comme la promesse sincère d’un grand soir, la Première d’une pièce fabuleuse qui s’apprêterait à s’ouvrir devant nos yeux ébahis.
Satisfait en apparence du résultat obtenu, le jeune homme glissa les mains dans son dos pour en tirer un masque d’arlésienne qu’il glissa sur son visage et c’est donc ainsi que bientôt soutenu par les rires amples de ses acolytes il s’exclama en plaçant les yeux face à ses trous:

« Le Romantisme est mort ? »

Et eux de lui répondre avec la même emphase:

« Vive le Romantisme ! »

(extrait du roman « Nuit Close » écrit par Syd Vesper)

(© Syd Vesper 2010)

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