SPRITZ WITHOUT CITRON – épisode 5

(Épisode précédent disponible ici)

Les premiers rayons du soleil ne tardent pas à nous lécher le visage. Il est à peine six heures lorsque nous nous levons, disponibles à défaut d’être frais puisque l’un comme l’autre avons passé une nuit peu reposante. A six heures trente on met les voiles direction le nord (pas mieux comme indication), notre but étant de rejoindre Bellagio, l’une des plus grandes villes du lac, se situant dans son entrejambe, au croisement des branches de ce « Y » inversé.

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On quitte donc le phare pour s’engager sur une petite route qui nous conduit à une sorte de place coincée entre deux éminences de ce flanc de la montagne. On y erre un moment. D’habitude il doit y avoir une vue splendide, mais à cette heure une brume épaisse recouvre tout. L’endroit est vide de toute présence hormis celle d’une bande de gros chats qui ne nous quittent pas de l’œil en grognant parfois. Quiconque s’est déjà promené virtuellement dans Silent Hill devrait se faire un bon aperçu de l’ambiance. On examine une carte placardée sur un panneau en bois. Le village que l’on veut atteindre avant Bellagio est désigné par une flèche qui pointe obstinément un petit sentier. Cela nous embête passablement car l’on ne voyait pas du tout le nord de ce côté ci.

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Après réflexion on s’y engage en espérant qu’un petit malin n’ait pas eu l’idée de tourner la pancarte (cela n’arrive pas que dans les histoires), d’autant plus qu’un autre sentier beaucoup plus accueillant prend la direction de ce qui nous avait semblé être « notre nord ». Une voiture arrive sur la petite place. Un vieil homme en sort, dépose une grosse poignée de croquettes par terre et les chats se jettent dessus. Le type remonte ensuite dans la voiture et redémarre en trombe pour disparaître dans une petite route de gravier qui se perd dans le brouillard. La scène a duré vingt secondes. Il ne nous a pas jeté un œil. On s’engage à contrecœur dans le sentier désigné par la flèche. Il longe le flanc de la montagne mais l’on ne voit toujours rien du paysage car la brume est partout. On traverse quelques fermes où des chiens nous gueulent dessus de concert, mais à bonne distance. Luca a peur des chiens donc il fait pas le mariole. On monte, on descend, on finit par aborder un col où j’enfile un petit pull en vitesse. La brume semble vivante. Elle glisse partout, des sommets jusqu’aux berges du lac. (C’est du moins ce que l’on suppose car on n’y voit rien à cent mètres).

Il s’est écoulé environ une heure depuis que l’on a quitté le phare. On marche le long de la dorsale de la montagne, entre les pans d’herbe grasse et l’on finit par atteindre ce qui semble être un chemin de crête. Alentour il n’y a plus que le brouillard et le vent se fait plus vif comme nous ne sommes maintenant plus protégés par aucun versant. On fait une petite pause en s’abritant dans un petit renfoncement et je ne suis pas fâché d’avoir un k-way avec moi.

Le sentier commence à redescendre et l’on pénètre bientôt en plein cœur d’une forêt. La brume plane au dessus de nos têtes sans réellement parvenir à forcer la canopée. On emprunte un étroit chemin qui épouse les replis de la montagne, si bien que la marche semble durer des heures pour une faible distance parcourue à vol d’oiseau. Tout se ressemble et chaque virage nous fait espérer un panneau d’indications. Il y a un bruit de fond permanent, celui du lourd bourdonnement d’insectes comme s’il en grouillait sous chaque buisson, chaque parterre de feuilles. On croirait que la forêt entière s’est réveillée elle aussi et reprend sa respiration matinale. On marche ainsi une bonne heure encore mais le sentier semble sans fin et l’on décide donc de bifurquer en aval, vers le lac dès que l’occasion s’en présentera. Une sorte de piste se révèle bientôt, elle quitte le sentier de randonnée en s’insinuant entre les arbres. Il y a aussi un petit écriteau accroché à un tronc d’arbre et sur lequel a été gravé « Molina ». Luca jette un œil à la carte mais elle ne doit pas être assez détaillée car ce nom là ne figure nulle part. On n’hésite néanmoins pas longtemps pour s’y engager, jouant des coudes entre les branches qui semblent vouloir nous retenir dans la forêt. La descente dure une bonne heure. On croise de grands et magnifiques chevaux qui nous observent d’un drôle d’œil depuis l’arbre où ils se sont tous agglomérés. Une grande plaine d’herbe perdue entre deux replis de la montagne ne tarde à se pointer et l’on se repose une bonne demi-heure avant de repartir.

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On reprend la marche pour descendre un long sentier couru de deux fines bandes de ciment. Elles sont entaillées en plein de petits crans comme une descente de garage afin de ne pas perdre en adhérence et tandis que l’on se demande qui irait monter ou descendre ce genre de pente en voiture, le léger vrombissement d’un moteur commence à nous parvenir. On lève la tête, une sorte de petite estafette, le genre à trois vitesses et sans permis, s’amène. On s’écarte en se fichant sur le « bas-côté » et passe un petit vieux qui nous remercie au passage en soulevant sa casquette en laine. Il a un important chargement de bois à l’arrière. L’engin vibre de toute part jusqu’au plus petit boulon mais poursuit son bonhomme de  chemin jusqu’à disparaître. Le ronronnement du moteur ainsi que son odeur, les deux à cheval entre le scooter et une tondeuse à gazon mettent un peu plus de temps à s’en aller. Un panneau en bois nous apprend que l’on n’est plus très loin de Molina. Cela tombe bien car on crève de faim et qu’il doit pas être loin de midi. On passe à côté d’un lavoir et l’on poursuit sur un petit chemin bordé de part et d’autre d’un muret de pierres longeant lui-même les premières maisons du village. Il y a une chèvre qui nous observe sans bouger depuis un rocher. Son petit bouc me paraît soigneusement entretenu. Sans doute une chèvre domestique. On finit par entrer dans Molina. Le village semble avoir été bâti avec de la pierre uniquement. Il y en a partout. Les venelles slaloment entre les bâtisses, s’engouffrent entre les blocs pour rejaillir un peu plus loin.

Luca me dit que cela lui fait penser à la Corse. Certaines façades sont pilonnées par le soleil alors que d’autres recoins baignent dans une obscurité permanente et les pierres elles-mêmes semblent avoir noirci face à cette absence de lumière. On trouve rapidement sur la petite piazza du village une fontaine d’eau potable et en profitons pour refaire le plein. On se met ensuite en quête de nourriture et nos recherches ne durent pas longtemps comme il n’y a qu’un seul commerce en ville : un minuscule bar coincé au milieu des habitations. On arrive Dieu sait comment à se faire comprendre par son propriétaire qui n’a pas l’air de proposer autre chose que du café mais est ok pour nous faire des sandwiches. Pendant qu’il les préparent on a tout le temps de faire connaissance avec les habitants du coin (je suppose qu’il s’agit de la petite foule stationnée à l’extérieur du bar et sirotant des cappuccino). On lui lâche deux euros comme il nous tend notre déjeuner sans parler d’argent et cela semble faire l’affaire.

On dévore nos sandwiches sur la place du village tout en examinant notre carte. Riva, n’est plus très loin. La commune est en bord de lac et ce n’est pas pour nos déplaire.

On quitte Molina en empruntant une route qui fait des lacets jusqu’à rejoindre la « Via per Bellagio » (nous ne sommes donc pas perdus !) ou SS583, en fait la route principale qui fait tout le tour du lac. L’une des rares que les bagnoles peuvent emprunter. Du coup on replonge un bref instant dans « l’enfer de la circulation », le temps d’atteindre Riva. La ville est moins pittoresque que le hameau traversé avant, mais on découvrira que c’est une règle qui s’applique au lac en général : plus vous vous rapprochez des rives et plus les habitations se fondent dans une sorte de « déchéance touristique ». Ici ça construit pas mal. Il y a même une grosse grue jaune plantée en plein milieu du décor. On est en début d’après-midi, la ville est morte, sa quiétude est uniquement troublée par le va et vient des bagnoles sur la route principale. Comme il n’y a pas grand chose à faire que suer avec nos sacs sur le dos on marche le long des quais jusqu’à découvrir une étendue d’herbe en bordure d’eau. On tombe notre attirail, sortons nos serviettes et en moins de temps qu’il n’en faut pour le lire on est posés dessus, les doigts de pieds en éventails. Il y a quelques personnes qui profitent avec nous de ce coin de verdure coincé entre les blocs de béton du petit port qu’héberge la ville. Un peu plus loin je remarque un groupe de trois ou quatre types, la quarantaine ronflante, bedonnants, les cheveux gominés, la paire de Ray-Ban noire qui va bien, et répondant parfaitement à l’idée que je me fais de mafiosi. Du reste tous ne portent qu’un petit slip de bain et se dorent la pilule. Ils ont un transat pour quatre et c’est le plus balèze qui le squatte tandis que les autres restent sur leurs serviettes. Leurs chaines en or étincellent au soleil. Ils entament leur troisième partie de carte (depuis qu’on est arrivés) et quelque chose me dit qu’ils étaient déjà là bien avant. Je ne bite rien à l’italien mais ce n’est pas vraiment nécessaire pour comprendre qu’ils jurent comme des charretiers. Des « cono » à n’en plus savoir quoi faire ponctuent la conversation entre les rires gras. De temps à autre ils se servent un coup de gnole ou reprennent des chips et leurs mains grasses luisent sous la chaleur écrasante de l’après-midi lorsqu’elles ressortent de l’un des nombreux paquets de chips disséminés autour d’eux. Au bout d’une heure à peu près il y en a deux, dont le type au transat qui vont se baigner. Lorsqu’ils reviennent, l’un de ceux restés sur la « plage » a pris sa place dessus. Il se fait jarter fissa et une nouvelle partie de cartes s’engage. Derrière nous des jeunes, probablement du coin, débarquent avec leurs piaggio. Comme le cadre est trop parfait pour moi je commence à faire part à Luca de mes angoisses : je lui dis que ça va quand même être difficile de rester ici une semaine sans aucun point de chute (j’entends par là hôtel) et donc aucun endroit où se laver etc… Il me traite de chochotte ou tout comme et m’explique que l’on pourra faire notre toilette, nos besoins etc… dans les restaurant par lesquels on passera. Cela me semble une bonne idée et j’embraye donc sur le sujet suivant : le gîte car « pour être franc » je m’imagine assez mal passer une semaine complètement dehors. Il me dit qu’on a pas le choix et je commence à entrevoir ce que doit être la vie SDF, car au sens stricte du terme c’est ce que nous sommes présentement. Il approuve tout en ajoutant que les clochards n’ont pas de carte de crédit en général et que nous au moins ne risquons pas de crever de faim. Mon petit bad-trip passé, Luca se fout en caleçon et court se baigner. Moi je reste dans l’herbe pour surveiller les affaires. En plus l’eau ne doit être qu’à vingt-vingt cinq degrés. Je suis surpris qu’il y ait si peu d’activité sur le lac. C’est à peine si l’on remarque les « bateaux-taxis » qui passent de temps à autre. On reste toute l’après-midi sur la plage avant de se mettre en quête d’un commerce ou acheter notre dîner. Evidemment à 18 heures il est déjà beaucoup trop tard et tout est fermé depuis belle lurette. On passe donc au problème suivant : où passer la nuit. Luca suggère de retourner sur la plage pour y dormir mais je lui fais remarquer que vu son exposition, deux sacs de couchage attiraient vite l’attention. Je suggère donc de s’éloigner des habitations, de grimper dans la montagne pour y trouver un coin plus tranquille et à l’abri des regards, j’ajoute qu’on est de toute manière « même pas encore le soir » et qu’il y a « pas grand chose à faire que marcher ». Il est ok et on quitte donc Riva par un petit chemin s’enfonçant vers les hauteurs. Une moto-cross passe à côté de nous, un jeune gars au guidon, une nana à l’arrière. L’odeur de son engin ne nous quitte pas les narines pendant plusieurs minutes. Il y a un petit refuge sur le bord de la route. C’est une solide construction de pierre sans porte. Luca l’envisage mais l’intérieur est trop petit pour pouvoir s’étendre confortablement à deux. Qui plus est le sol, trop souvent piétiné, n’est plus qu’un tapis de terre jonché de cadavres de canettes de bières. Sans doute une sorte de MJC pour les jeunes des hameaux alentours. On ne tarde d’ailleurs à traverser Palanzo et son minuscule dédale de ruelles en pierres. Sur la place du village des gamins tapent un ballon de foot tandis que d’autres courent après un chien. A chaque fenêtre on entend des mots jaillir par l’entrebâillement des rideaux. Ces intérieurs semblent tous remplis de conversations animés. On entend du reste les casseroles qui chantent, les poêles qui grésillent, les marmites qui sifflent. A la périphérie du hameau il y a un lavoir. Du linge finit de sécher sur le réseau de cordes tendues. Des femmes commencent à le défaire lorsque nous quittons le bled pour se renfoncer dans la nature. Il n’y a maintenant plus que nous et la montagne. Les dernières habitations disparaissent derrière au fur et à mesure que nous a gravissons ce sentier qui grimpent lui-même comme il peut vers les hauteurs du lac en faisant des lacets. Heureusement que nous nous sommes reposés l’après-midi au bord de l’eau, sans quoi le poids de nos sacs aurait surement mis un terme à notre ascension dès le premier virage. Luca me fait diverses suggestions tout le long de la marche. Il pense que l’on devrait s’arrêter sous peu et établir notre campement de fortune. Je maintiens pour ma part qu’il nous faut atteindre le sommet. Ainsi nous n’aurons le lendemain plus qu’à redescendre en suivant l’hypothétique chemin de crête qui devrait s’y trouver et atterrir plus loin au nord, dans une autre ville sur la route de Bellagio… Nesso sans doute (je lui montre sur la carte). Il acquiesce et l’on réunit nos dernières forces dans l’idée d’atteindre le sommet avant la nuit. Cela fait déjà une bonne heure et demi que l’on grimpe. A chaque virage on s’attend à le voir surgir. Luca essaye d’estimer à quelle distance en sommes-nous mais la dense végétation nous empêche de distinguer la cime de la montagne. Il change donc de technique et juge notre altitude par rapport au lac et aux montagnes d’en face. Le hameau traversé un peu avant n’est plus qu’un amas de constructions indistinctes. Le plus décourageant est encore de savoir que nous nous coucherons ce soir l’estomac vide. Que nous nous lèverons sans rien à manger, et que nous aurons encore plusieurs heures de marches à faire avant d’atteindre notre escale suivante : Nesso. Mais soudain notre petit sentier paraît s’interrompre à une centaine de mètres, les arbres qui se dressent de part et d’autre se font de plus en plus rare jusqu’à disparaître complètement. Notre petit sentier ressemble à présent à une rampe tendue vers le ciel. On se hâte de parcourir les dernières enjambées qui nous séparent du sommet et débouchons enfin sur l’arrête supérieure de la montagne. Ici pas de pic surplombant le vide de toute son arrogante hauteur. C’est une douce crête parcourue d’herbe riche et moelleuse. Un petit panneau en bois est planté au milieu et pointe les différents chemins qui s’offrent à nous. Car c’est bien une sorte de carrefour de sentiers de randonnée où nous nous tenons maintenant. On repère celui qui nous conduira demain à Nesso et commençons à défaire nos sacs de couchage. Luca veut dormir le plus près possible du flanc de la falaise mais je trouve cet emplacement trop « au milieu » du chemin et lui suggère que nous nous collions plutôt au panneau d’indications sur lequel nous avons déjà mis à sécher nos affaires (car pleine de sueur). En réalité il n’y a pas vraiment de chemin dessiné sur cette crête. L’ensemble n’est qu’un épais tapis d’herbe grasse fraichement humide, mais sans trop savoir pourquoi, et en dépit du fait que nous n’ayons encore jamais croisé âme qui vive sur ces chemins de montagne (hormis le petit vieux dans sa camionnette le matin même), je n’ai pas très envie de roupiller en plein milieu du chemin pour me faire rouler dessus dans mon sommeil par un véhicule. Luca me dit qu’aucun véhicule ne monterait ici. Je lui sors donc ma carte « petit vieux avec sa camionnette » et parviens à le convaincre. On ne sait jamais, c’est comme ça que les accidents arrivent. (J’ai en tête ces histoires de campeurs sauvages écrasés par des moissonneuses batteuses). On se cale donc près du panneau, là où est l’herbe est plus sèche et nettement plus courte.

Il est à peu près vingt et une heure trente. Le soleil est couché et seules ses dernières lueurs nous parviennent depuis l’autre côté de la montagne. Là, à l’ouest donc, le ciel s’est coloré d’une fine nuance pourpre. L’azur vire lentement au violacé. Il passera tout au plus dans une heure au bleu nuit et enfin au noir complet. Nous dormirons alors sans doute déjà. Les premières étoiles commencent à pointer leurs timides éclats. Luca parcoure la crête pour prendre quelques clichés. Je suis déjà dans mon sac de couchage à noter dans mon carnet ce qui me servira de mémos pour rédiger ensuite ces quelques lignes. Alentour la végétation – des buissons et arbrisseaux essentiellement – commence à s’assombrir. Un peu plus loin on distingue l’autre versant de la montagne, une dense forêt s’y étale. Mes yeux ne parviennent même pas à la pénétrer. Elle est la première à se fondre dans l’obscurité. Zephyr n’est pas là ce soir, sans doute en vadrouille ailleurs, et nous passons donc une soirée tranquille à identifier les constellations, ce qui va assez vite puisque l’un comme l’autre ne connaissons que la Grande Ourse, Orion et le Scorpion. Je cale mon sac à dos sous ma tête pour m’en faire un oreiller et trouve rapidement le sommeil.

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(© Syd Vesper 2012)

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