Ce que j’ai toujours préféré chez led zep, c’est leur misogynie.
Pas celle des dandys rock de la fin des années 60, des petites crapules blondinettes à la Brian Jones. Plutôt celles des seigneurs de guerre moyenâgeux assoiffés de sexe, arborant rivières de bijoux, colifichets et tenues de scènes rutilantes.
Durant ma basse adolescence, par une confusion dont l’absurdité poétique est l’apanage de cette période de la vie, j’avais mélangé John Bonham – batteur du groupe et John Boorman, réalisateur d’Excalibur. Il m’avait suffi de quelques lettres pour faire décoller mon imagination de mystificateur. Les deux hommes furent ainsi longtemps dans mon esprit la même personne et pour cette raison Led Zeppelin et les chevaliers de la Table ronde ont toujours formé, dans une zone floue de ma conscience, une curieuse entité commune, monstre hybride né du grain de la Kodak Eastman 5247, pellicule ayant défini tout un pan de l’esthétique des eighties et d’une charge électrique comme seules les années 70 en ont produit. Cette lecture du mythe d’Arthur, à la fois violente, sexuelle et hallucinée se télescope avec la bande son du quatuor anglais, alliage luciférien du cool cosmopolite du Grand Londres dont étaient issus Jimmy Page et Jonh Pauls Jones, aux Midlands de l’Ouest où Robert Plant et John Bonham avaient grandi, une zone minière, sidérurgique, vibrant au rythme des coups de marteau, chauffée par l’haleine des fours devant lesquels les gosses avaient pour habitude de détourner le regard parce qu’ils craignaient d’y surprendre le diable. Par quel miracle cosmique, par quelle étrange cabale, quel sortilège flottant dans le brouillard, l’air impur et charbonneux de cette Angleterre de la fin des années 60, ces 4 génies, ont-ils atterri autour de la même table ronde ? Mystère.
Ce canevas que j’ai tissé en écoutant leur musique au fil des décennies, est un royaume où les princesses portent des couronnes de fleurs, ont le regard vaporeux des hippies rongées par la drogue, les MST et côtoient les magiciennes adultères. Elles s’enveloppent dans des robes dont la gaze transparente dissimule mal leur nudité, et se font enlever par des chevaliers aux mains baladeuses, puant le sexe et la transpiration sous leurs armures étincelantes. Ce petit monde, ce plateau de jeu de rôle dont je suis le maître des jeux est un donjon et dragons interdit au moins de 16. Viriliste, païen, peuplé de victimes, des jeunes groupies californiennes aux yeux de biche, et de prédateurs sexuels à double manche ou pédale.
Mais le camelot de Led Zep n’est pas recouvert de forêts émeraude ni de châteaux éclairés par des lampes à arc, c’est un espace orgiaque écarlate et luciférien plus proche de « l’abyme » dépeint par Kentaro Miura. Un délire visuel et sonore où se répondent sortilèges électriques signés Page, coups de tonnerre moby dickien de Bonham – celui-là, même son nom fait boom et évoque quelque chose de dantesque -, un peu en retrait, à l’ombre des monolithes crachant leur sabbat, John Paul Jones, dont certains affirment qu’il était le meilleur musicien du groupe, l’écuyer irréprochable qui fait chuchoter sa basse comme la pluie sur les braises (image son remains avec bowman à 1h05’) et enfin, au milieu de tout ce capharnaüm, Robert Plant, sorte de roi fou à l’outrecuidance priapique, androgyne, et dont la crinière blonde flotte tel un oriflamme, un Griffith sans son armure mais une bête de sexe lui aussi, au sens premier cette fois – les lecteurs de Berserk comprendront.
Cette filiation avec un moyen âge fantasmatique n’est pas le fruit de ma seule confusion.
Enfant, Robert Plant visita nombre de ruines avec ses parents et ces visions enchanteresses de châteaux jouxtant des collines, de forêts plongées dans la brume, vinrent illustrer sa lecture du seigneur des anneaux. Sorti dans les années 50 le chef-d’œuvre de Tolkien connaissait un boom de popularité dix ans plus tard, favorisé par l’émergence des contre-cultures, hippies notamment, ainsi que sa parution au format poche. Ce livre, Plant déclara souvent qu’il l’avait inspiré pour l’écriture de certaines chansons du groupe.
On en trouve des traces dans « Ramble on », sorti sur leur album numéro 2 fin 69, où il évoque le Mordor et même le personnage de Gollum.
« ’T was in the darkest depths of Mordor
I met a girl so fair
But Gollum, and the evil one
Crept up and slipped away with her »
« C’est dans les profondeurs les plus sombres du Mordor
que j’ai rencontré une fille si belle ;
mais Gollum, et le Malin,
s’approchèrent en rampant et me la ravirent. »
« Misty Moutain Hop » quant à elle s’inspire d’un rassemblement en faveur du cannabis, organisé à Hyde Park en 68 mais son titre est une allusion directe aux Montagnes de brume et son célèbre col de Caradhras que la communauté de l’anneau tente de franchir avant de se résigner à passer par les mines de la Moria.
Ce goût pour le médiévalisme est aussi la conséquence directe de l’intérêt que portait Plant aux cultures celtiques, lequel lui venait peut être des séjours réguliers qu’il effectua avec ses parents au pays de galle où des amis leur prêtaient un cottage du 18e, paumé au milieu de nulle part.
En 1970, exténués par leur tournée américaine il proposa à Page d’aller s’y ressourcer ensemble. La maisonnette ne disposant pas d’électricité, ils n’amenèrent que des guitares acoustiques.
La parenthèse deviendra une charnière dont naîtront plusieurs morceaux de leur album à venir Led Zeppelin 3, peut être leur disque le plus mélancolique, presque pastoral et dont un morceau a d’ailleurs été écrit en hommage au chien de Plant, « Strider » nommé ainsi en hommage à Aragorn dont il s’agit de l’un des nombreux surnoms, devenu Grand Pas en version française. Ce morceau s’intitule « BRON-Y-AUR STOMP » du nom du cottage qui avait été baptisé lui-même « BRON-YR-AUR », « colline d’or » en gallois – peut-être pour décrire l’embrasement des collines sous le soleil après le passage de la pluie.
Autre allusion directe à l’œuvre de Tolkien dans le morceau battle of evermore et la mention des « Ringwraiths » – en français « les spectres de l’anneau », outre sa mandoline lancinante qui prend des airs de luth moyenâgeux, j’affectionne aussi tout particulièrement ce titre parce qu’il est à la source d’un autre de mes glissements sémantiques. Cette fois c’est un mot qui m’a fait décoller, Evermore, et le souvenir de cette double page d’un magazine de jeu vidéo de mon enfance où il s’étalait pour faire la pub, je crois, d’un jeu de rôle japonais.
En me relisant je suis soudain pris de méfiance, trop habitué à ce travers de mon esprit à déformer mes souvenirs pour les accommoder à mes textes. Fébrile, je tape « evermore jeu vidéo » sur google. Ça charge. J’écris cette chronique un week-end à la campagne et la mauvaise connexion contribue à la dramaturgie. Suspense. Je crains que ma mémoire ne m’ait joué un tour. Mais non, le jeu existe bien. Il s’intitule « secret of evermore », sorti en 1995 sur super nintendo.
Le morceau, d’après nombre de biographies du groupe, aurait vu le jour durant une pause thé au coin du feu dans leur repère de Headley Grange, ancien hospice reconverti en manoir qui leur servait de retraite spirituelle, de lieu de répétition et même parfois d’enregistrement, popularisant cette lubie qui frappa de nombreux artistes par la suite : fuir la froideur aseptique des studios pour des lieux moins ordinaires et un peu plus chargés d’histoire, je pense au manoir de Stargroves, acquis par Mick Jagger en 70 et où les Stones enregistrèrent des parties de « Sticky Fingers ». Clearwell Castle où Black Sabbath travailla à « Sabbath Bloody sabbat ». St Catherine’s Court, manoir élisabéthain où Radiohead enregistra une bonne partie d’ »OK computer », et plus récemment Bon Iver avec sa petite cabane paumée du Wisconsin pour « For emma for ever ago ».
Battle of evermore distribue les rôles de manière théâtrale : Sandy Denny déclame tel un crieur public du moyen âge depuis les remparts d’une ville, tandis que Plant fait office de conteur. Un délire médiévaliste qui lui serait venu à la lecture d’un bouquin portant sur les guerres d’écosse.
Faisant partie d’une génération qui accorde encore beaucoup d’importance à la notion d’album, d’un petit écrin de chansons formant un tout artistique, je les écoute toujours non pas au gré des fantaisies de l’algorithme spotify mais bien dans l’ordre prévu par le groupe, raisons pour laquelle je suis très sensible aux enchaînements de morceaux. Celui de battle to evermore vers le suivant est justement l’un des plus beaux. Le point de montage est parfait avec cette mandoline qui s’éloigne pour laisser place à l’un des arpèges de guitare les plus emblématiques. C’est simple, sans artifice, on a l’impression de tourner la page d’un beau livre de contes.
Je m’arrête ici, en bas des marches. Je les ai déjà gravies. Qu’est-ce que je pourrais dire de plus sur ce morceau ? Stairways to heaven. Le Graal de tout musicien, une ode pour laquelle même un roi jouerait son royaume sur un coup de dés. Il s’érige au milieu du 4eme album, projetant son ombre de chaque côté comme une montagne magique. Il faut en atteindre le sommet pour effleurer le soleil — huit minutes d’ascension tout de même — avant de se laisser glisser sur l’autre versant. Vous savez qu’un album est un classique quand des morceaux comme « black dog », « rock and roll » ou « going to california » gisent en bas, attendant leur heure à l’ombre du disque, tel Gollum son anneau sous les Misty Mountains.
Stairways to heaven aurait été écrit et composé en très peu de temps — 24h affirment certaines légendes, Page et Paul Jones travaillant les cordes toute la nuit avant de les faire écouter au petit matin à Robert Plant, lequel s’enferma quelques heures pour accoucher des paroles dans ce qu’il décrivit comme une transe proche de l’écriture automatique. Cette genèse, tout aussi incroyable, ne m’a jamais surpris… pour déterrer un tel diamant brut et forger ce genre d’anneau unique, il faut l’avoir fait sans meme y songer, c’est-à-dire par pur instinct créatif.
Quand on me demande si je suis team Beatles ou Rolling Stones, je réponds toujours Led Zep. Lennon, McCartney, leur côté plaisantin sous acide m’a toujours rebuté. Quant aux Stones, je réserve leur insouciance mondaine à mes débuts de soirée – histoire de me mettre dans l’ambiance.
Mais au retour, quand je rentre vers 3h du mat, souvent ivre, parfois seul, traversant un Paris fantomatique sur mon petit scooter électrique impeccablement silencieux, c’est toujours à led zep que je réserve les faveurs de la nuit. Parce qu’ils sont pour moi les seuls à avoir su créer une mythologie où je puisse m’évader pour 30-40 minutes, durée moyenne de leurs albums qui matche parfaitement à la plupart de mes trajets nocturnes.
Led zep est un groupe de roturiers adoubés chevaliers. Bonham était un apprenti charpentier qui changeait toutes les semaines de groupe, un mercenaire qui rayait leurs noms les uns après les autres sur la caisse de sa batterie. Idem pour Plant qui, après avoir plaqué l’école, bossa sur des chantiers routiers, voguant d’un groupe à l’autre avant d’être embrigadé une bonne fois pour toutes dans la troupe du faucon que fut Led Zep et dont Page et Jones étaient à l’origine. Ces deux là, quant à eux étaient des petits rats de studio, disciplinés, besogneux, composant et arrangeant pour les autres avant de sortir enfin des rangs pour connaître à leur tour la gloire et obtenir leur vengeance sur le monde. Arracher l’épée à sa pierre.
Lorsqu’il rejoignit The Yardbirds, ancêtre de Led Zeppelin, Jimmy Page se vit offrir une Fender par Jeff Beck — gratte qu’il baptisa « Dragon ».
En 2025 Page déclara dans une interview que c’était la guitare qui avait « accompli tout le voyage », un peu — je cite — « comme une célèbre épée mythique ». Son nom ? Excalibur.


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