J’ai une confession à vous faire. Très récemment il m’est arrivé quelque chose qui m’a fait me poser la question suivante : suis-je féministe ?
Cela eut lieu en ce début d’année 2026. Venait de paraître mon roman MEDUSA et lorsque, très fier je le montrai à une amie, elle eut sans même en avoir lu une ligne, la réaction instinctive : « Ha ! une ‘dystopie féministe écrite par un homme ? Hmm ça c’est un red flag ».
Et bien que j’en ai d’abord ri avec elle, sa remarque me trotta dans la tête durant les jours qui s’ensuivirent et la « plaisanterie » finit par prendre un goût amer : car en était-ce vraiment une ?
Et surtout : n’avait-elle pas raison ?
La petite pierre que j’espérais apporter à cette grande cause qu’est l’égalité des sexes avec ce roman – plutôt subversif je le confesse – n’était elle pas au fond qu’une posture ? Un réflexe d’auto-défense dicté par des siècles de patriarcat encore enfouis dans ma psyché d’homme ?
Nombre d’historiens, de sociologues, estiment que le patriarcat est un système en place depuis déjà des millénaires, c’est donc une mauvaise herbe aux racines bien ancrées – et qu’il faudra sans doute plusieurs générations avant de parvenir à l’éradiquer totalement.
Mais dans ce cas et en partant du principe que mes intentions sont bonnes et que oui je suis féministe, comment pourrais-je lutter contre ce que des siècles de masculinisme semblent m’avoir programmé à perpétuer ?
J’ai écrit ce texte vidéo pour deux raisons, l’une, comme le reste de ma chaîne youtube : synthétiser le fruit de mes recherches et lectures en vous donnant des oeuvres clés. Ceci n’est pas un catalogue du féminisme et ses multiples embranchements, mouvements et sous mouvements, qu’ils soient intersectionnels, essentialistes, universalistes, et j’en passe, j’ai choisi ici de me pencher uniquement sur les oeuvres littéraires. Les textes et rien d’autre. Pourquoi ? Afin de revenir à la source même des idées et non pas ce que tel ou tel groupe en a dit, pensé, en les acceptant ou non. De nos jours on voit fleurir bien trop de livres, vidéos etc dans lesquelles leurs auteurs et autrices se proposent de faire un inventaire afin de permettre au lecteur spectateur de choisir le mouvement dont il se sentira le plus proche façon, ramenant cette question, vaste et complexe à une problématique binaire et bornée du genre « « quel est ton féminisme à toi ? » » qui me fait un peu penser à l’écran de sélection du personnage dans un jeu électronique.
Or se définir par rapport à un groupe ne fait jamais selon moi que mettre des ornières et neutraliser tout débat possible.
La deuxième raison est personnelle, égoïste même et c’est pourquoi, je ne vous la révèlerai qu’en fin de vidéo, afin de ne pas faire perdre davantage de temps à tous les spectateurs qui ne sont pas des habitués de la chaîne.
Dans ce deuxième volet de ma trilogie consacrée à la littérature féminines du 20e je vous parlerai donc de livres, romans, essais, poésies, relatant des visions et d’expériences de femmes de la seconde vague féministe, celles des années 60-70. Des oeuvres écrites par des autrices avec qui je suis pas forcément d’accord sur tout mais qui m’ont aidé à définir mon propre regard. Forger une lame implique de lui faire subir l’épreuve du chaud comme du froid. L’intellect fonctionne de la même façon.
Les hommes et les femmes ont été conditionnés par des siècles de patriarcat à demeurer antagonistes. Et si l’heure était désormais à la réconciliation ? Depuis les suffragettes du début du 20e siècle au phénomène metoo qui a pris son essor fin 2017 en passant par la seconde vague féministe des années 60, le mouvement au sens large me semble être depuis quelques années dans une impasse, il s’essouffle, se radicalise, perd parfois même de sa crédibilité, je pense par exemple aux femens dont le combat pourtant très louable leur vaut davantage d’être tournées en dérision.
Il me semble en fait que les femmes ont accompli leur part du boulot. C’est maintenant aux hommes de les rejoindre à mi-parcours. Puisse cette vidéo apporter sa petite pierre à cette longue route toujours en construction. Pour en finir, une bonne fois pour toute, avec le féminisme.
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LA BASE
Accordons-nous d’abord sur la base, le socle littéraire fondamental, il existe beaucoup d’ouvrages de référence mais pour la partie qui nous intéresse aujourd’hui elle tiendra sur trois ouvrages de référence que tout le monde devrait avoir lu et que j’inscrirais pour ma part volontiers au programme scolaire.
Je parle d’une chambre à soi de virginia woolf, du 2eme sexe de simone de beauvoir, ou encore de « ne suis-je pas une femme » de Bell Hooks.
Ces textes fondateurs offrent l’avantage d’avoir été écrits à des époques et stades du féminisme très différents et constituent ainsi de bons repères.
En 1929 année de parution d’une chambre à soi, les femmes en angleterre viennent d’obtenir le droit de vote en 1928 et Virginia Woolf expose sa thèse que pour produire une oeuvre, une femme doit avoir un peu d’argent et une pièce à elle – réflexion soulevant par extension une problématique bien plus universelle que la seule littérature : la dépendance matérielle des femmes vis à vis des hommes.
En 1949, année de parution du deuxième sexe, les française ont à l’heure tour obtenu le droit de vote, en 1944, et après avoir remplacé les hommes au travail alors que ceux-ci étaient à la guerre, se battent désormais pour ne pas être de nouveau cantonnées au foyer.
Le 2eme sexe est sans doute le texte féministe le plus important du 20e siècle pourquoi ? Parce qu’il est total. Je m’explique : Il demeure certes la vision d’une femme blanche occidentale – mais il demeure encore aujourd’hui je pense celui qui ouvre le plus de voies aux dialogues – ce qui à mon sens est un point capital.
Enfin en 1981, après que que la contraception, l’avortement soient entrées dans les droits des femmes de plusieurs pays, notamment la France grâce à des personnes telles que Simone Veil, les choses semblent aller de mieux en mieux, mais c’est pourtant là qu’une voix va s’élèver et affirmer que non, tout ne va pas bien pour les femmes, car il subsiste une partie d’entre elles que l’on entend pas. Cette voix, c’est celle de Bell Hooks qui avec son « ne suis je pas une femme » va amener la lumière sur une des catégories de la population les plus invisibilisées de son pays : les femmes noires afro-américaines. Et se faisant, Hooks va faire quelque chose de révolutionnaire : déplacer le centre de gravité d’un féminisme qui tournait jusque là autour de la femme blanche.
Ces trois livres sont des chefs d’oeuvres, d’une écriture parfaite, d’une clarté et concision exemplaire en plus d’ouvrir le champ des réflexions possibles sur des espaces quasi infinis, mais ils souffrent d’une tare propre aux livres un peu trop cultes : tout le monde les connait mais peu les ont lus – ou du moins intégralement alors qu’ils ne sont même pas si épais que ça.
Voilà je ne vais pas m’appesantir davantage dessus parce que tout a déjà été dit sur eux – ils sont faciles à dénicher en librairie et vous trouverez un nombre incalculable de podcasts, conférences etc à leur être dédiés, Si ce n’est pas déjà fait, lisez-les, un point c’est tout.
C’est bon ?
Bien, nous allons pouvoir maintenant rentrer dans le vif du sujet.
Torpiller l’écriture des femmes par Joana Russ[ Torpiller l’écriture des femmes par Joana Russ]
« Elle ne l’a pas écrit. »
« Elle l’a écrit mais elle n’aurait pas dû. »
« Elle l’a écrit mais regardez sur quoi. »
« Elle l’a écrit, mais elle n’en a écrit qu’un seul. »
« Elle l’a écrit, mais elle n’est pas vraiment une artiste et ce n’est pas vraiment de l’art. »
C’est sur ces assertions qu’est structuré le livre « Comment torpiller l’écriture des femmes » , un essai dans lequel Joanna Russ qui était écrivaine, professeur d’université et critique littéraire, nous décortique les mécaniques mise en oeuvre par le patriarcat pour décrédibiliser, voire invisibiliser la littérature féminine.
Pour cela elle s’appuie sur de très nombreux exemples tirés de la presse, des manuels universitaires, préfaces, notes de bas de page et j’en passe pour nous montrer comment de manière plus ou moins subtile, les écrivaines ont subi des attaques masculines systémiques suivant l’un des grands vecteurs que je viens de vous citer.
1) elle n’a pas écrit cette oeuvre – on accusait alors l’autrice d’avoir eu recours à quelqu’un d’autre pour l’écrire – un homme bien entendu – qu’elle aurait par exemple payé, ou bien il s’agissait d’une autre personne de sa famille – je citerais l’exemple connu de Branwell Brontë, frère des célèbres soeurs Charlotte et Emily autour duquel tourna longtemps une légende selon laquelle il était le véritable auteur de Jane Eyre et des Hauts de Hurlevent.
2) deuxième axe : bon d’accord elle l’a écrit, mais elle aurait pas dû – la stratégie consistait alors à qualifier l’autrice de folle – arguant qu’elle aurait écrit ce qu’elle a écrit par manque de vertu entre autre. Un exemple bien connu étant Jane Eyre toujours dont nombre de critiques admirent qu’ils considéraient ce roman comme un chef d’oeuvre s’il avait été écrit par un homme – mais que sous la plume d’une femme – l’histoire devenait je cite « choquante ou répugnante ».
3) Elle a écrit certes mais regardez sur quoi – il s’agit avec ce type d’attaque de remettre en question l’importance de la thématique sur laquelle a écrit l’autrice – importance qui est bien sûr déterminée à l’aune de standards masculins. Comme le faisait observer Woolf, je cite, l’échelle des valeurs est différente chez les hommes et les femmes, ainsi pour eux, un roman parce qu’il traite de la guerre sera forcément plus important qu’un livre qui relate les sentiments d’une femme dans un boudoir – raison pour laquelle Jane Austen par exemple a été longtemps peu estimée par la critique.
Une oeuvre fait également l’objet d’une double lecture selon qu’elle a été écrite par une femme comme en témoigne les Hauts de Hurlevent qui reçut un accueil critique bien différent entre sa première parution sous pseudonyme où il fut alors admiré pour sa noirceur – et le moment où il fut révélé que le bouquin avait été écrit par une femme et fut requalifiée en histoire d’amour écrit en quelque sorte par accident et dont la singularité tenait surtout au fait qu’il avait été écrit par une jeune femme vivant coupé du reste du monde.
Elle nous fait observer également que les écrivaines ont souvent été affublées de qualitificatifs telles que la putain, la femme du monde, l’épouse, la vieille fille, la fofolle, tous des stéréotypes sexistes, tandis que ceux dispensés à leurs homologues masculins étaient flatteurs et tendaient à amplifier leur statut.
Joanna Russ le souligne : les groupes privilégies souhaitent toujours conserver une bonne image d’eux mêmes et pour cette raison, ils ont besoin de croire que « leurs actions sont généreuses et justes », ainsi les mécaniques d’invisibilisation de la littérature féminine peuvent prendre des formes beaucoup plus subtiles et insidieuses que celles que l’on a déjà citées comme par exemple ce que Russ appelle le « déni de puissance créatrice » autrement dit : mettre l’autrice sur une sorte de super pied d’estale en affirmant que ce n’est pas une femme qui a écrit le texte, car celle qui l’a écrit est en réalité bien plus qu’une femme. Cela correspond à l’assertion « bon elle l’a écrit, mais elle fait exception. »
C’est une réflexion qui m’a beaucoup fait réfléchir, moi qui par exemple, affirmait souvent au sujet de Virginia Woolf, mon écrivaine préférée, qu’elle était « bien au delà du féminisme » – est-ce qu’en disant cela je ne faisais pas moi même comme on dit « partie du problème »
Dans ce texte passionnant, Russ nous explique entre autre les raisons pour lesquelles les écrivaines se sont longtemps limitées d’elles mêmes à des genres tels que les récits pour enfants, la littérature gothique, la SF, ou intrigues policières, des catégories vues comme peu sérieuses, ne prêtant pas à conséquence, et où elles ne risquaient donc pas d’être attaquées.
Vers la fin du livre, elle nous fait d’ailleurs la confession terrible d’avoir je cite :
« opté pour le fantastique, persuadée que je ne connaissais rien de la vraie vie puisque mon vécu n’est jamais abordé dans la grande littérature j’ai décidé en toute consciencre d’écrire sur des choses auxquelles personne n’entravait rien. Je me suis donc
à écrire des textes réalistes déguisés en récits fantastiques – autrement dit, de la SF. » On parlera justement de ses oeuvres un peu plus tard dans la vidéo.
Enfin, l’une des idées les plus intéressantes du livre qui nous fait observer que cette invisibilisation de la littérature féminine a eu pour conséquence de passer sous silence ni plus ni moins que la moitié de l’expérience de vie de l’humanité, les femmes – a aussi eu pour effet d’amoindrir celle des hommes. Les deux expériences ne pouvant être dissociées l’une de l’autre, ce sabotage de l’écriture féminine a déformé la perception des hommes et donc leurs personnages féminins, lesquels ne sont pas des portraits plausibles de femmes mais des sortes chimères nées, je cite, de la crainte, du désir. Elle affirme également que les principaux problèmes des femmes sous la plume des hommes sont élaborés pour apporter des réponses à des problèmes essentiellement masculins, enfonçant le clou avec Charles Dickens qui selon elle, je cite « pour palier à sa méconnaissance des femmes calquait leur comportement en public sur une situation privée ».
Une affirmation d’une force vertigineuse qui m’a fait jeter un regard nouveau sur des livres que j’avais toujours considéré jusqu’alors sans questionner leur légitimité, comme des chefs d’oeuvre indiscutables d’universalité.
Enfin, comme tout bon essai, il y a des points du livre sur lesquels je suis en complet désaccord avec Russ, qui était par ailleurs considéré on le verra un peu après comme une féministe assez radicale et dont la vision était donc parfois sans pitié avec certaines de ses contemporaines ayant adopté une posture féministe plus discrète, je pense par exemple à ses attaques à répétition contre la journaliste et écrivaine Joan Didion, qui est par ailleurs une de mes autrices préférées et dont j’aimerais maintenant prendre un peu la défense en vous en parlant ici.
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Didion – une saison de nuits[ Didion – une saison de nuits]
Joan Didion est une reporter et écrivaine américaine, peu connue en France, sans doute parce que toute sa vie durtant elle ne fit qu’écrire sur l’Amérique, où elle demeure une figure clivante, simultanément culte et critiquée.
À l’époque où elle devint célèbre, dans les années 70, elle était vue pas nombre de féministes comme l’archétype de la femme blanche hétérosexuelle, confortablement lotie au sein du système patriarcal – Didion venait en effet d’une vieille famille de pionniers américains installée à Sacramento, avait fait ses études dans la prestigieuse université de Berkeley, et était mariée à John Gregory Dunne, célèbre scénariste et écrivain lui même avec qui elle forma un couple iconique et médiatisé.
On lui reprocha entre autre d’avoir longtemps travaillé pour vogue, magazine qui glorifiait cette figure élégante, esthétique et distinguée de ce que certaines appelaient la « femme silhouette » – et d’avoir eu une approche superficielle de l’expérience féminine.
On l’accusa ainsi d’avoir joué le jeu du patriarcat en marketant son image pour devenir ce que certains appelaient une « femme culte » grâce notamment à des séries de photographies très célèbres la mettant en scène. Elle serait ainsi devenue ce que Russ considérait comme une « super femme », mise par le patriarcat sur un piedestal. En gros l’exception confirmant la règle. »
En tant que reporter, métier par lequel elle débuta et dont ses articles lui permirent de se faire une place dans le monde littéraire, certains l’accusent, encore aujourd’hui, d’avoir souvent faire preuve de détachement, de froideur, voire d’une certaine condescendance dans le traitement de sujets graves de son époque, je pense par exemple à l’émergeance de toute la contreculture noire des années 60-70 avec les black panther, ou encore les hippies.
La vérité est que Didion, comme toute bonne reporter, se méfiait des constructions mythologiques socio-culturelles. Il suffit de lire le white album pour s’en rendre compte. Dans ce recueil, sans doute son plus célèbre, elle s’y attèle article après article à désosser les vieux mythes américains qu’ils soient cinématographiques en se rendant sur un tournage au Mexique à la rencontre d’un john wayne sur le déclin transformé en vieux patriarche un peu amer et tourné vers ses souvenirs, ou encore la flamboyante contre-culture hippie de San Francisco que Didion nous présente comme une bande de drogués irresponsables ou bien en se rendant en studio avec les Doors pour nous faire découvrir un Jim Morrisson à l’état de larve.
Didion aimait déconstruire. Elle n’a même fait que ça durant toute sa vie : démystifier son environnement culturel et politique et c’est en cela qu’à mon sens elle a pur parfois être comprise ou interprétée : parce qu’elle n’était pas une écrivaine de la facilité mais de l’inconfort, qu’elle questionnait tout et que par conséquent il était facile de voir en elle une sceptique – ce qui fut le cas de certaines féministes de son époque.
Son travail de romancière lui non plus n’a pas été épargné par leurs critiques, ses héroines, ont été parfois qualifiées de dépressives, faibles, soumises et Joanna Russ dont on vient de parler écrivaient d’ailleurs à son propos qu’elle avait tendance à « esthétiser la souffrance féminine » à une époque, les années 60-70, où beaucoup d’écrivaines justement commençaient à rompre avec cette image de femme, apportant des récits de femmes fortes, émancipées.
La vérité est que dès son premier livre, « une saison de nuits » paru en 1963, l’immense talent de Didion fut de parvenir en partant d’un détail, d’une anecdote, d’une histoire à priori insignifiante à élargir son canvas pour nous offrir une vision beaucoup plus large. Dans ce livre qui n’est sur le papier que l’autopsie d’un couple américain des années 40-50 qui se déchire, elle nous dresse en fait le portrait d’une Amérique crépusculaire, dont rêves et idéaux sont en train de retourner à la poussière.
Le livre s’ouvre sur un meurtre, un homme tue l’amant de sa femme, puis un flashback, des décennies an arrière, au moment où ils se rencontrent, à la veille de la seconde guerre mondiale, et Didion nous refait alors toute leur histoire jusqu’au point de rupture, les non-dits, les querelles, les bassesses les trahisons etc.
Didion comme beaucoup de grands écrivains ayant écrit sur l’ouest américain, je pense à Steinbeck, Faulkner, ou même Hemingway, dépeint un monde patriarcal où tout est lignées d’hommes, propriétaires terrestres, et où les femmes ont un rôle de second plan. Elles survivent dans le sillage de ces figures masculines autoritaires et dont l’entêtement aveugle sera à l’origine du déclin.
En 1970, dans ce qui est peut-être son roman le plus connu, « mauvais joueurs », elle remet le couvert avec une actrice hollywoodienne, dépressive et qui tente de surnager dans ce los angeles où tout semble factice, cotonneux. C’est la sensation qu’on a en le lisant, l’anesthésie complète. Maria erre d’un lieu à l’autre au fil de chapitres ultra découpés et sans continuité narrative – comme une succession d’expériences déconnectées du réel où elle titube, comme un jouet désarticulé entre les mains des hommes, producteurs, réalisateurs et autres gens de cinéma. Une sorte de Gena Rowland avant l’heure et le feu en moins, je parle de celle de la fin : sous l’oeil caméra de son mari John Cassavetes.
Récemment on a beaucoup reproché à Didion d’avoir cantonné son point de vue à celui d’une femme blanche issue d’un milieu favorisé – et si ce constat est indéniable, je considère pour ma part que toutes les expériences de femme se valent et méritent qu’on se penche dessus si tant est qu’elle l’est fait honnêtement, or Didion a toujours écrit avec la sincérité la plus absolue… du point de vue d’une femme privilégiée, certes, mais quand on fait les comptes, je rappelle aussi qu’à une époque où l’avortement aux usa était encore illégal dans la plupart des états , elle fut une des rares à placer au coeur de son roman, « mauvais joueur » une scène d’IVG, – l’un de ses passages les plus célèbres, décrit avec un réalisme glaçant.
Je rappelle aussi qu’en 1991, dans un de ses articles les plus connus portant sur le viol d’une joggeuse à central park, affaire qui avait défrayé la chronique et avait été suscité un déferlement de haine contre les communautés noires et hispaniques dont les accusés, un groupe de jeunes hommes, faisaient parti, l’article avait eu l’effet d’une véritable bombe quand celle-ci avait fait observer que le public n’aurait probablement jamais entendu parler de l’affaire si la victime, la joggeuse n’avait pas été une jolie jeune femme blanche, riche, cadre dans la finance, new yorkaise – dénonçant au passage toute l’instrumentalisation médiatique de ce genre de faits divers sordides – Ironie suprême les cinq accusés avaient été innocentés une dizaine d’années plus tard lorsque le véritable coupable, un violeur en série se dénonça de lui même.
En clair ce qui a été reproché à Didion par les féminisme de toutes les époques, c’est d’apporter un contre-argument permanent, en fait de questionner le mouvement ce qui a été vu comme une forme de sceptiscime alors qu’elle n’a fait que lui permettre de grandir.
Didion ne faisait pas bloc avec les femmes, c’était un électron libre, et elle a donc été partiellement ostracisée de leur groupe – un phénomène que l’on retrouvera avec d’autres féministes atypiques – en France par exemple avec Monique Wittig dont on parlera après et qui faisait partie du Mouvement de libération des Femmes le MLF, lequel la mit de côté du fait qu’elle était lesbienne et que son féminisme était donc vu comme « à part », un peu à la manière de Françoise d’Eaubonne dont l’éco-féminisme était vu comme marginal et moins « noble » si j’ose dire que le sacro saint féminisme blanc, hétérosexuel et compagnie.
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Poèmes de Anne Sexton[ Poèmes de Anne Sexton]
Nous sommes donc au milieu des années 60, et avant de passer aux autrices féministes plus radicales qui vont émerger dans les années suivantes, j’aimerais faire une petit détour poétique avec Anne Sexton.
Sexton à la manière de Sylvia Plath dont elle était contemporaine et à qui on l’a souvent comparée, était ce qu’on pourrait appeler « une poétesse du foyer » – comprenez par là que son environnement fut, par la force des choses, la maison.
Ses poème qu’elle écrivit pour la plupart entre 1957 et 1974 sont une mise en lumière d’un des aspects les plus insidieux du patriarcat, celui qui s’est infiltré dans le quotidien, la dénonciation qu’elle en fait est intimiste, prenant pour toile de fond des lieux familiaux, la maison, le jardin, le salon la chambre à coucher, la cuisine.
En projetant ses visions sur ces lieux banals, Sexton nous montre comment les femmes s’anesthésient et se trouvent réduites à l’état d’automates s’activant d’une tâche à l’autre dans ces espaces où le patriarcat les a cantonnées.
Dans sa poésie dite « confessionelle » les hommes de son temps ont reproché à Sexton de faire l’étalage de choses inavouables, dont une femme ne devrait pas parler, d’être impudique – par exemple dans son poèmes « avoir ses règles à 40 ans » qui fut vivement critiqué par le poète Louis Simpson entre autre – prix pulitzer de littérature qui déclara : « C’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase. » Il était en effet très mal vu à l’époque d’exhiber en tant que femme, la maladie, de faire la démonstration d’une « mauvaise féminité » et comme beaucoup de poétesses ayant écrit sur leurs expériences les plus intimes et désagréables, son oeuvre fut décrédibilisée, c’est ce que nous explique Joanna Russ dans torpiller l’écriture des femmes, Sexton se vit coller l’étiquette réductrice de littérature « confessionnelle » – laquelle allait de paire avec l’idée que leurs autrices n’étaient de toute façon que des hystériques.
Russ nous faisait par ailleurs observer je vous le rappelle que réduire les autrices à un élément clef de leur biographie était une stratégie patriarcale courante pour diminuer leur portée, la « colère » de Sylvia Plath, par exemple, le lesbianisme de Kate Millett, ou encore pour celle qui nous intéresse ici, Anne Sexton, ce fut sa « folie ».
La poétesse souffrit en effet toute sa vie durant de troubles bipolaires dont la naissance de sa première fille en 1953 déclencha chez elle une dépression post-partum qui la conduisait deux ans plus tard avec la naissance de son second enfant à une tentative de suicide.
Sexton avait pourtant tenté de jouer la comédie de la bonne petite famille américaine de l’après guerre, elle avait suivi une formation dans un établissement visant à préparer les jeunes filles à devenir de bonnes épouses et mères, puis, à 19 ans, elle épousa un représentant de commerce avec qui elle eut deux enfants. De cette époque, Sexon déclarera en 1968, dans une interview pour la célèbre revue littéraire « the paris review » :
« Tout ce que je voulais c’était me marier, avoir des enfants. Je pensais que les cauchemars, les visions disparaîtraient s’il y avait assez d’amour pour les terrasser. Je tentais désespérément de mener une vie conventionnelle, car c’était ce que mon éducation m’avait appris, et ce que mon mari attendait de moi. Le vernis a craqué lorsque j’avais environ 28 ans. J’ai eu une crise psychotique et j’ai tenté de me suicider. »
C’est après cette première tentative qu’elle rencontre le psychiatre, Dr Marin Orne, lequel mettait un point d’honneur à respecter les malades – chose rare pour l’époque – je vous renvoie si vous n’êtes pas déjà convaincu à ma vidéo sur les folles. La chose intéressante est que ce docteur fut la personne qui l’encouragea dans l’écriture, car après avoir fait passer à Sexton un test de Rorschach, il fut surpris par sa capacité à produire de riches associations et fabriquer des images à partir de ces motifs abstraits, il la poussa donc à écrire, elle qui avait été quelques années plus tôt découragé par sa mère dans cette activité, une activité qu’elle exerçait elle même en amateur et qui l’avait accusée de plagier des poèmes déjà existants.
Sexton s’inscrivit à des ateliers d’écriture elle eut aussi une véritable révélation grâce à un programme TV décortiquant la technique d’écriture des sonnets. Je la cite : « Une nuit, sur une chaîne culturelle, j’ai vu I. A. Richards lire un sonnet et expliquer sa forme. Je me suis dit : « Je pourrais peut-être faire ça, je pourrais essayer. » Je me suis assise et j’ai écrit un sonnet. Le lendemain, j’en ai écrit un autre et ainsi de suite. Mon médecin m’a encouragée à écrire davantage. « Ne vous suicidez pas, m’a-t-il dit, un jour vos poèmes pourraient avoir du sens pour quelqu’un d’autre. » Cela m’a donné le sentiment d’avoir un but, une petite cause, quelque chose à faire de ma vie, même pourrie comme elle l’était. »
Ses textes écrits à l’atelier lui vaudront rapidement une certaine réputation dans les milieux littéraires et ce docteur la suivra pendant 8 ans, Sexton lui consacrera même un de ses poèmes, intitulé « vous, docteur martin »
Le féminisme de Sexton était intime, plus discret que d’autres autrices de son temps mais néanmoins omni-présent, son poème « sa pareille » en est un bon exemple puisqu’elle y prend les traits d’une sorcière, figure féminine ancestrale qui connaissait alors un regain de vitalité en même temps qu’une relecture féministe avec des mouvements tels que le WITCH.
Je vous en cite la première strophe :
« Je suis sortie, sorcière possédée, hantant l’air noir, plus hardie la nuit ;rêvant de faire le mal, au-dessus des banalspavillons de banlieue, de lumière en lumière : créature solitaire, à douze doigts et folle. Ce genre de femme n’est pas tout à fait femme. J’ai été sa pareille. »
Elle était une poétesse surdouée à l’imagerie très novatrice et si vous souhaitez prolonger l’expérience de sa lecture, je vous recommande de regarder ce court reportage réalisé en 1966 où une équipe de tv se rend chez elle, 8 ans avec qu’elle ne s’ôte la vie en1974, et où on a le bonheur de l’entendre lire plusieurs de ses textes avec une puissance dans la voix qui m’a beaucoup touché.
Scum Manifesto par Valérie Solanas[ Scum Manifesto par Valérie Solanas]
Nous arrivons maintenant à la fin des années 60, la seconde vague féminisme a pris son essor et les femmes sont en train de trouver leur place dans la société et la littérature, c’est aussi à cette période que des organisations plus militantes se développent. En France par exemple, le MLF, le mouvement de libération des femmes naît peu après mai 68 et fait cohabiter avec plus ou moins de facilités des courants hétéros et lesbiens. Une vision du féminisme plus offensive apparaît et, après avoir consolidé leur place, certaines femmes vont maintenant remettre en cause celle des hommes, certaines autrices allant même jusqu’à poser la question suivante : avons-nous après tout encore besoin d’eux ?
Interrogation qui va donner naissance à un courant de pensée, parfois violent, en particulier aux états-unis, avec une certaine Valérie Solanas.
Solanas se situe à l’exact opposé du spectre féministe modéré que l’on a vu jusqu’ici, elle est en effet célèbre pour deux choses.
1) Avoir tenté d’assassiner Andy Warhol en 1968.
2) avoir écrit un an plus tôt le scum manifesto, texte pour le moins polémique puisqu’elle y prône l’annihilation des hommes.
Solanas était une femme en colère, très en colère, et elle avait toutes les raisons de l’être, violée selon ses dires par son père puis son beau père durant l’enfance.
Bonne élève, après avoir obtenu un diplôme de psychologie, elle débarque à New York et essaye avec difficulté de se faire une place dans le monde artistique, se prostituant pour survivre et mangeant les restes de nourriture d’autres personnes.
De cette souffrance naîtra ainsi le scum manifesto, un texe jouissif, brillant, mais lapidaire et qui à mon sens vaut plus comme marque de repère dans l’évolution du féminisme que pour ce qu’il apporte en termes de réflexion pure et encore moins d’ouverture au dialogue
« Ce qui pourra libérer les femmes de l’emprise masculine, ce sera donc la destruction totale du système fondé sur l’argent et le travail et non l’égalité économique à l’intérieur du système. »
Ou encore d’assertions scientifiques :
« Le mâle est un accident biologique ; le gène Y (mâle) n’est qu’un gène X (femelle) incomplet, une série incomplète de chromosomes. En d’autres termes, l’homme est une femme manquée, une fausse couche ambulante, un avorton congénital. »
Mais surout pas de punchlines drôlissimes :
« Les hommes sont des Midas d’un genre spécial : tout ce qu’ils touchent se change en merde. »
De nos jours c’est un livre qui est donc plutôt vu comme un pamphlet ironique et provocant, et seules quelques féministes le lisent donc au premier degré. C’est semble-t-il le cas de Lauren Bastide qui a écrit la postface de l’édition publiée aux éditions 1001 nuits, postface sur laquelle j’aimerais revenir – car Bastide qui est par ailleurs une bonne intervieweuse et dont l’excellent podcast, la « poudre » m’avait permis de découvrir des récits de femmes édifiants, commet selon moi une erreur en déclarant, je cite que « valérie solanas lorsqu’elle tire sur andy warhol, c’est jacqueline sauvage. Les trois balles c’était de la légitime défense. »
Il me semble important de revenir sur cette déclaration car elle est je crois d’une part un stigmate de ce profond antagonisme homme femme dont je vous parlais, dans le sens où elle ramène toute la tragédie de Solanas à une simple problématique de rapport de force entre elle, Warhol et peut-être plus généralement la société masculine mais surtout elle en devient malgré elle un vecteur de propagation en l’attisant par des déclarations que je trouve inconsidérées.
Comment peut-on qualifier la tentative de meurtre de Solanas de légitime défense, et surtout comparer le lien totalement assymétrique qu’elle avait avec Andy Warhol à celui de Jacqueline Sauvage et son mari, une femme ayant subi des décennies de violences conjugales dans une affaire bien connues sur laquelle je ne reviens pas ici.
Décortiquons plutôt les faits du côté de Solanas.
Quand elle débarque à new york, Solanas voit en Warhol parmi d’autres personnes importantes du monde de l’art, un moyen de se faire connnaître, elle traîne donc dans les parages de la Factory et parvient finalement à lui transmettre une copie d’une pièce de théâtre qu’elle a écrite « up your ass » – dans ton cul – en espérant qu’il la produise.
Je signale ici que Bastide écrit dans sa postface qu’elle lui confie « l’unique manuscrit de la pièce, or, cette affirmation que la journaliste nous présente comme factuelle est en réalité un point sur lequel il n’existe aucune certitude absolue, quelques articles sur internet l’affirment certes mais breanna fahs entre autre, professeure d’étude des genres et dont la biographie de Solanas fait aujourd’hui figure de référence, souligne, elle, que contrairement à cette croyance répandue, Solanas possédait bien sûr toujours un exemplaire, ne serait-ce que pour en faire des copies qu’elles proposaient d’envoyer à d’éventuels producteurs dès 1966, tandis qu’elle aurait envoyé à Warhol un exemplaire fin 65.
D’autre part, et de cela nous en sommes sûrs, Solanas ne lui a pas envoyé comme Bastide l’écrit un manuscrit, ce qui désigne en français, un texte écrit à la main, mais un tapuscrit – c’est à dire une version tapée à la machine, un petit raccourci de langage mais aux répercussions importantes puisqu’il pousse donc l’idée que Warhol possédait l’exemplaire original et unique de la pièce et disposait donc d’un moyen de pression considérable sur Solanas puisque la disparition du texte aurait signifié l’anéantissement de ses efforts. C’est là qu’il me faut préciser je crois que lorsque Solanas envoie le texte à warhol, ils ne se sont encore jamais rencontrés, elle était donc dans la position d’une personne cherchant à percer en se faisant connaître de la star et nous sommes donc ici bien loin je crois de la relation toxique bilatérale qu’elle décrit dans sa postface
Cette pièce Warhol l’aurait lu et refusé de la produire, la trouvant selon certaines sources si « pornographique » qu’il aurait même craint qu’il s’agisse d’un piège de la police visant à le faire tomber – je rappelle qu’à cette époque l’obsénité dans les films était vivement réprouvée, Warhol en fit d’ailleurs les frais un an plus tard en 69 avec Blue Movie qui fut saisi par la police et le personnel du cinéma arrêté.
Puis Warhol déclara quelque temps après à Solanas avoir perdu son texte et elle se mit alors à penser qu’il s’agissait d’un complot visant à s’approprier son travail. Elle soupçonnait Warhol d’être aidé dans cette entreprise par Maurice Girodias, un éditeur sulfureux qui avait accepté vers fin 67- début 68 de publier officiellement son scum manifesto, qu’elle vendrait jusqu’à présent elle même dans la rue et par correspondance, un dollar pour les femmes – deux pour les hommes. Ce que Solanas trouve suspicieux c’est la concomitance entre le moment où elle signe le contrat avec Girodias et celui où Warhol lui dit qu’il a perdu le texte de sa pièce.
Elle lui demande de l’argent en compensation, Warhol refuse mais lui offre en échange un petit rôle dans un de ses films.
Revenons à la postface de Bastide qui écrit « Pour toute réponse, Andy Warhol fait jouer Solanas dans un mauvais porno pour 24 $ »
– là aussi il s’agit selon moi d’une pirouette d’écriture fallacieuse visant à étayer sa thèse. Décortiquons point par point. Solanas a certes fait une apparition, d’environ 7 minutes, dans une scène d’un film de Warhol intitulé I a man qui était alors considéré à cette époque non pas comme un porno mais un film « érotique », érotique parce qu’il montrait des corps nus – j’ai moi même visionné le film avant d’écrire ce texte et pour mettre tout de suite les choses au clair « je ne pense pas que le film de nos jours écoperait de beaucoup plus qu’une interdiction au – de 12 et certainement pas du sigle « porno » comme bastide l’écrit puisqu’il ne montre aucun acte sexuel explicite. Sauf qu’en utilisant ce mot – à tort qui plus est – elle laisse le lecteur s’imaginer une Solanas salie par Warhol, se retrouvant à avoir des rapports sexuels face caméra dans un film sordide payé des clopinettes, manière d’étayer sa thèse une fois encore de manière fallacieuse. Quant à ce qu’elle considère comme je cite « un mauvais porno » j’ignore ce qu’elle entend par là, « mauvais « me semble gratuit, posé là pour appuyer sur la chose, surtout que le film n’est pas si inintéressant que ça de mon propre point de vue – montrant bien par exemple le machisme qui sévissait à cette époque. Quant au salaire de 24 dollars sur lequel Bastide insiste, comme pour jouer sur l’idée que Warhold se moque d’elle, ce n’était certes pas une somme mirobolante mais je tiens à rappeler que si on ramène ce salaire de 24 dollars à aujourd’hui en tenant compte de l’inflation, on obtient environ 250 dollars. Partant du fait que le rôle de Solanas n’était qu’un tout petit rôle, celle-ci n’ayant tourné qu’une scène de 7 minutes, ce salaire ne me semble donc pas si « insultant » que ça – Puis Warhol était de toute manière bien connu pour mal payer ses artistes, c’est un point qui n’était pas du tout spécifique à Solanas mais bien le lot de la majeur partie de ses acteurs, qu’ils soient hommes ou femmes comme l’attestent d’ailleurs de nombreux témoignages.
Durant tout le printemps 68, Solanas continue de faire pression autour d’elle pour que quelqu’un produise sa pièce, débarquant chez les gens du milieu à l’improviste pour leur vendre son projet, mais ne parvenant à obtenir ce qu’elle veut, elle tire finalement le 3 juin 1968 sur andy warhol.
Voilà pour les faits.
Solanas était-elle donc Jacqueline Sauvage ?
Pour ma part je considère que si Warhol a visiblement fait preuve d’une grande nonchalance à son égard et sans doute même de dédain, j’ai beaucoup de mal à y voir un quelconque forme de manipulation ou de contrôle.
C’est ici qu’il me faut rappeler je crois que Solanas était vraisemblablement une femme malade mentalement. Pourquoi ? Parce qu’après sa tentative de meurtre, elle fut diagnostiquée atteinte de schyzophrénie paranoide — il n’est pas question ici d’affimer que Solanas était « folle » – bien trop de femmes de son époque ont été injustement internés comme j’en avais déjà longuement parlé dans une autre de mes vidéos – pour que ce diagnostic puisse être considéré vu d’aujourd’hui comme absolument indiscutable. Mais si l’on ajoute à cette schyzophrénie possible, le fait qu’elle était une personne avide de reconnaissance – ce qui pour le coup me semble assez indéniable, je rappelle que quelques heures avant de passer à l’acte elle avait déclaré à une productrice que tirer sur warhol permettrait à sa pièce de devenir célèbre, ça et le fait qu’elle a souvent été décrite comme mégalo, je rappelle qu’elle s’est dédiée à elle même sa propre pièce de théâtre up your ass, a écrit dans les remerciements : Moi-même – pour la relecture, les commentaires rédactionnels, les conseils utiles, les critiques et les suggestions, et l’exquis travail de dactylographie » et enfin vers la fin de sa vie lorsqu’interrogée sur son travail, le scum et cette pièce donc, elle déclara qu’il s’agissait des plus grandes oeuvres de leur temps – et qu’elles ne seraient dépassées que par le livre sur lequel elle travaillait alors, un livre consacré à elle, pour lequelle elle déclarait je cite qu’elle toucherait 100 millions de dollars et qu’il ferait d’elle la personne la plus puissante du monde et qu’elle pourrait ainsi se débarrasser je cite toujours « de tous ces artistes de merde »
Voilà.
Mon but n’est pas ici d’accabler Solanas mais de vous présenter des éléments qu’il me semble impossible d’ignorer pour juger du reste de ce qu’elle estimait être le complot de warhol contre elle.
Autre point peu connu d’ailleurs : certaines sources affirment que Solanas aurait demandé à Warhol de faire expertiser par son juriste personnel le contrat signé avec Girodias pour le SCUM, lequel juriste aurait averti Solanas qu’il n’avait pas de valeur légal – ce qui tend à invalider la thèse d’un complot – sinon pourquoi lui révéler qu’il s’agissait d’une arnarque. Autre anecdote qui me semble révélatrice de sa paranoïa, c’est le moment où excédé que Warhol ne lui réponde pas sur sa pièce, up your ass, elle parvient à obtenir son numéro de téléphone, et se déclare surprise qu’il ne se souvienne même pas de sa pièce. Or est-ce utile de rappeler qu’à cette époque Warhold était la superstar de la contre culture new yorkaise, autour de quu gravitait énormément de personnes, toutes espérant l’approcher pour bosser avec lui, c’était donc un type extrêmement sollicité et je crois pas imprudent d’affirmer qu’il devait n’en avoir à peu près rien à faire de Solanas – c’est je crois ce qu’elle n’a pas pu supporter et projeté sur lui toute la haine qu’elle avait accumulé jusque là.
Je m’arrête ici. La raison pour laquelle j’ai voulu approfondir sur cette histoire est qu’elle illustre un point sur lequel il est je crois extrêmement important d’appuyer aujourd’hui : si toutes les expériences, tous les récits de femmes et je dirais même dans notre cas précis de victimes doivent être écoutés, toutes ces personnes, même si leur combat est juste, n’ont pas foncièrement raison.
Le fait qu’une personne ait eu une vie atroce, ne fait pas de son histoire, de sa trajectoire personnelle une vérité absolue que l’on peut décliner à la sauce qui nous arrange.
Mon but n’est pas non plus de me « faire » Lauren Bastide. C’est une journaliste et autrice respectable et dont le combat est juste. Mon but est de montrer qu’avoir d’excellentes intentions ne vous donne pas systématiquement raison et surtout ne vous permet pas de déformer une histoire.
Nous vivons une époque qui, je le crois, a désespéremment besoin de débats sereins et honnêtes afin de permettre aux hommes, femmes et autres de se rejoindre au centre de cette vaste problématique.
Non Valérie Solanas n’est pas Jacqueline Sauvage. Et s’il est vital de lui laisser une place dans le paysage littéraire et féministe, il est tout aussi important de l’analyser selon des perspectives rigoureuses.
La phrase de Bastide n’est peut-être qu’une « simple petite phrase », mais parce que je suis moi même un petit peu écrivain, j’ai une certaine idée des dégats que peuvent provoquer une poignée de mots – à l’ère de la punchline instagram, où une seule ligne devient souvent le message tout entier.
Parler de légitime défense pour les 3 tirs à bout portant de Solanas sur Andy Warhol, au-delà du fait qu’il s’agit bien sûr d’une affirmation indéfendable est une punchline beaucoup plus dangereuse qu’elle ne pourrait le sembler car en détournant de façon militante un terme juridique aussi précis, Bastide l’affaiblit, or la légitime défense est justement l’un des points les plus sensibles, déterminants, et malheureusement difficiles à démontrer dans les affaires de violence conjugale entre autre.
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DÉFINITIONS TERMES DYSTOPIE ETC[ DÉFINITIONS TERMES DYSTOPIE ETC]
Un cap a été franchi, nous sommes maintenant entrés dans les années 70, c’est une période charnière pour la littérature féministe parce que c’est celle où de nombreuses écrivaines vont émerger, et ce, dans un genre en particulier, celui de la science-fiction avec entre autre James Tiptree – pseudonyme masculin de Alice Sheldon, ou encore bien sûr Ursula K le guin, MArge Piercy, Octavia e butler, Vonda N Mcintyre et tant d’autres. Vu d’aujourd’hui, on peut se demander pourquo i un si grand nombre d’autrices se sont illustrés dans ce domaine et tout particulièrement dans un sous-genre de la SF, celui des récits dystopiques et ses variantes utopiques et contre-utopiques.
Joanna Russ une fois encore en proposait une explication dans son essai torpiller l’écriture des femmes, arguant que les genres de l’imaginaire étaient vus comme si peu sérieux qu’ils étaient à peu près les seuls où les écrivaines ne risquaient pas d’être enquiquinées par les critiques masculines.
De là, elles pouvaient je cite « écrire des textes réalistes déguisés en récits fantastiques ». Pour cette raison, les utopies féministes, qui ont vu le jour en grand nombre à cette époque, étaient nous explique russ, une réaction directe au sexisme de leur époque. Et à ce sujet, elle en fut une des pionnières, raison pour laquelle nous allons maintenant nous pencher sur son oeuvre de fiction.
Nous sommes maintenant comme je vous le disais entrés dans années 70 Valérie Solanas et son Scum manifesto sont passés par là et de nombreuses autrices vont écrire leurs oeuvres de fiction en partant de cette hypothèse pour le moins radicale que se passerai-t-il si l’on éradiquait ou du moins si l’on mettait les hommes de côté.
QUAND TOUT CHANGEA[ QUAND TOUT CHANGEA]
Joanna Russ est principalement connue pour deux textes : une nouvelle et un roman, tous deux ayant marqué le féminisme de son époque, tous deux des récits de Science fiction,
J’aimerais commencer avec « quand tout change » car bien qu’il s’agisse d’une histoire très courte – tout au plus une dizaine de pages – il s’agit d’un des textes les plus virulents et controversés du féminisme de son époque. Russ et sa plume acide y questionne en effet le rapport de domination qu’ont eu les hommes sur les femmes depuis la nuit de temps et pose une question qui lui valut une levée de bouclier à son époque : et si les femmes renversaient cette ordre établie et si tout simplement elle se passait d’eux. « quand tout change » qui lui valut le prix nebula de la meilleure histoire courte en 1972 devant des écrivains comme Harlan Ellison, Robert Silverberg ou encore un de mes écrivains préférés, Gene Wolfe, prend place sur la planète Whileaway un monde qui a la particularité de n’être peuplée que de femmes, les hommes ont disparu il y a de ça des siècles des suites d’une épidémie et depuis, la petite colonie perdure grâce à manipulations génétiques – je vous avoue que j’ai pas très bien compris comment ça marchait et en plus je n’ai jamais été bon en SVT – mais disons qu’elles bricolent un truc avec leurs ovules et ça leur permet de se reproduire. (Vidéo jurassic park). Sauf qu’un beau jour des hommes venus de la terre débarquent. Ils leur expliquent que la terre est en pleine dégénérescence génétique à cause d’histoire de radiations et qu’ils vont avoir besoin de gênes sains – pour pouvoir se reproduire et renouveler le patrimoine génétique de la terre. L’idée ne plaît pas beaucoup aux femmes de la colonie mais surtout elles n’aiment pas l’attitude des hommes qui est assez autoritaire mais tout en sous-entendu et elles devinent bien sûr qu’accepter ce deal c’est se retrouver demain comme dans l’ancien tempsn sous le joug des hommes. L’une des femmes tentent alors de tuer un des hommes qui est sauvé in extremis par une autre des femmes – sa femme à elle puisque les couples sont donc bien sûr lesbiens sur cette planète. Mais cette même femme ne tarde pas à se demander à la vue de ses filles si vu l’avenir qui les attend, elle a bien fait de sauver ce type et elle se dit qu’elles auraient peut être mieux fait des brûler. L’histoire se termine sur ses mots terribles « Toute chose bonne doit prendre fin.
Prends ma vie, mais ne m’enlève pas le sens de ma vie.
Pour un temps. »
Mais le texte le plus célèbre de Joanna Russ reste sans nul doute le roman « l’humanité femme » lequel est un clin d’oeil très explicite à « quand tout change » puisque l’une des protagonistes porte le même nom, Janet et vient d’une planète nommé Whileway qui est devinez quoi peuplée uniquement de femmes.
L’histoire se découpe en 4 points de vue, 4 femmes vivant dans des mondes, à des époques et dans des sociétés différentes, il y a Janet que l’on vient de voir, Jeanine gentille bibliothécaire et archétype de la femme soumise par le patriarcat, ici sous pression pour se marier. Joanna sorte d’incarnation de l’autrice elle même puisqu’il s’agit d’une femme vivant dans l’amérique des années 70. Et enfin Jael vivant dans un monde où la guerre des sexes n’est pas une expression mais où les deux genres s’affrontent.
L’intérêt du livre est que les trajectoires de ces 4 femmes vont se croiser et que leurs points de vue, leurs postures de femmes respectives se heurter, avec janet par exemple qui tombe des nus lorsqu’elle se retrouve sur Terre et se retrouve confrontée à l’attitude des hommes vis à vis des femmes. C’est un bouquin qui illustre de façon simple une idée complexe : comment le patriarcat perdure également de manière passive via l’éducation des femmes que l’on cantonne à des rôles bien précis.
LE RIVAGE DES FEMMES[ LE RIVAGE DES FEMMES]
« Il y a plein d’image de femmes dans la SF il n’y a guère de femmes. »
Faisons une petite parenthèse avec rivage des femmes écrit par Pamela Sargent. Il s’agit d’un livre beaucoup plus récent puisqu’il a paru en 1986 – et que je trouve très intéressant parce que qu’il la synthèse de cette littérature de SF féministe des années 70 dont il est question ici. C’est un livre qui a forcément plus de recul que ceux déjà évoqués, il est plus mesuré que des ouvres féministes radicales des années 70 propose je dirais une réflexion plus apaisée plus globale aussi sur la guerre des sexes.
L’histoire prend place après qu’une guerre déclenché par les hommes a laissé l’humanité en ruines, les femmes bien décidé à ce que cela ne se reproduisent plus jamais ont décidé faire sécession et vivent désormais dans des villes bastions hyper technologiques tandis que les hommes qui ont considérablement régressé survivent en dehors, dans la nature, comme des vrais sauvages, regroupés en tribus, s’entretuant à longueur de journée. Ils ne sont en fait même plus conscients de l’existence des femmes mais vénèrent une entité crée par elle : la dame et les rares fois où des hommes rencontrent des femmes ils s’imaginent tout simplement qu’il s’agit d’incarnations en chair et en os de cette fameuse déesse. Afin de se reproduire et perdurer les femmes ont néanmoins toujours un peu besoin des hommes – raison pour laquelle elles ne les ont pas exterminé – et ont inventé un autre stratagème : de temps à autre, la Dame appelle les hommes grâce à une sorte de couronne de télécommunication à laquelle ils ont accès dans des sanctuaires dédiés et les invite à se rendre à l’entrée d’un des bastions où ils sont endormis, et dans leurs rêves, des incarnations de la dame des femmes donc dispensent aux hommes des faveurs sexuelles virtuelles – mais qui leur permettent de récolter leur sperme et donc avoir des enfants par insémination etc. Si c’est une fille, eh bien tant mieux, si c’est un garçon eh bien l’enfant reste avec sa mère jusqu’à un certain âge, puis dès qu’on l’estime assez mûr pour survivre à l’extérieur, on le lobotomise pour qu’il oublie la vie qu’il a mené jusque là et on rappelle un homme le plus souvent son père biologique pour qu’il vienne le chercher – lequel interprète cela comme une sorte de don de la Dame et devient son tuteur.
Et cette société exclusivement féminine a une particularité c’est qu’elle se veut tellement avancée, philosophique etc. Que lorsqu’un crime est commis par une habitante, la sentence est simple, elle ne l’exécute même pas, elle se contente de la bannir de la cité ce qui la voue à une mort certaine…. – manque de bol c’est là qu’il va y avoir un hic car le roman débute avec l’ostracisation justement d’une femme, Birana qui va devenir, pas tout de suite mais plus tard, la protagoniste principale de l’histoire. Elle est bannie avec sa mère parce que celle-ci a tué une autre femme. Sa mère va très rapidement être tuée par des hommes qui, dans leur précipitation, vont la prendre pour un homme et quand ils vont se rendre compte de leur erreur, se disant qu’ils ont commis une faute impardonnable en vertu de leur de leur vénération de la Dame s’enfuir, terrifié. Et Birana qui est maline va contre tout attente survivre, justement en jouant sur cette image de divinité, notamment après avoir rencontré un jeune homme, Arvil qui va devenir son compagnon, et envers qui malgré son dégoût initial dû à son conditionnement de femmes à détester les hommes, va nouer peu à peu des liens amoureux avec lui, comprendre que son monde lui a menti sur beaucoup de choses et dès lors, devenir une menace pour cette société des femmes qui va craindre qu’elle expose au grand jour leur supercherie et cette entité qu’elles ont crée la dame. Je ne vous en dis pas plus.
C’est un roman que j’ai trouvé intéressant car pondéré dans son propos, il ne fait de cadeau à aucun des deux genres, c’est une analyse très acide, des relations hommes femmes qui nous montre comment malgré un patriarcat qui a tendance, sans rien vous spoiler à se remettre en place très vite et comment, malgré la brutalité, le conditionnement dont peuvent être victimes autant les hommes que les femmes pour se détester, les deux genres se rapprochent inexorablement l’un de l’autre. Pour cette raison d’ailleurs le llivre fut l’objet d’une certain nombre de critiques arguant qu’il s’appuyait sur une vision très hétéro-normée. Et en effet il est ici question d’une société de femmes viveant de rapports lesbiens mais qui reste décrite comme contre-utopique tandis que toute l’histoire tend vers la ré-unification des deux sexes, de ses deux corps, celui d’arvil et de birana qui sont inexorablement attirés l’un vers l’autre, ce qui a été vue parfois comme une apologie des relations hétérosexuelles – ce dont l’autrice s’est défendue, faisant mention d’un passage bien précis du livre où elle fait allusion au fait par exemple qu’à certaines époques les relations hétéro étaient la normes, aujourd’hui elles sont impensables et ce sont les relations homo qui le sont devenues.
Pamela Sargent a réussi cet exploit de partir d’une idée simple, et certains ont même parfois vu comme simpliste – et est parvenue à nous faire réfléchir sur des choses beaucoup plus complexes cela grâce entre autre une vision très cohérente et aboutie de cette société féminine contre utopiste, c’est un road trip ou plutôt un voyage initiatique parlant d’un homme et d’une femme que tout a séparé et pourtant vont apprendre malgré eux à se redécrouvrir et même pourquoi pas à se pardonner etc?
Sachez par ailleurs que le bouquin a fait l’objet d’une ré-édition en 2024 par Mnemos, joli boulot de la part de cet éditeur une fois encore – avec une couverture assez canon je trouve et en tout cas beaucoup moins vintage que mon édition originale française comme vous le voyez.
La main gauche de la nuit[ La main gauche de la nuit]
Nous avons jusque là parlé du type de féminisme qui a longtemps dominé l’espace public : hétéro-centré et cisgenre avec les hommes d’un côté, les femmes de l’autre. Et si la pensée non-binaire était encore peu répandue dans la littérature pré-21e siècle, un livre fait figure de précurseur en la matière, je parle du célèbre La main gauche de la nuit publié en 1969 par l’écrivaine américaine Ursula K Le guin est peut être le roman le plus connu de cette liste mais il est aussi et surtout je crois, le plus singulier. Jugez plutôt
Dans un univers où des milliers de planètes forment une alliance appelée l’ekumen, Genly, une sorte d’ambassadeur originaire de la Terre est envoyé sur Géthen, un monde lointain où cohabitent deux états dont l’un a une particularité : ses habitants n’ont pas de genre défini, ils sont sexuellement neutres la majeur partie du temps et deviennent quelques jours par mois, mâle ou femelle pour une durée limitée qui leur permet entre autre de se reproduite.
Genly dont la mission est de convaincre ce royaume de se joindre à l’ékumen, déstabilisé par cette société aux antipods de la sienne, où les guerres et toute autre forme de violence semblent avoir disparu.
C’est un roman fascinant par bien des aspects, très en avance sur son époque puisqu’il soulève entre autre des questions très contemporaines comme la non binarité, une notion de fluidité des genres à cette époque très avant-gardiste, dont on trouvait tout juste premières traces dans le Orlando de Virginia Woolf publié en 1928 mais aussi parce qu’il témoigne de nos difficultés à voir en tant qu’êtres humains au delà du genre à cause du conditionnement que nous ont infligé la société et le patriarcat.
Le protagoniste du livre qui est un homme hétérosexuel genré est en effet sans cesse pris de court par des situations qu’il n’a tout simplement pas le regard, les outils ou l’expérience pour comprendre et analyser, conditionné qu’il est à ne penser les interactions humaines, les rapports de pouvoir, la sexualité, l’amitié etc. Que sous le prisme du genre.
C’est aussi un livre qui a eu cette grande intelligence a une époque où nombre d’ouvrages très radicaux voyaient le jour, nous avons parlé avant du scum manifesto, de proposer une approche plus sereine et modérée, laissant le champ libre au dialogue, il affirme entre autre qu’un système n’a pas besoin d’être patriarcal pour être violent et qu’une société oppressive peut revêtir des formes très diverse, être très lisse, voire polie en apparence et néanmoins d’une grande violence bureaucratique, ce qui me fait un peu penser au passage au rivage des femmes ou cette société contre utopiste féminine a banni les violences / meurtres entre elles sous peine de se voir non pas exécuter mais expulser de la cité – ce qui revient à une forme de condamnation à mort. Une manière de garder une image bien propre sur soi qui me rappelle aussi cette phrase de Joanna Russ que je vous avais déjà citée « les groupes privilégies souhaitent toujours conserver une bonne image d’eux mêmes » Si russ l’appliquait bien sûr au patriarcat de son époque, on voit bien ici comme elle a finalement une portée universelle.
LES GUÉRILLÈRES[ LES GUÉRILLÈRES]
Autre livre traitant de manière indirecte et très avant-gardiste de non-binarité, les guérillères publiés en 1969, une oeuvre littéraire fascinante – sans doute ma préférée de cette vidéo – à la croisée des chemins entre poésie, roman utopique et essai féministe.
Son autrice la française Monique Wittig, bien connue pour avoir été une des figures de proue de la pensée lesbienne mais aussi une précurseur des théories sur la fluidité des genres consacra toute sa vie à mettre en place un système de pensée et d’écriture permettant l’articulation de cette idée.
Dans ce livre, fou, halluciné, Wittig met en scène une communauté utopique de femmes désignées par le pronom « Elles », sortes d’amazones post 68 ardes – mouvement auquel Wittig elle même avait pris part – mettant en place une révolution qui vise à affranchir la société de l’ordre patriarcal.
« Elles disent qu’elles exposent leurs sexes afin que le soleil s’y réfléchisse comme dans un miroir. Elles disent qu’elles retiennent son éclat. Elles disent que les poils du pubis sont comme une toile d’araignée qui capture les rayons. »
Ce texte à la fois poétique, engagé est écrit de manière morcelé, sous la forme de plein de courts paragraphes, elle nous présente cette société, sa lutte, son oeuvre, ses inspirations sous toutes sortes d’aspect autant par ses actions guerrières sur le champ de bataille que dans le domaine de l’intellectuel avec la mise en place d’une nouvelle forme de langage qui serait un peu plus en faveur des femmes.
« Il a inventé ton histoire. Mais le temps vient où tu écrases le serpent sous ton pied, le temps vient où tu peux crier, dressée, pleine d’ardeur et de courage, le paradis est à l’ombre des épées. »
Pétri de références à des mythes plus ou moins anciens, d’ailleurs tous références en fin d’ouvrage, de sociétés matriarcales réelles ou imaginaires, les guérrillère dynamite également de nombreuses légendes masculinistes pour les réécrire à la faveur des femmes dans un jeu d’écriture absolument jubilatoire. Je pense par exemple au mythe de la toison d’or provenant à l’origine d’une peau de bélier mais qui devient, sous la plume de Wittig, une bonne grosse toison pubienne.
« La toison d’or est une des appellations qui a été donnée aux poils qui recouvrent le pubis. Quant aux quêtes des toisons d’or auxquelles certains mythes des temps anciens font allusion, elles disent qu’elles en
savent peu de chose. Elles disent que le fer à cheval qui est une représentation vulvaire a été longtemps considéré comme un porte-bonheur. »
Contrairement à Sargent dont le rivage des femmes demeurait un livre plutôt classique dans le sens d’hétéro-centré, Wittig qui avait fait son cheval de bataille, cette grande idée très novatrice à son époque, que l’hétérosexualité n’était pas une norme, pas un choix individuel, mais en fait une construction sociétale utilisée comme socle du patriarcat, place ce concept au coeur de son oeuvre. Elle estimait aussi que les notions de sexe, d’homme, de femme, n’existent pas de manière naturelle ou immanente, mais ne sont que des concepts visant à attribuer des rôles prédéfinis et ainsi soumettre plus efficacement ces dernières.
C’est en partant de cette idée révolutionnaire que Wittig a cherché à effacer de ses oeuvres littéraires les marqueurs de genre, le meilleur exemple étant dans les guérrillères avec le pronom « elles » désignant la communauté de femmes et accédant donc au domaine neutre, universel, par opposition au « ils » pronom masculin utilisé dans la langue française pour désigner un groupe de personne tant bien même qu’il ne comprendrait qu’un seul homme. Pour l’anecdote la traduction anglaise devint au grand regret de Wittig « the women » elle qui aurait préféré « they » pronom neutre n’ayant pas d’équivalent en langue française, le plus proche étant le pronom « on » non genré, lequel est d’ailleurs au centre de son livre le plus connu que je vous recommande toute autant « l’oppro x »
Wittig est donc une autrice qui a cherché à désosser la langue, naturellement tournée vers les hommes pour la ramener à quelque chose de neutre, elle qui déjà à son époque avait cerné le fait qu’un des piliers du patriarcat repose sur ce regard masculin implémenté en toute chose et qu’elle chercha à dynamiter. Une philosophie qui vous l’avez bien compris posa les jalons du langage inclusif utilisés de nos jours par certaines personnes.
Petite parenthèse personnelle : j’ai eu le grand regret d’avoir lu Wittig et ses guérillères que bien trop tard, en fait après la parution de mon roman medusa, et je n’ai pu m’empêcher de sourire en découvrant une sorte de filiation, entre les deux, un minuscule détail dans la manière dont le langage peut devenir une arme : dans la société dépeinte par mon livre, le féminin l’emporte une semaine sur deux par décret hyperdémoratique, et l’on doit donc dire « elles » pour un groupe même s’il ne comporte qu’une femme la moitié du temps.
Précisons que la philosophie de Wittig si elle eut à son époque dans les années 70 un succès assez modeste en France, notamment parce qu’en tant que lesbienne elle fut marginalisée par le MLF, mouvement dont elle avait contribué au développement et dont pn peut d’ailleurs voir dans les guérillères et la micro société utopique qu’il décrit, une transposition imaginaire et idéalisée. Idéalisée car Wittig n’obtint jamais ce qu’elle voulait de ce mouvement, lequel était miné par des clivages très marqués entre les féministes hétérosexuelles et lesbiennes. Peu de gens le savent mais c’est en partie à cause de cette pression des autres membres, que Wittig quitta la France et s’exhila pourrait ton dire aux états-unis où ses écrits furent bien mieux accueillis, favorisés par l’émergence des mouvements queers Wittig fut ainsi très admirée par nombre d’autrices lgbt américaines de cette époque, une époque je le rappelle où la féministe radicale Ti-Grace Atkinson, grand soutien de Valérie Solanas, écrivait que le féminisme est la théorie, le lesbianisme la pratique – une vision qui ne passait pas encore très bien en France.
Au final, Wittig s’installa aux états unis et y enseigna dans plusieurs universités, souvent comme professeure invitée, jusqu’à la fin de sa vie. Pour cette raison, les mouvement féministes radicaux américains contemporains sont très influencés par sa pensée et comme je vous le disais, l’écriture inclusive peut être vue comme directement influencée par sa philosophie – même si je ne suis pas certain que Wittig aurait beaucoup goûté le fait de rajouter systématiquement un e à la fin des mots – manière de féminiser la langue de manière outrancière au lieu de la rendre neutre – elle qui prônait justement la fin de la binarité de la langue.
SOEURS DANS LA GUERRE[ SOEURS DANS LA GUERRE]
Pour conclure cette vidéo sur une dernière oeuvre, j’aimerais faire un saut en avant avec « Soeurs dans la guerre » publié en 2007 par Sarah Hall et qui pourrait être la version romanesque des guérillères de Wittig comme vous a allez le voir.
C’est avant tout un bouquin qui a une particularité intéressante puisque c’est un des seuls qui me vient à cumuler deux choses : dystopie et contre utopie. Vous allez comprendre,
L’histoire se passe en angleterre – mais une angleterre dont la société a radicalement évolué des suites d’une crise planétaire majeure, mélange d’écologie de pénurie alimentaire, pétrolière, ça vous dit quelque chose ? qui cumulés ont contraint la société à se transformer pour y faire face – sauf qu’évidemment ce sont pas des changements très positifs ni enviables. En Angleterre par exemple le gouvernement a mis en place un contrôle des naissances contraignant chaque femme à porter une sorte de stérilet et la société s’est complètement ré-organisée pour participer à une sorte d’économie de crise. En clair tout le monde fait un job de merde pour des clopinettes et ne peut même plus avoir d’enfants.
L’histoire qui nous est racontée du point de vue d’une femme, qui se fait appeler « Soeur » et débute alors que celle-ci qui en a plus que ras le cul décide de quitter sa vie déprimante et son mari qu’elle n’aime plus pour rejoindre une communauté de femmes dont elle aurait entendu parler, vivant en autarcie dans une région reculée d’angleterre. Le premier tier du livre est consacré à son voyage jusqu’à cette sororité, rien de très original jusque là, mais là où ça devient intéressant c’est qu’en l’atteignant enfin notre héroine qui s’attendait à un accueil chaleureux va vite déchanter en découvrant un monde de femmes endurcies. Je vais pas vous raconter la suite pour pas vous spoiler mais disons que le portrait de cette communauté va devenir en fait le sujet du livre. Car il va s’agir un peu comme je vous le disais de l’opposition de deux sociétés antagonistes mais très contraignantes dans les deux cas et même pas toujours si différentes dans leur brutalité, en particulier avec une des figure centrales du bouquin, l’énigmatique femme à la tête de la sororité et qui a dû prendre des décisions radicales pour la survie de la petite bande. Et c’est justement là-dessus que le livre nous interroge jusqu’où est-on prêt à aller pour ses idéaux – et à quel moment au final est-ce que l’on devient identique voire pire à ceux que l’on combat et au système qu’on essaye d’abattre.
L’originalité du livre est de nous proposer une vue de l’intérieur de rêve de société brisé, déçu. La société dystopique qu’il dépeint n’a rien de très original en soi et on pourrait voir ce livre avec le contrôle des naissances imposé aux femmes comme une énième variation sur la servante écarlate mais celui-ci est beaucoup plus terre à terre et réaliste.
C’est un livre qui parle de l’échec, en l’occurrence : l’échec à créer une société non pas idéale et parfaite mais dont les problèmes de celle qu’on a fuit seraient absents. X est femme brisée non pas seulement par le monde patriarcal dans lequel elle a vu le jour, mais aussi, par l’utopie qu’elle n’est pas parvenue à enfanter et le livre qui sans trop vous en révéler est une lente description d’une communauté se radicalisant de plus en plus jusqu’à basculer dans la lutte armée pose au final cette question : jusqu’où on est prêt à aller quand il s’agit de mener un combat pour une cause fondamentalement juste ? Et à quel moment notre individualité se noie-t-elle dans la masse ?
C’est un petit roman, très simple, concis et dont je vous recommande la lecture car il parvient à la manière du rivage des femmes à exposer de manière claire une idée pourtant complexe. Il offre aussi l’avantage de faire une charnière entre la littérature féministe des années 70-80 et celle de notre époque post-metoo.
Je voulais aussi vous parler de ce livre juste après les guérillères car vous l’avez compris il pourrait en être une transposition moderne, sans doute elle même très inspirée du MFL – son, Sarah Hall étant très proche des mouvements lesbiens contemporains qui s’en réclament directement – mais ce qu’il y a d’intéressant, je l’ai découvert en écoutant une conférence universitaire de x à l’université de génève, c’est que cette sororité, le MFL était semble-t-il beaucoup moins soudée qu’on aurait voulu le faire croire avec notamment comme je vous le disais un peu plus tôt des divergences profondes entre membres de la sororité lesbiennes et hétérosexuelles – des aspects que l’on retrouve d’ailleurs sans rien vous spoiler dans soeurs dans la guerre.
En faisant mes recherches, j’apprends ainsi que les lesbiennes se méfiaient de cette notion de sororité, et de l’idée que toutes sont avant tout des femmes car pour elles, cela les renfermait trop dans un notion d’hétérosexualité et donc de proximité avec le patriarcat, ce qui fut d’ailleurs reproché à Sargent, certains ayant jugé le rivage des femmes trop hétéro centré. C’est peut-être de ce constat qu’est venue cette phrase célèbre de wittig « les lesbiennes ne sont pas des femmes »
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CONCLUSION[ CONCLUSION]
Cette vidéo est bien sûr très personnelle et en aucun cas exhaustive, ma vision se limite malgré moi je suppose à celle d’un homme, blanc, hétérosexuel et d’ailleurs plutôt hétérocentré, le texte original de cette vidéo faisait près de 80 pages et j’ai dû me résoudre à le couper de manière drastique pour me cantonner à la littérature féministe pré me-too, la littérature contemporaine fera l’objet d’une prochaine vidéo.
J’aimerais refermer celle-ci par une confession, celle que j’avais évoquée en début de vidéo : la deuxième raison pour laquelle j’ai passé autant de temps à lire et à l’écrire… Il s’agissait pour moi, suite à l’expérience désagréable que j’avais eu en montrant mon roman MEDUSA à cette fameuse amie, à décrypter sa mythologie, le déconstruire par un effet de rétro-ingénierie littéraire afin de mieux comprendre ce qui a porté son écriture.
En le corrigeant, au fil des années je me suis souvent interrogé sur le sens de tel ou détail sous lequel je croyais déceler un symbole, une dimension psychanalytique. Il très risqué je crois d’écrire un livre dans lequel vous sentez que votre inconscient finit par prendre le contrôle – vous pourriez révéler des choses secrètes, enfouies, voire, déplaisantes sur vous – or nous vivons une époque où le désir de ne surtout pas déplaire n’a jamais été aussi fort – c’est néanmoins le risque que j’ai couru, et j’aime à penser que c’est ce qui insuffle à MEDUSA une part de son mystère et si c’est bien loin d’être un livre parfait – j’ai fini par être assez heureux du résultat pour y planter un point final – c’est à dire, comme toute personne ayant un jour pris la plume, l’abandonner.
Merci de m’avoir écouté, bonne nuit gotham.


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