« Le Gentleman et la chasse d’eau » par Syd Vesper
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ÉPISODE 01
Kaito était ce qu’on appelle dans le jargon de l’aviation civile, un « passager modèle ». C’était ce type blotti côté fenêtre, le genre que l’on remarque à peine, que l’on entend encore moins, qui écoute avec attention les consignes de sécurité, conserve sa ceinture tout au long du vol et ce, jusqu’à l’arrêt complet de l’appareil. Mais par-dessus tout, Kaito était un passager modèle, car il mettait un point d’honneur à ne jamais quitter son siège. Il n’en avait pas besoin, et pour cause : Kaito ne se rendait jamais aux toilettes.
Cette forme d’abstinence lui avait été inspirée bien des années plus tôt, alors qu’il s’était mis à multiplier les allers-retours entre la France et le Japon pour le compte de la société qui l’employait. Plusieurs fois par mois, il lui fallait subir ces treize heures de vol, balloté parmi ces hordes de Français gesticulants qui abandonnaient leurs sièges à la moindre occasion pour rendre visite à d’autres passagers non moins turbulents, enquiquiner les hôtesses, ou pire encore : utiliser les toilettes. Son malaise était aggravé par le fait que sa compagnie lui réservait toujours des billets en classe Économique, et si Kaito s’en révoltait, il ne lui serait pas venu à l’idée de s’en plaindre. C’était ce que la compagnie avait décidé et il en serait ainsi. Kaito, en effet, était un gentleman et, qui plus est, un gentleman japonais.
Il lui avait donc fallu au fil de ses allers-retours trouver un moyen de se démarquer de cette masse vulgaire de voyageurs. Prouver qu’il était, contrairement à eux, un « passager modèle ». Cela ne s’était pas fait en un claquement de doigts, oh non. La transition avait été ardue, pleine de ratés et épuisante. Il lui avait fallu des années pour en atteindre la pleine maîtrise. Il avait commencé par mettre sa philosophie en pratique sur de modestes vols intérieurs — puis, ceux-ci n’avaient plus guère présenté de challenges et il s’était alors attaqué à ce qu’il considérait comme son Everest : ce fameux vol Paris-Tokyo qu’il empruntait une dizaine de fois par an. Kaito prenait les choses avec le plus grand sérieux et, tel un athlète professionnel, avait développé une diététique, s’interdisant tout aliment solide seize heures avant le décollage et s’accordant tout juste le droit de tremper sa langue dans un verre d’eau, et c’était ainsi qu’à l’âge de 40 ans, à force de rigueur, il avait atteint son objectif ultime. Il était devenu LE passager idéal ; celui qui ne quitte jamais son fauteuil. Un simple corps, un bagage docile, une masse inerte que l’on charrie d’un point à un autre du globe.
Pour toutes ces raisons, ce lundi 18 février, à 10 h, vol AF186 à destination de Tokyo, assis côté fenêtre, à la place 38K, dans son siège porte-bonheur, celui qu’il réservait systématiquement, Kaito transpirait à grosses gouttes dans son costume Azabu Tailor. Il se maudissait. Car Kaito avait commis un « péché d’orgueil ».
Les faits avaient eu lieu la veille avec des clients français. Ceux-ci avaient insisté pour l’entraîner, dans le « meilleur restaurant de cuisine fusion franco-japonaise du quartier de l’Opéra », une proposition qui avait fortement embarrassé Kaito à la veille de son vol de retour et des 13 h d’abstinence qui se profilaient à l’horizon. Mais Kaito, nous l’avons dit, était un gentleman ; il n’était donc pas question de manquer au protocole. Docilement, il les avait suivis et une fois sur place, alors que des mets exquis défilaient sous ses yeux, Kaito, aidé par la boisson, s’était peu à peu relâché, songeant qu’il était après tout parvenu à la pleine maîtrise de son art et qu’une petite incartade ne l’impressionnait plus. De plus en plus ivre au fil de la soirée, il s’était repu de cette délicieuse nourriture charriée par une petite serveuse non moins appétissante. Il s’était empiffré, il lui fallait l’admettre, se réconfortant à chaque bouchée en songeant que cela ne ferait qu’ajouter un peu de « piment » dans son épreuve de foi du lendemain.
Oh comme il s’en mordait les doigts à présent.
Kaito remua sur son siège en sentant ses entrailles se tordre. Pour couronner le tout, moins de quinze minutes après le décollage, ses voisins de rangée s’étaient endormis et ronflaient à présent l’un contre l’autre.
L’avion était maintenant en vol depuis trente minutes et notre gentleman avait eu beau feuilleter un article détaillant la préparation rituelle des sushis par le célèbre chef Masaharu Morimoto, entrepris de regarder un film, ouvert un petit volume compilant des peintures de Zao Wou-Ki, dont la contemplation l’aidait à faire le vide et ne plus penser à son envie dévorante, astuce à laquelle il n’avait recours en général que dans la dernière ligne droite de son voyage, rien n’y faisait, et ses pensées revenaient sans cesse à la sordide réalité qu’il allait lui falloir se vider les entrailles, comme disaient les jeunes « ASAP ». Sa longue expérience lui indiquait qu’il pourrait bien se retenir encore quelques heures. Mais treize ? Cela semblait impossible. Il lui fallait s’y résoudre : Kaito allait perdre son titre de passager modèle.
C’est donc ainsi qu’à 10 h 12, tel un joueur d’échecs s’admettant vaincu par avance, Kaito réveilla ses voisins de rangée, deux Français qui grommelèrent en se tassant au fond de leur siège comme le font les « mauvais passagers », le contraignant à déployer des trésors de souplesse pour ne pas leur écraser les pieds. Pire : en remontant cette allée interminable en direction des toilettes les plus proches, il sentit la honte s’abattre, les regards des autres voyageurs lui épousseter le dos avec désapprobation, lui qui d’ordinaire surveillait toujours après le décollage les premiers passagers à s’y rendre, jugeant avec mépris leur manque de prévoyance. Or, ce lundi 18 février, ce passager, c’était lui.
Mais c’est alors qu’en s’approchant, de la zone de service séparant la classe Éco de la Première, son attention fut attirée par quelque chose. Quelque chose d’inhabituel. Il remarqua que le rideau avait été tiré. Des silhouettes, assez nombreuses, semble-t-il, s’agitaient derrière, chuchotant des mots qu’il ne parvenait à entendre à cause du bruit des réacteurs. Intrigué, il s’approcha jusqu’à effleurer le rideau qu’il hésita à tirer. Puis, il se rappela qu’il était désormais un autre homme. Kaito n’était plus le passager modèle qu’il avait été jadis et l’ouvrit donc d’un geste sec avant de se glisser dans la zone de service d’un pas assuré, comme n’importe lequel de ces voyageurs français sans gêne.
À son entrée, le petit groupe d’hôtesses qui se tenait là, curieusement agglutiné dans un recoin, sursauta en se tournant d’un bloc comme des enfants surpris en train de mijoter un sale coup.
Kaito fronça les sourcils à la vue de leurs petites mains plaquées contre la paroi de l’appareil, palpant le plastique de façon singulière, mais il n’eut pas le temps de s’interroger davantage, car l’une des hôtesses, qui devait être la chef de cabine compte tenu de son âge et de sa posture plus assurée, se précipita pour lui chuchoter dans un japonais étonnamment impeccable qu’il y avait un « problème ». « Marlène » — c’était son nom à en croire la petite plaque qu’elle arborait sur la poitrine — s’approcha, violant presque son espace intime, près, trop près, anormalement proche, et Kaito eut l’étrange intuition qu’elle tentait avec son corps, ce buste rebondi sous son étroit tailleur, ses longues jambes encore galbées pour une femme de son âge — la cinquantaine supputait-il —, de lui dissimuler quelque chose.
« J’ai besoin d’utiliser les toilettes », avoua-t-il.
Derrière la chef de cabine, le reste des hôtesses observait la scène avec une gêne visible. Et c’est alors seulement que Kaito s’en aperçut. Un détail qu’il lui fallut un peu plus d’une seconde pour conscientiser. Ce mur devant lequel la petite troupe s’agitait, il n’aurait pas dû être là — ou plutôt il aurait dû y avoir autre chose à la place. Kaito ne connaissait rien aux avions, mais il avait pris ce vol un si grand nombre de fois qu’il aurait pu s’orienter dans l’appareil les yeux fermés. Or, il en était certain, ici aurait dû se tenir ce petit espace malodorant où il ne se rendait plus depuis des lustres. Oh oui, il en était certain : ici auraient dû se trouver les toilettes. Mais à la place, il n’y avait qu’un mur. Une cloison de plastique désespérément lisse. Il entrouvrit les lèvres, mais la chef de cabine le stoppa net en tirant le rideau pour les couper du reste des passagers dont certains, interloqués par l’étrange conciliabule qui se tenait là, commençaient à tendre le cou.
« Nous avons un problème, souffla-t-elle en se penchant vers lui. Les toilettes ont disparu. »
Kaito cilla, perplexe, croyant d’abord à une mésentente due à la barrière de langue. Il ne comprenait pas par quelle magie, les chiottes de ce foutu aéroplane avaient pu se volatiliser, mais à dire vrai, il s’en fichait pas mal. La seule chose qui lui importait en cette seconde précise était ce rappel à l’ordre brutal : cette situation qu’il avait aussitôt interprétée comme un signal cosmique, lui qui une minute plus tôt était sur le point de céder à l’appel de ses entrailles et foutre en l’air tout ce pour quoi il avait œuvré si durement ces dernières années.
L’instant d’après, lorsque la porte du poste de pilotage s’était ouverte et qu’un vieux bonhomme, en fait le commandant de bord — un certain Jean-Michel, d’après son insigne — s’était avancé, Kaito qui ne comprenait pas un mot de français n’avait eu aucun mal à prendre la mesure de la situation. Mais plus important que tout : lorsque les regards du personnel de bord s’étaient posés sur lui, le seul passager à être au fait de la situation, il avait senti une pointe d’excitation lui tisonner les entrailles. Oh, certes sa vessie le brûlait, mais il n’avait point cédé. Pas encore. Il était redevenu — pour l’instant du moins — un passager modèle, et pour une fois il allait pouvoir le prouver au reste de l’appareil, un avion chargé de Français gesticulants qui n’avaient rien de passagers idéals et qui, sans son entraînement, ne parviendrait jamais à se retenir tout au long d’un vol de treize heures. Oh oui, c’était un signe du destin, il le comprenait maintenant : le test ultime après des années à avoir laissé rouiller son sabre dans son fourreau. Kaito se frotta les mains : ce vol s’annonçait bien plus excitant que prévu.
***
ÉPISODE 02
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Le commandant Jean-Michel Discrétion avait fait toute sa carrière dans l’aviation civile. Trente‑cinq années au total dont cinq en tant que second et tout le reste, c’est à dire trente, en tant que commandant de bord. Il avait même été à un moment le plus jeune pilote de toute l’histoire de la compagnie, cela à une époque où « piloter un avion était autre chose que pianoter sur un ordinateur », se disait-il avec philosophie en lorgnant sur l’énergumène assis à sa droite, son « copilote », ce jeune type qui allait consacrer les treize heures de vol à parcourir d’un œil vide les cadrans. C’était l’informatique qui prenait désormais toutes les décisions. L’IA remplacerait bientôt les pilotes et Jean-Michel s’estimait heureux que sa carrière touche à sa fin. Car ce lundi 18 février, il avait entamé son dernier vol, le 5623ème d’une carrière sans accroc, c’est-à-dire sans retard ni le moindre incident à signaler. Sa retraite n’était plus qu’à 10 000 km et, lorsqu’il poserait le pied à Tokyo, il ne serait plus le même homme. Un repos bien mérité l’attendait là-bas, au « pays du Soleil-Levant » comme on l’appelait dans les bandes dessinées de son enfance. Jean-Michel avait eu beau accomplir cette liaison à 627 reprises (il l’avait vérifié dans ses petites fiches qu’il rangeait avec grand soin dans le deuxième tiroir de son bureau), il n’avait jamais visité le pays à proprement parler. En fait il ne s’était même jamais éloigné à plus de 20 km de l’aéroport, c’est-à-dire de l’hôtel où il logeait ainsi que le reste du staff. Tout juste s’était-il aventuré, une fois, jusqu’au marché aux poissons de Tsukiji, et encore, c’était il y a plus de 20 ans, avant qu’il ne soit délocalisé dans le sud-est de Tokyo et ne devienne qu’une simple attraction touristique. Un fait d’armes dont Jean-Michel s’enorgueillissait, clamant dans les dîners qu’il faisait partie des derniers Occidentaux à avoir pu apprécier « l’atmosphère authentique des ventes en gros au petit matin, sur le port », histoire qu’il aimait raconter parce qu’elle lui donnait, trouvait-il, de faux airs de Corto Maltese.
Mais ce séjour au Japon serait vraisemblablement son dernier et Jean-Michel comptait bien cette fois « respirer l’encens des temples », « se frayer un chemin dans la foule du carrefour de Shibuya », faire tout ce que lui recommandait cette brochure touristique qu’il avait emportée. Oh oui, il irait « admirer la vue depuis la Tokyo Skytree », « déguster sur le pouce des brochettes yakitori dans les fumerolles des ruelles d’Omoide Yokochō », faire un tour à Shinjuku, le quartier chaud, là où — de ce qu’il avait entendu dire, de jeunes femmes déguisées en personnages de « manga » abondaient. Ses mains se resserrèrent sur les commandes et une bouffée d’émotion le saisit, aussitôt chassée par une idée beaucoup plus sombre. Un certain malaise qui avait pris forme aussitôt l’avion en l’air ; quelque chose avait irrité Jean-Michel : le fait qu’au moment des consignes de sécurité, Marlène, l’hôtesse — enfin la « chef de cabine » n’avait point annoncé aux voyageurs qu’il s’agissait de son ultime vol. Il s’était rasséréné en songeant qu’il s’agissait peut-être là d’une convention — un moyen de ne pas leur porter la poisse. Oui, il refusait de s’inquiéter plus que ça ; Marlène était une femme intelligente, du moins assez pour avoir su apprendre une langue aussi complexe que le chinois, avec tous ces caractères étranges (pour ne pas dire louches) et qui, aux yeux de Jean-Michel, semblaient tout droit débarqués d’une autre planète. Non, Marlène allait à coup sûr faire mention de son ultime vol à un moment ou à un autre. Sans doute à l’atterrissage. Ce serait même le moment idéal ; il y aurait peut-être des applaudissements, comme cela arrivait après les vols houleux, et ils viendraient couronner ces 35 années de carrière irréprochables. Oui, se rassura Jean-Michel : Marlène était ce qu’on appelle dans le jargon des aviateurs une « ceinture bien attachée », autrement dit « une bonne pro » ; elle ferait forcément l’annonce après l’atterrissage.
Pour cette raison donc, lorsqu’elle était entrée dans le poste de pilotage, seize minutes après le décollage et que, lui jetant un œil par-dessus son épaule, le commandant s’était heurté à un visage défait, il avait deviné que quelque chose d’anormal se tramait.
« Vous… vous allez croire que je me fiche de vous commandant, mais nous avons un souci en cabine…
— Déjà ? Laissez-moi deviner… Des écos ivres morts ?
— Non, c’est… étrange… vous allez rire, mais il s’agit des… toilettes.
— Les toilettes ? Elles sont encore bouchées ? Mais nous n’avons décollé qu’il y a 15 minutes, bon sang !
— Non, Commandant, les toilettes… elles ne sont pas là. »
Jean-Michel fronça les sourcils, cherchant à déceler la plaisanterie parmi les rides de son visage, un visage, songeait-il, toujours assez joli pour une femme de son âge, cinquante ans tout de même, d’après ses petites fiches.
« Comment ça, qu’est-ce que vous me racontez, Marlène ?
— Elles ont disparu, commandant.
— La porte est bloquée ?
— Non… elles ne sont tout simplement pas là. Enfin, il vaudrait peut-être mieux que vous constatiez par vous-même. »
Jean-Michel quitta son siège en grommelant. Laisser les commandes à son second ne lui plaisait guère ; c’était après tout son ultime vol : 35 années sans le moindre pépin, et bien sûr, il allait falloir que les emmerdes affluent maintenant, dans sa dernière ligne droite ! À l’extérieur le rideau avait été tiré, coupant cette partie de l’appareil des passagers de la Business. Mais plus étrange encore, trouva Jean-Michel était ce petit groupe d’hôtesses parcourant de leurs mains manucurées un pan de la cloison, à l’endroit même où auraient dû se trouver les chiottes. Elles s’écartèrent, le laissant à son tour palper la surface de plastique gris. Il ouvrit la bouche pour dire un truc lorsque Marlène qui se tenait — il le remarqua seulement — à côté d’un type en costume, un Chinois, le seul passager présent avec eux, lui glissa à voix basse que le « souci » était exactement le même avec les autres toilettes, partout dans l’appareil. Il y eut un silence puis l’une des hôtesses, Rosalia, si Jean-Michel se souvenait bien de son nom, lança d’une voix hésitante :
« Est-ce qu’il est possible que, euh… ce soit un modèle d’avion sans toilettes ?
— Aucun avion commercial de cette taille ne vole sans toilettes, Manuela… et… doucement, commandant ! s’empressa d’ajouter Marlène lorsque d’un geste sec Jean-Michel se mit à tambouriner sur la cloison. Il ne faut pas attirer l’attention des passagers !
— Pas attirer l’attention des passagers ? grinça-t-il.
— J’ai donné pour consigne que l’on tire les rideaux. Cela devrait les retenir encore une grosse trentaine de minutes… »
— Mais bon Dieu c’est un vol de treize heures, Marlène !
— Mais nous allons trouvé une solution, n’est-ce pas ? »
Jean-Michel recula d’un pas, dévisageant son ombre sur la cloison blanche.
« J’ai… j’ai besoin de réfléchir. Essayez de les retenir le plus longtemps possible. Nous n’avons pas besoin d’une panique générale, dit-il en glissant un œil au passager chinois.
— Il sait, lui confirma la chef de cabine. C’est le seul pour le moment.
— Le passager zéro… Dites-lui de retourner à sa place et surtout, de garder le silence sur notre affaire. »
Marlène s’empressa de lui traduire, mais, à peine Jean-Michel avait-il tourné le dos qu’il entendit le salaryman baragouiner un truc.
« Il dit qu’il veut bien, mais à condition d’être surclassé, commandant. »
Et comme pour appuyer la chose, le chinois chuchota un mot unique avec un accent que Jean-Michel jugea méprisable : « Business. »
Il ferma les yeux. Ce maudit « passager zéro », il l’avait compris, allait être une source d’emmerdes. C’était un malin et il distinguait bien dans ce regard, derrière ces prunelles aussi noires que des punaises enfoncées dans ses orbites, cette flamme perverse de salaryman aux airs faussement respectables.
« Il n’y a plus de place en Business, vous le savez bien, Marlène. »
Le Chinois répondit un truc qu’elle s’empressa de traduire :
« Il demande à quel point vous tenez à ce que notre petit secret reste bien gardé.
— Bon, amenez-le en Première ! et c’est ma dernière offre ! »
Le salaryman eut un sourire en coin et Jean-Michel put enfin se réfugier dans le poste de pilotage, ramenant les battements de son cœur à un rythme acceptable pour un homme de son âge. Cela fait, il se tourna vers son second :
« Hassan, vous qui êtes sorti de l’école de l’air il y a peu, un long courrier sans chiottes ça vous dit quelque chose ?
— Non, commandant… Peut-être une nouvelle politique environnementale ? »
Et Jean-Michel, bien que la plaisanterie ne l’amusa pas du tout, s’efforça d’émettre un rire grinçant.
*
La vie de Marlène, chef de cabine, était un chaos inversement proportionnel au calme et à la discipline qu’elle imposait sur « ses vols » comme elle les appelait.
Dès ses jeunes années, elle avait aimé parcourir les allées interminables de l’appareil, défiler entre les rangées de sièges, se pencher pour relever d’un petit geste autoritaire les tablettes, glissant aux hommes un regard sévère qui égratignait à peine leur sourire en coin, comme des enfants trop heureux de s’être attiré l’attention maternelle.
Mais surtout, elle avait gardé cette merveilleuse sensation au creux du ventre lorsque, s’emparant du micro, le silence tombait comme par magie dans l’appareil. Plus une âme ne pipait mot, l’observant avec fascination telle une créature merveilleuse jaillie d’un songe, pendu à ses lèvres, buvant ses mots, les hommes en particulier ; elle aimait observer leurs visages, leurs yeux aller et venir sur son corps. Les passagers japonais étaient toujours les plus attentifs — encore qu’elle percevait sous leur attitude quelque chose d’artificiel, une rectitude morale qu’elle devinait factice avec ce petit faisceau lubrique dont elle sentait la morsure. En articulant dans leur langue des phrases telles que « en cas de dépressurisation de l’appareil… » elle jouissait de ce bref moment où l’admiration se substituait à ce petit éclat salace. Une pulsion qu’elle avait appris à détourner à son avantage.
Mais il y avait eu un tournant, son pouvoir s’était amenuisé lorsque les consignes de sécurité étaient devenues des messages préenregistrés — la voix d’une connasse qu’elle ne connaissait ni d’Eve ni d’Adam, intermittente du spectacle sans doute, payée une misère pour enregistrer des heures de conneries. Cela lui avait fait perdre un peu de son pouvoir, sans parler du fait que le temps avait fait son œuvre et que Marlène n’était plus aussi jeune, du haut de ses 50 ans, qu’elle avait d’ailleurs depuis maintenant presque 36 mois. Ses joues s’étaient craquelées de rides, ses seins s’étaient affaissés. Seules ses jambes toujours galbées lui concédaient encore quelque pouvoir de séduction, cette magie qu’elle avait détenue le temps d’un clin d’œil, bien des années plus tôt.
Au fil des vols, elle avait dû apprendre à déchiffrer les gens ; les passagers qui risquaient de poser problème — ceux à qui il ne fallait pas verser trop d’alcool, elle se targuait d’être devenue une experte en comportements humains. Par exemple, elle avait bien remarqué ce japonais qui empruntait ce vol une fois par mois à la même place, côté hublot. Kaito, d’après le registre des passagers. Il prenait toujours soin d’ôter ses écouteurs quand elle donnait ses indications. C’était un véritable gentleman. Un type fiable, sérieux, le genre qu’il lui aurait fallu dans sa vie.
En pénétrant dans le poste de pilotage, le Commandant et son second qui étaient occupés pour l’un à feuilleter un épais classeur et pour l’autre, une tablette électronique, c’est à dire les notices de l’appareil, sursautèrent comme deux adolescents pris à fumer dans leur chambre et Marlène ne put réprimer un sourire en coin.
« Du nouveau ? lança-t-elle en posant une main sur le fauteuil de Jean-Michel, ce qui, elle le savait, avait le don de l’irriter.
— Nous sommes en train de jeter un œil à l’EFB et au QRH, dit-il en haussant les sourcils comme si ces abréviations pouvaient signifier quelque chose pour une simple hôtesse de l’air.
— Il y a des infos sur les procédures à suivre en cas de mauvaises odeurs, de fumées suspectes, de problème d’évacuation, et cetera, ajouta Hassan. Mais rien sur un problème de “toilettes absentes”.
— Vous l’avez bien écrit ? interrogea Marlène.
— Ce n’est pas parce que je suis d’origines marocaines que je ne sais pas le français répondit-il avec humour.
— Je… je ne disais pas ça comme ça, s’empressa-t-elle d’ajouter en se mordant la lèvre.
— A-B-S-E-N-T-E, lut Jean-Michel en se penchant sur la tablette. Vous auriez pu mettre un “s” à la fin, mais je ne crois pas que ça change grand-chose…
— Peut-être qu’il faut l’écrire différemment sinon l’iPad ne trouvera rien, suggéra Marlène.
— Ce n’est pas un iPad, s’agaça le commandant. Bon, euh, et oui, Hassan, essayez un autre mot… “inexistante” par exemple. Avec un “s” à la fin.
— Rien.
— Et “invisibles” ?
— Nous ne sommes pas dans un roman de science-fiction, ma petite Marlène.
— Commandant, soupira Hassan. Nous devrions appeler le dispatch, ils nous passeront…
— Et Pourquoi pas un MAYDAY tant que vous y êtes ? Avant de rameuter tout le monde réfléchissons un peu !
— Et si nous demandions à l’IA ?
— L’IA ? fit Jean-Michel avec méfiance.
— Ces trucs ont toujours réponse à tout, commandant.
— Je vous le confirme, renchérit Marlène, l’autre jour nous cherchions un bon restaurant thaï avec…
— Bon, mais euh, quoi l’IA… vous allez juste lui poser la question comme ça à votre machin ? tergiversa Jean-Michel qui — il lui fallait bien se l’admettre n’avait pas la moindre idée de comment utiliser ce “machin”.
— Oui. J’en ai une d’installée sur mon téléphone.
— Bon bon d’accord allez-y, posez-lui la question à votre truc…
— Mais il y a un problème
— Tiens donc…
— Il me faut une connexion.
— Utilisez le wifi de l’appareil.
— Il est payant… Marlène, vous n’avez pas les codes ?
— Je vais demander aux hôtesses, dit-elle en s’éclipsant de la cabine pour revenir quelques secondes plus tard avec une jeune collègue qui confirma qu’aucun membre du staff ne les avait.
— Sûrement une mesure de la compagnie pour que vous ne passiez pas tout le vol sur vos portables, dit Jean-Michel d’un air sévère.
— Et si nous utilisions le réseau mobile ? demanda la jeune femme. Nous sommes après tout encore au-dessus de l’Europe donc pas de hors forfait !
— On ne capte pas dans un avion ! la coupa Jean-Michel. C’est votre premier vol, ma petite ?
— Et si l’on perdait un peu d’altitude, nous pourrions avoir du réseau un peu plus bas ?
— Je ne peux pas descendre comme ça, sans raison !
— Et si vous faisiez semblant qu’il y a un trou d’air ?
— Et si vous arrêtiez de dire des âneries ? »
La petite hôtesse se tut.
« Et la liaison SATCOM, commandant ?
— Enfin, Marlène, c’est pour les messages importants ! Ce n’est pas pour surfer sur le web !
— Dans ce cas, je crains que nous n’ayons d’autre solution… Il faut appeler le MCC.
— Mais enfin ils vont nous prendre pour des fous ! s’exclama Jean-Michel dont l’irritation commençait à se faire sentir. Bon écoutez, vous l’ignorez peut-être mais c’est mon dernier vol avant la retraite ! et il est hors de question que ma carrière soit entachée par des histoires de… de… de chiottes ! …Crotte à la fin !
— Il me vient une idée, glissa Hassan, pourquoi ne pas leur poser la question indirectement ? Au lieu de dire que les toilettes ont disparu vous pourriez la jouer en finesse en les interrogeant sur l’entretien de l’appareil… si la purge de la fosse septique a bien été effectuée, et cetera.
— Mais la question n’aura pas l’air, euh… bizarre ?
— Pas si vous évoquez la chose en parlant juste d’une “odeur suspecte”. »
L’idée, si elle était ingénieuse — il lui fallait bien l’admettre — ennuyait Jean-Michel, car elle induisait de mentir à la compagnie. Invoquer ce prétexte d’une « odeur » ne ferait que leur cacher délibérément la situation. Après quelques secondes de réflexions, il trouva néanmoins une parade à ce problème :
« Bonne remarque, Hassan. Je vais continuer de piloter comme si de rien n’était et vous allez les appeler, entendu ? »
*
Assis confortablement dans son fauteuil de Première classe, Kaito était furieux. Furieux contre ce type grisonnant que la boniche d’hôtesse avait appelé « Commandant ». Et pour cause : il lui avait menti. Lorsque Kaïto avait voulu monnayer le plus honnêtement du monde sa discrétion, rapport à leur petit « pépin » de toilette, et demandé à être surclassé en Business, celui-ci lui avait menti en pleine face, rétorquant qu’elle était « pleine ». Or, Kaïto l’apercevait bien, dressé là, dans sa ligne de mire, quatre ou cinq rangées plus loin, derrière le rideau légèrement entrouvert de la Business : cet immense fauteuil vide, le petit plaid délicatement enroulé, ce grand écran amovible, la petite alcôve pour étirer ses jambes, et enfin le siège qui semblait le provoquer en sifflant : « Viens te blottir entre mes accoudoirs. » Mais pire que tout : juste à côté, dormait à poings fermés ce qui aurait pu être ses voisins. Un jeune couple entre vingt-deux et vingt-quatre ans estima Kaito. Ils étaient lovés l’un contre l’autre dans ce petit nid d’amour provisoire, la tête de la jeune femme posée sur l’épaule bien sculptée du jeune homme. À leurs vêtements amples, de mauvaise qualité, mais de grande marque, déformés par les deux ou trois tailles de trop, Kaito supputa qu’il devait s’agir d’« influenceurs », mais aussi parce qu’il les avait bien remarqués, un peu plus tôt, au duty free de l’aéroport, en train de faire une story — ou quel que soit le nom qu’il donnait à ces conneries de trucs qu’ils bricolaient sur leur téléphone. Et en effet le jeune homme avait bien la tête d’un de ces petits mecs que le gentleman voyait défiler sur TikTok et dont les vidéos commençaient presque toujours pas « je te donne trois trucs pour… ». Kaïto ne pouvait détacher son regard du visage angélique de la jeune femme. Elle lui faisait penser à ce modèle qu’il avait admiré la veille dans ce JAV acheté sur l’internet de son hôtel. En se concentrant fort il parvenait à projeter son visage sur le corps de l’actrice. Oh que oui Kaïto avait beaucoup d’imagination et, alors qu’il faisait semblant de feuilleter un magazine, lorgnant sur elle par-dessus le papier glacé, il n’avait aucun mal à imaginer le jeune éphèbe la tringlant chaque soir dans leur petit appartement parisien au plancher grinçant, dans un modeste lit queen size paré d’une literie médiocre. Kaïto était jaloux, il lui fallait bien se l’admettre, envieux en s’imaginant une si jolie petite poupée lécher la queue d’un si beau mec. Kaïto s’agita sur son siège, gêné par l’étroitesse de son pantalon de costume et la grosseur qui commençait à lui plomber le bas-ventre. Il glissa un œil à son voisin qui l’avait à peine salué lorsqu’il s’était assis. Le type suivait à présent d’un œil vide un film qui devait être américain, songea-t-il, car il y avait « beaucoup de noirs dedans ». Son estomac gargouilla et il se tassa sur son siège, contractant son bas ventre, un exercice qu’il n’avait plus pratiqué depuis longtemps. Il se sentait acculé. Puis son regard glissa de nouveau vers la Business et un sourire s’étala sur son visage. Il imagina la réaction de cette jeune femme à la vessie minuscule lorsque, se réveillant — ce qui ne manquerait pas d’arriver à un moment ou à un autre, elle apprendrait la nouvelle de ces toilettes « absentes » et devrait tout retenir à l’intérieur d’elle. Cette pensée l’excitait au plus haut point ; toutes ces choses, ces matières stagnant dans ses entrailles. Ses propres intestins émirent un autre gargouillis, mais Kaito se rasséréna : il avait encore la maîtrise de la situation, il avait été au feu et en avait vu d’autres… comme cette fois, il y a deux ans lorsqu’il avait mal digéré ce fichu cheeseburger sottement acheté la veille. Il était parvenu à survivre aux treize heures de vol sans « dégâts majeurs ». Mais les autres passagers eux, n’avaient point son degré de maîtrise. Et certainement pas cette petite chose somnolant dans le fauteuil à quelques rangées de lui. Kaito s’en frottait les mains par avance. Le spectacle allait être de toute beauté. Du moins si ces imbéciles de Français planqués dans la cabine — car Kaito avait bien remarqué leurs allées venues — ne sortaient pas une solution miracle du chapeau — et il n’en voyait aucune, il avait touché le mur de lui-même : rien qu’une cloison. Il ne s’expliquait pas cette absence, et à dire vrai, il s’en fichait, ça n’était pas son affaire, mais celle du personnel de bord.
S’il lui avait fallu y réfléchir, un détail néanmoins lui revenait en mémoire, et cela impliquait ce jeune couple justement, car oui, Kaito se souvenait bien, à son entrée dans l’appareil les avoir vus débouler, en retard comme les jeunes le sont toujours, et s’effondrer dans leurs fauteuils en s’esclaffant avec cette nonchalance dont la jeunesse est prodigue. Il se rappelait maintenant d’un détail, alors que le reste des passagers continuaient de prendre place, il se souvenait les avoir vus disparaître quelques minutes, peu avant le décollage, dans ce qu’il soupçonnait être les toilettes, justement. Qu’avaient-ils bien pu y faire ? Une fois encore l’imagination du gentleman s’emballa. Et Kaito en avait beaucoup. Or, le petit film à tendance pornographique qu’il avait en tête se muait peu à peu en une sorte de thriller, et dans son film, il se demandait si la « disparition » des toilettes avait quelque chose à voir avec ce bref moment d’absence des tourtereaux.
Oh oui, Kaito avait hâte de connaître la suite de l’histoire.
Pour cette raison, lorsque son voisin retira son casque et demanda en anglais :
« Vous savez ce qui se passe avec les chiottes ? Elles sont marquées occupées depuis le décollage. » …Kaito lui répondit avec un sourire en coin :
« Vous n’allez pas croire ce que je vais vous raconter, mon bon Monsieur… »
***
ÉPISODE 03
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« Alors ? demanda Marlène.
— Ça sonne, répondit le second.
— Mais avec qui parliez-vous à l’instant ?
— C’était le dispatch commandant, ils vont me passer le MCC qui va m’aiguiller sur leur expert. Enfin… quelqu’un qui pourra nous répondre au sujet des, euh… toilettes.
— Qu’est-ce que c’est long ! Heureusement que nous n’avons pas un moteur en feu… »
Un grésillement retentit.
« Maintenance Center Control à vol AF186, vous me recevez ?
— Vol AF186 à MCC, je vous reçois 5/5.
— Vous avez pris contact pour un problème de… “toilettes” ? C’est bien ça ? »
Le second déglutit.
« Affirmatif.
— J’ai la fiche du ground handler sous les yeux ; d’après mes informations, tous les turnarounds ont été effectués avant le décollage. »
— Les euh… turnarounds ? Répéta-t-il, incrédule.
— Les routines d’entretien sanitaire de l’appareil, si vous préférez.
— Les euh… techniciens n’ont rien signalé de particulier ?
— Rien d’anormal non. Je suis en train de parcourir la fiche et tout est coché : les stocks de papiers toilette ont été refaits à 8 h 30 c’est-à-dire 1 h avant votre décollage, pareil pour les niveaux de savon, et bien sûr, la purge du waste tank par le truck. »
— Le, euh… truck ?
Il y eut un bref silence au bout de la ligne.
— Le camion à merde — si vous préférez. La purge des eaux noires a été effectuée à 8 h 45, les gars de la maintenance n’ont rien indiqué d’anormal… la fosse était tout ce qu’il a de plus normal. Je vous le lis tel que c’est écrit, « normal ». Pourquoi ? Vous avez un problème à signaler AF186 ?
— Pour être tout à fait honnête, MCC, nous avons…
Mais le commandant l’interrompit avant qu’il n’ait eu le temps d’achever sa phrase :
— MCC, ici le commandant de bord, non rien de grave à signaler. Juste, euh… une drôle d’odeur… vous savez… a strange flavor… a smell inside, but nothing too bad. Over. »
Et Jean-Michel, une veine battant à son front, raccrocha sous le regard stupéfait du reste de l’équipage.
« 35 années », songeait-il. Et c’était aujourd’hui, sur son dernier vol, que les emmerdes allaient débouler. Marlène voulut dire quelque chose, mais une de ses collègues pénétra au même moment dans le cockpit.
« Commandant, ça commence à s’agiter derrière. Certaines personnes aimeraient, euh, enfin vous savez… utiliser les toilettes.
— Fais chier. Je ne sais pas… dites-leur que nous avons un problème de chasse d’eau ! Et bon sang arrêtez de leur filer à boire ! Sortez les chariots comme si vous alliez distribuer de la nourriture, et servez-vous-en pour bloquer les allées. Il faut éviter que la rumeur se propage !
— Mais c’est un Paris-Tokyo, Commandant ! 13 h de vol !
— Comme si je ne le savais pas, Marlène !
— Elle a raison, renchérit Hassan. Il y a 309 passagers à bord. D’après les statistiques de l’IATA, pour un vol de cette durée, chaque passager se lève en moyenne quatre fois pour la petite commission, et…
— Tiens donc, Hassan, votre machin d’IA refonctionne, maintenant ?
— Non c’est un truc que j’ai lu ; cela correspond à environ 1200 jets, c’est-à-dire, environ 360 litres de…
— J’ai compris, j’ai compris ! susurra le commandant.
— Et nous n’avons pas parlé du pire, hasarda une hôtesse.
— Le cas numéro deux…
— … Un passager sur trois en moyenne, compléta Hassan. Et je n’ai pas compté l’équipage. »
Il y eut un silence
« Je crains que nous n’ayons pas le choix commandant, il faut contacter l’ATC et demander un reroutage.
— Et pour quel motif, Marlène ? « Nos chiottes ont disparu, vous ne les auriez pas vues traîner sur le tarmac à Charles de Gaulle !? Cela fait 35 ans que je vole !35 années sans la moindre tâche ! Il est hors de question que je ternisse ma carrière avec un vol classé “incident sanitaire” ! Je refuse d’être la risée de l’aviation civile en restant dans les mémoires comme LE pilote qui a dû faire demi-tour pour un problème de… euh… de merde ! Crotte à la fin !
— Commandant, soyez raisonnable, j’ai peur que les passagers ne l’entendent pas de cette oreille !
— Cela va vite devenir une question de vessie plutôt que d’honneur ! Renchérit le second.
— Écoutez-moi bien, tous : aucun de mes vols n’a jamais accusé le moindre retard et je peux vous assurer que ça n’arrivera pas sur le dernier ! Nous atteindrons Tokyo-Haneda à l’heure, même trempés et puants ! »
Les membres d’équipage fuirent son regard, un calme de tombeau régnait dans la cabine. Seule Marlène osa rompre le silence :
« Commandant, c’est une urgence sanitaire, je vous demande formellement d’appeler l’ATC pour les informer de la situation. Autrement je… je me verrai contrainte de signaler la chose et déposer une plainte auprès de la compagnie. »
Les autres membres du personnel de bord acquiescèrent en attendant la suite.
Il y eut un grincement lorsque, d’un bloc, Jean-Michel pivota sur son siège.
« Vous me menacez, Marlène ? C’est bien ça ? Moi ? Votre commandant de bord ?
— Commandant, je…
— Est-ce que vous voulez qu’on parle de ces petits verres de chablis que vous aimez siroter avant le décollage, hm ? (Elle détourna le regard) Et vous, Isild ? Hassan ? (Surpris, le second leva les yeux vers Jean-Michel) Vous aimeriez que je fasse mention à la compagnie de vos petites galipettes ? (La jeune femme rougit) C’était votre troisième ou quatrième vol seulement, mademoiselle, je crois ? Dans un hôtel, à Vegas ? Ne faites pas l’innocente, j’occupais la chambre voisine. Un peu trop excitée par les casinos ? Le Backgammon ? Et vous, Sabrina ? Ces “stories” que vous postez régulièrement depuis les toilettes de l’appareil sur vos réseaux intimes, hein ? Onlyfans ?
— Mais comment savez-vous ? fit-elle, prise au dépourvu. C’est pour mes abonnés payants et…
— Ce n’est pas la question ! » La coupa Jean-Michel avec colère.
Oh comme il se félicitait d’avoir pris le temps de numériser sur son téléphone ses petites notes sur chaque membre du personnel de bord… Le fruit d’années d’observations. Son petit « butin de guerre » comme il l’appelait.
« Bref, je suis certain qu’aucun d’entre vous n’aimerait que ses petites prouesses remontent aux oreilles de la compagnie ? Alors, tenez-vous à carreau ! J’ai dit que nous atteindrons Tokyo à l’heure prévue et c’est exactement ce qui va se passer, vu ? »
Tous se turent, contemplant par la vitre du cockpit, les cumulus dériver sur l’horizon.
« Poste de pilotage, vous m’entendez ? Marlène ? »
La chef de cabine cligna des yeux en entendant grésiller l’interphone.
« Ça va être l’heure du premier service de snacks. Qu’est-ce qu’on fait ? »
Elle échangea un regard avec Jean-Michel.
« Ne… euh… ne distribuez rien, Tatiana. Plus de nourriture ni de boisson. Faites passer la consigne aux hôtesses situées au milieu et au fond de l’appareil. Qu’en est-il de la situation, là-bas ?
— Elles tiennent pour l’instant la position, les chariots bloquent les allées. Elles me signalent en revanche que les demandes de passagers concernant les toilettes se multiplient. Pour l’instant nous leur avons dit qu’il y avait des turbulences, mais cela va faire presque trente minutes et ils commencent à soupçonner quelque chose. Les rumeurs se sont propagées aux environs d’un siège de Première, le 8B.
— Qui donc est assis là ?
— C’est ce qui est étrange, murmura l’hôtesse. D’après le listing des passagers, c’est une place libre.
— Non, les interrompit le commandant, c’est le siège de Première que j’ai refilé à ce salaud de chinois…
— Le monsieur japonais, vous voulez dire ?
— Oui, enfin ce type, vous savez… le passager zéro. L’ordure a rompu notre pacte ! »
Une brève sonnerie retentit alors, suivie d’une voix dans l’interphone :
« Cockpit, ici Sadako, cela s’agite de plus en plus derrière. Marlène, vous pouvez sortir ? »
Les regards se tournèrent vers la chef de cabine qui redressa le menton en se glissant à l’extérieur où un petit groupe d’hôtesses l’attendait, le visage chargé d’appréhension. De l’autre côté du rideau, Marlène pouvait entendre vrombir la rumeur des passagers.
« Nous ne pourrons les retenir encore longtemps, chuchota l’une des hôtesses. À l’autre bout de l’appareil, des écos ont commencé à pousser les chariots.
— Bien », fit Marlène en serrant son chignon. Un frisson d’excitation la parcourut depuis la pointe des seins jusqu’au périnée. Elle ajusta son uniforme et se rapprocha du micro. C’était son moment, elle le savait ; ce pour quoi elle avait vécu toute sa vie ; ce moment où elle allait prendre le contrôle. Elle s’empara du petit objet de forme cylindrique, l’alluma et fit signe à l’une des hôtesses d’ouvrir le rideau.
Aussitôt écarté, il y eut une accalmie ; les regards se braquèrent sur elle. Les passagers prémiums étaient presque tous debout dans les rangées, et, au loin, ceux de la classe Première et Éco en avaient fait de même.
« Mesdames et messieurs, nous traversons actuellement une zone de turbulences. Merci de regagner votre siège et de garder votre ceinture attachée, serrée, et…
— Arrêtez vos conneries ! Ça fait trois quarts d’heure que nous traversons une zone de turbulence, alors qu’il n’y a pas le moindre à coup ! »
La meute approuva à grand renfort de grognements et, pour la première fois de sa carrière, Marlène sentit la situation lui échapper. Certains commençaient même à s’avancer vers la zone de service. Ils furent poliment rabroués par les hôtesses, mais la situation ne pourrait être contenue encore longtemps. Marlène avait volé des milliers d’heures dans sa vie, elle savait que les Business étaient le baromètre ultime de la tension régnant dans un appareil ; quand ils commençaient à abandonner leurs coupes de champagne, se dépatouiller de leurs plaids, lever les fesses de leurs confortables fauteuils pour manifester leur mécontentement, cela signifiait que la tension avait franchi un cap. Elle raccrocha le micro et s’avança pour prêter main-forte à ses collègues qui formaient le dernier rempart de la zone de service. Un vieux type très bronzé avec une montre en or n’avait de cesse de beugler :
« Si nous allons nous écraser, nous avons le droit de savoir ! »
Un autre lui faisait écho :
« L’avion a été détourné par des terroristes ?! »
Quelqu’un lui répondit :
« En 2001, il parait que certains passagers n’ont même pas su ce qui leur arrivait !
— Turbulences mon cul ! lança une passagère en pointant le verre de Franciacorta sur sa tablette. Regardez ! Je l’ai bien surveillé et les bulles n’ont pas bougé depuis tout à l’heure ! »
Le regard de Marlène se posa alors sur le jeune couple qui dormait toujours paisiblement, leurs masques de nuit rabattus. Comme elle aurait aimé être à leur place, se blottir, elle aussi, dans les bras d’un prince charmant. C’est cette parenthèse rêveuse qui lui fut fatale. Un petit môme profita de son inattention pour se faufiler et face aux toilettes absentes, son visage se déforma sous la stupéfaction. Comme eux tous avant lui, il effleura le mur de ses petits doigts sales et boudinés, puis s’en revint à sa mère et Marlènen avant d’avoir pu faire un geste, l’entendit se mettre à pleurer, articulant entre deux sanglots : « Pas… toilettes. » La phrase fut répétée. Une fois, deux fois… dix fois, de plus en plus fortes, amplifiée par les chialades du petit enfoiré. Sa mère ouvrit et referma la bouche, muette de stupeur, et lorsque le reste des passagers l’entendit enfin, il y eut un silence ; de ceux qui précèdent la vive lueur d’une explosion. Et la phrase se répercuta tel un écho, déferlant de la Business à la Première, comme une vague, que Marlène voyait s’éloigner jusqu’aux confins de la classe Éco. Puis, il y eut une détonation, la surprise simultanée de centaines de personnes, et elle revint sous la forme d’une onde de choc. Marlène pressa l’interphone.
« Personnel de navigation, ici la chef de cabine, nous ne contrôlons plus la Business ! »
Et comme elle le redoutait, une voix lui répondit parasitée par celles de dizaines de passagers en rogne :
« Ici Djamila, pareil avec l’éco ! Les gens ont envahi le galley ! (Il y eut un bruit de bousculade) Attention aux plateaux-repas ! Faites attention aux…
— Djamila ? Que se passe-t-il à l’arrière ?
— Ils filment avec leurs téléphones ! »
Une autre voix les interrompit :
« Marlène ! Ici Katsuhira ! Même souci en Première ! Les gens ont forcé les chariots et demandent où sont passées les chiottes !
— Je pense que nous devrions nous replier dans le cockpit… »
Il y eut un alors un crachotis et la voix du commandant retentit à son tour :
« Négatif. Pas de repli. Tenez la position, nous ne pouvons pas perdre les galleys !
— Mais euh… les galleys sont déjà perdus commandant !
— Alors reprenez-les ! »
Et la communication fut rompue.
***
ÉPISODE 04
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Assis dans son fauteuil de Première, Kaito exulta lorsqu’il vit sortir affolé du cockpit, l’homme qui l’avait éconduit : ce français grisonnant qui se disait leur commandant de bord. Il allait maintenant devoir affronter la tempête que lui-même, Kaito Sakagura, avait pris soin de semer dans l’esprit des passagers. Son plan se déroulait à merveille, d’autant plus que, par un miracle qu’il ne parvenait à s’expliquer, le commandant ne semblait pas du tout enclin à faire ce qui aurait été le plus rationnel : une escale, voire, demi-tour, et, plus étonnant encore, il paraissait épauler dans cette entreprise déconcertante par son personnel de bord.
Mais, la surprise de Kaito franchit un cap lorsque la blondasse d’hôtesse aux jambes sublimes appelée « Marlène » lui fit signe d’approcher. Kaito quitta son fauteuil et se fraya un chemin parmi ces hordes de français jusqu’à la zone de service de la Business, là où le commandant, sa petite troupe d’hôtesses, ainsi que quatre ou cinq passagers visiblement issus des différentes sections de l’appareil, menaient une discussion animée. Il y avait un type musculeux, genre vieux beau des années 80 et dont la Rolex Day-Date « President » appuyait bien, aux yeux de Kaito, son faste vulgaire ; il y avait aussi une jeune nana qu’il avait repérée feuilletant ce qui semblait être un livre d’écologie, ou un manuel de jardinage, enfin, un truc avec un arbre sur la couverture, et dont les cheveux, teints en vert, formaient une tignasse sale et entortillée à la « Bob Marley » (car Kaito n’arrivait pas à se souvenir du nom exact de cette coupe). Enfin, il y avait trois autres passagers qui semblaient plus normaux, si l’on faisait abstraction du fait que l’un portait du vernis à l’ongle, un autre avait les cheveux rouges et le dernier était un noir dont Kaito préféra s’écarter de peur qu’il ne lui dérobe quelque chose.
Le commandant prit la parole, traduit en japonais par la dénommée Marlène :
« Bien, nous vous avons réuni tous les cinq en guise “d’émissaires” de vos catégories de sièges, il y a 300 passagers dans l’avion et, pour des raisons évidentes, tout le monde ne peut participer à cette réunion, de euh… crise.
— Vous parlez des chiottes disparues ? fit le type à la Rolex d’un ton sarcastique. C’est la dernière fois que je vole sur cette compagnie ! Vous expérimentez une nouvelle formule low cost, c’est ça, hein ?
— Pourquoi l’avion ne se pose-t-il pas sur le champ ? demanda le type au vernis à ongle. Le temps qu’il soit, euh… réparé ?
— Eh bien nous survolons actuellement la Russie. »
Kaito vit la fille aux cheveux étranges s’agiter.
« Hors de question de faire escale dans, euh… une dictature impérialiste qui annexe les pays voisins à l’envie !
— La Russie a de toute façon fermé ses aéroports aux vols européens, les coupa Jean-Michel.
— Oui et puis, si l’on vole un peu plus loin, objecta le type aux cheveux rouges. Je crois me souvenir qu’ils ont un excellent Five Guys dans le terminal B de l’aéroport d’Istanbul.
— Je préfère BK, si ça ne vous ennuie pas, il y en a un de très bon à Ankara, c’est à peine vingt minutes plus loin et leurs frites sont objectivement bien meilleures !
— Bien meilleures ? vous plaisantez j’espère. Les frites de Five Guys sont réputés pour leur croustillant, tout le monde est d’accord là-dessus. Il y a même des comparatifs !
— Où ça je vous prie ?
— Sur TikTok !
— Mais de toute façon ça ne marche pas comme ça ! les interrompit le commandant. Les aéroports ne sont pas des foutus parkings en accès libre ! Nous n’allons pas nous poser manger et repartir aussitôt après un avion neuf ! Vous vous croyez où ? Au MacDrive ? Il va y avoir tout un tas de procédures, nous pourrions être bloqués des euh… euh, des jours même !
— Mais c’est une situation d’urgence, non ?
— Aucune vie n’est en danger donc nous sommes bien loin du mayday ! Très loin, croyez-moi !
— Même pas un pan pan, renchérit Hassan.
Kaito surprit le regard en coin que glissa la chef de cabine au commandant. Il ignorait quel pacte étrange pouvait bien lier ces deux-là, mais il y avait bien comme on disait par chez lui « anguille sous roche ».
« Bref, lança la jeune femme aux cheveux verts. Nous sommes donc bien d’accord qu’il faut faire demi-tour et rentrer dans cet aéroport d’où nous avons décollé et qui porte le nom d’un vieux général autoritaire, cis-genre, qui appelait les jeunes la « chienlit » mais que notre pays continue de trouver inspirant ! Je veux dire : nous ne pouvons pas voler encore dix heures ainsi !
— Nous pourrions rentrer à Charles de Gaulle, admit le Commandant. Mais il est de mon devoir de vous informer que, euh… ce ne serait pas si simple… et il serait souhaitable que vous le fassiez comprendre au reste des passagers que si nous faisions cela, il y aurait des chances…
— De très fortes chances même, renchérit la chef de cabine.
— De très fortes chances, oui, Marlène, que le vol soit annulé. Pas de changement d’avion. Annulation pure et simple. Vous rentreriez chez vous et…
Le type à la Rolex pâlit soudain.
— Rentrer à la maison ? Mais il n’en est pas question ! J’ai une signature prévue à Ginza ce soir même avec des avocats qui me coûtent plus cher que tous vos billets d’Éco réunis !
— Vous ne pouvez pas simplement mandater quelqu’un d’autre pour la signature ? suggéra la fille aux cheveux verts.
— Vous ne connaissez pas les vieux businessmen japonais, mademoiselle… Ces gars-là signent leurs documents avec des sceaux en jade, portent des kimonos et vous font servir du boeuf Matsusaka à 30 000 yens la bouchée sur des tatamis en jonc tressé main. Pas le genre à faire des visios sur WhatsApp !
— Et puis moi aussi, de toute façon je dois être à Tokyo à 18 h pour… euh poster mes contenus ! rétorqua le type aux cheveux rouges. Si je n’y suis pas, je risque de perdre toute la confiance de mes abonnés. Vous ne pouvez pas comprendre, mais c’est une question d’algorithme…
— Pff, au cas où vous ne m’auriez pas reconnue, s’agaça la jeune femme. Je suis Green_lady, 1 M abonné sur Insta. Enchantée.
— Moi, c’est holy_brius, 350 k. Et au fait : je suis tellement d’accord avec ce que vous avez dit sur le type qui a donné son nom à l’aréoport. Il faudrait le renommer du nom de quelqu’un qui inspire vraiment la génération actuelle ! Par exemple… euh… Aéroport Bad Bunny…
— Ou Greta Thunberg, suggéra Green_Lady.
— Mais dites-moi, les interrompit le type à la Rolex. Hormis ce gentleman japonais et moi il n’y a que des influenceurs parmi les gens que vous avez choisis ? » Le commandant s’empressa d’ignorer sa remarque tandis qu’une hôtesse glissait à Green_Lady :
« Je vous ai reconnu tout de suite et je voulais vous dire que j’ai beaucoup aimé votre publication avec le petit chien qui devait être euthanasié. Vous l’avez adopté, finalement ? »
La jeune femme fit mine de n’avoir rien entendu.
« Pour ma part, reprit le type aux vernis à ongle, influenceur lui aussi, j’ai une correspondance non assurée Tokyo — Sapporo et un mariage demain sur le mont Yotei, donc pas question que je le rate !
— Bien, dit le commandant en se frottant les mains. Dans ce cas nous sommes d’accord et pouvons donc compter sur vous tous pour, euh… faire entendre raison aux autres passagers ? Vous allez les convaincre de ne pas faire de choses stupides, et poursuivre le vol jusqu’à Tokyo sans déposer de plainte à l’arrivée ?
Tout le monde acquiesça à l’exception de Green_lady qui croisa les bras contre sa poitrine qu’elle avait d’inexistante, remarqua Kaito.
— Vous plaisantez ? Il n’est pas question que je pisse dans un gobelet en carton non recyclable durant les dix heures qui nous restent ! »
Les membres du personnel de bord échangèrent des coups d’œil avec leur commandant et Kaito eut un rictus. Il l’avait bien compris : il leur fallait l’approbation de toute la délégation pour que leur plan — qui se télescopait avec le sien — fonctionne. Et c’est alors qu’il eut l’illumination, sa grande idée déferlant en lui comme cette grande vague sereine mais inarrêtable peinte autrefois par Hokusai, car oui, Kaito se rappelait bien maintenant de cette passagère avec sa coupe de « rasta » (c’était le terme qu’il cherchait depuis tout à l’heure). Il l’avait repérée dans ce MacDonald où lui-même s’était rendu afin d’utiliser les toilettes une dernière avant le décollage ; elle était affalée à cette table, un peu à part, comme pour ne pas se faire remarquer ; il se souvenait l’avoir vu engloutir des litres de coca-cola ainsi que plusieurs hamburgers — ce qui n’était pas très sérieux compte tenu des indices irréfutables de son surpoids. Kaito attira l’attention de la chef de cabine qui, un peu surprise, s’approcha pour lui prêter l’oreille sous l’œil méfiant de Green_lady. Après quelques secondes à écouter le gentleman, Marlène acquiesça en se tournant vers la jeune gourmande.
« Mademoiselle ? Votre Instagram porte sur l’écologie, n’est-ce pas ? Est-ce que je peux vous parler un instant de l’empreinte carbone faramineuse que constitueraient des décollages et atterrissages à répétition si nous prenions la décision de faire des pauses petit coin ?
— Pour un gros-porteur comme le nôtre, renchérit Hassan en échangeant un coup d’oeil complice avec Isild, l’hôtesse qui avait partagé sa chambre à Vegas ainsi que dans bien d’autres hôtels dont Jean-Michel ignorait tout. Il faut compter huit tonnes de CO2 par LTO.
— Euh… LTO ? demanda Green_Lady.
— Landing take off cycle. En clair : approche, atterrissage, roulage, nouveau roulage, décollage, remontée. Donc admettons que nous ne fassions même que deux escales avant d’atteindre Tokyo, on serait déjà sur du quinze, voire vingt tonnes de CO2. »
Il y eut un silence, la jeune femme blêmit en s’apercevant que l’un des autres influenceurs, qui n’était pourtant pas écolo, était en train de filmer la scène.
« Vous ne voudriez pas détruire la planète encore plus que ça, sous prétexte que vous avez eu l’imprudence de boire deux litres et demi de coca zéro avant le décollage, n’est-ce pas ? »
Green_Lady bafouilla quelque chose que tous interprétèrent comme un signe d’assentiment et la discussion fut close.
« Bien, maintenant que nous sommes tous d’accord, poursuivit Marlène, il nous reste un problème : comment allons-nous faire nos besoins.
— Il faudrait aménager un petit coin, suggéra Isild. Quelque chose de provisoire.
— Les sacs à vomi ! On pourrait se servir des sacs à vomi ! En plus ils sont biodégradables !
— Mais ils sont bien trop fins pour le numéro un ! Et il faudrait de toute façon trouver un moyen de les évacuer…
— Et si nous nous servions du remonte-plat ?
— Vous plaisantez, dit le Commandant. Et que vont penser les gens de l’entretien, à l’atterrissage ? Non ! Tout ceci doit rester entre nous !
— Alors les bagages cabine, c’est l’unique solution.
— Les passagers japonais s’y opposeront, Marlène ! Ces gens-là ont des chiottes à demi-robotiques qui leur torchent le derrière, diffusent des parfums et chantent des chansons ; vous pensez vraiment qu’ils accepteront de faire ça le cul à l’air, même dans une Samsonite ?
— Et pourquoi pas la soute à animaux ?
— Vous n’y pensez pas ! s’offusqua Green_Lady. Pauvres bêtes !
— Comme si les chiens se gênaient pour faire devant nous sur les trottoirs !
— Mon Dieu, soupira une hôtesse. À la moindre turbulence, tout va…
— … Et je n’ose pas imaginer les dégâts en cas de trou d’air !
— Et moi je refuse de faire ça alors qu’un être vivant m’observe ! objecta Holy_Brius.
— Arrêtez de dire des sottises ! De toute façon la soute à animaux n’est pas accessible durant le vol ! Les coupa Jean-Michel.
— Mais, enfin, Commandant, vous semblez très réticent à toutes propositions, comment comptez-vous faire… euh, vous-même, je veux dire ? »
Le vieil homme, inconsciemment peut-être se gratta à hauteur du mollet, à travers l’étoffe de son pantalon qui se plia avec un petit bruit de plastique mou, humide et chuintant.
« Ce… cela ne vous regarde pas, Marlène !
— Quand nous aurons décidé du lieu, il faudra aussi que l’on s’occupe des questions de mixité, fit observer Green_Lady qui avait retrouvé quelques couleurs et observait du coin de l’œil le jeune couple toujours endormi dans leurs fauteuils de Business. Quand je pense que ces deux-là n’ont pas ouvert l’œil depuis le décollage ! En voilà des bienheureux !
— Laissez-les roupiller, cela fera toujours un ou deux fagots de moins ! »
Tous se turent, absorbés dans leurs pensées.
— Il n’y a aucune solution, soupira finalement Holy_brius. Nous sommes maudits. »
C’est ici que le gentleman auquel personne n’avait tellement prêté attention depuis le départ prit la parole.
« まだ一つ方法がある。», dit Kaito en s’avançant d’un pas.
— Il reste une solution », traduisit Marlène.
Tous le scrutèrent attentivement.
« 何もしない。 na-ni mo chi-naï »
« Ne rien faire »
La curiosité se changea en un mur de regards interdits.
« Qu’est-ce qu’il veut dire ? demanda le type avec la montre en or. Qu’est-ce que vous nous chantez là, mon vieux ?
— Je crois qu’il veut dire “se retenir”, fit Green_Lady.
— Si nous atterrissons maintenant et interrompons le plan de vol », reprit Kaito traduit par Marlène. La Terre entière sera au courant dans l’heure : nous deviendrons à jamais le « vol de la honte », l’incident sanitaire. Il y aura des secours qui nous attendront. Des pompiers. Tous ces gens à l’aéroport nous filmeront en train de courir aux toilettes. En moins de deux heures les vidéos auront fait le tour du globe. Vous deviendrez… pardon je veux dire nous deviendrons des, euh… comment dit-on… des « mèmes grotesques et puants » et vous pourrez dire adieu à votre charisme, au respect que vous portent vous abonnés, dit-il en s’attardant sur les influenceurs qui piquèrent une suée. En revanche, si nous poursuivons sans rien dire, nous gardons le contrôle de l’histoire. La « chose » ne sera plus une honte, mais une « performance ». Ceci restera notre petit secret à tous, notre exploit collectif jamais entré dans les mémoires. Mais dans de nombreuses années, vous, vous en souviendrez encore ! Car vous aurez fait partie de ceux à avoir dit « non » ! »
Il y eut un silence à peine troublé par le frémissement du rideau et la rumeur qui enflait derrière.
« Les Trois Cents passagers, répéta », Holy_Brius, songeur.
Le commandant sans mot dire n’avait eu de cesse d’approuver le discours de Kaito par des mouvements de tête vigoureux. Mais la voix de Green_Lady s’éleva alors :
« Sauf que, euh… enfin… c’est vrai, oui, j’ai mangé trois maxi burgers et beaucoup bu avant d’embarquer… »
Kaito s’approcha et se saisit de sa main, sous l’oeil un peu jaloux de Marlène.
— Alors dans ce cas Mademoiselle, vous serez la plus brave d’entre nous. »
Un frisson parcourut la petite assemblée, vivement impressionnée par le discour héroïque du Gentleman.
« Et au pire, glissa l’homme à la Rolex d’un ton malicieux. Vous changerez votre pseudonyme à l’arrivée. Brown_Lady, cela sonne pas mal aussi, non ?
Tous eurent un petit rire nerveux.
*
Jean-Michel ne souffla qu’après avoir regagné son sanctuaire : le poste de pilotage.
« Un type plein de ressources, ce, euh… Japonais… je l’avais mal jugé, maugréa-t-il à l’adresse de Marlène.
« Il ne faut jamais se laisser enfermer dans les clichés, Commandant.
« Oui, oui vous avez raison, bon. Un vrai petit samouraï ! Et je n’en reviens pas qu’il suffise de deux, trois, de ces crétins d’influenceurs pour convaincre le reste du troupeau.
— Les passagers sont justement en train de voter.
— C’est bien, laissez-leur croire qu’ils ont le choix, et au pire, truquez le résultat !
— J’ai de bonnes raisons de penser que ça ne sera même pas nécessaire… Green lady et Holy_brius ont bien travaillé pour la, euh… cause… enfin… à propager la parole du gentleman japonais.
— Ça me fait mal de l’admettre, mais nous allons peut-être tous lui devoir notre salut. (Il marqua une pause) Oh ne faites pas cette tête, Marlène ! Vous aussi vous lui devez beaucoup. N’oubliez pas notre petite conversation de tout à l’heure, c’est aussi dans votre intérêt… »
Il y eut un crachotis dans l’interphone.
« Marlène, j’écoute, fit la chef de cabine en décrochant.
— Le vote est terminé. Pas d’escale, on continue et les passagers ont promis de ne pas déposer de plainte à l’arrivée.
— Quelle bande d’abrutis ! soupira le commandant en débranchant le pilotage automatique afin de se délecter des vibrations dans le manche.
— Entendu, Isild, je vais passer l’annonce », répondit Marlène en quittant la cabine.
À dire vrai, elle ne savait trop quoi penser de la situation. D’une part, Marlène haïssait le fait que le commandant ait fait usage d’un tel stratagème de manipulation pour les entraîner dans son entreprise délirante, tout cela afin de satisfaire son égo ; d’une autre, il lui fallait bien l’admettre : la situation l’excitait. Cette forme de domination qu’elle aimait exercer sur les passagers venait d’atteindre, avec cet épisode pour le moins cocasse, des sommets inattendus.
Elle se saisit du micro et réfléchit. C’était bien la première fois qu’il lui fallait passer une telle annonce. Lorsque le message eut pris forme dans sa tête, elle s’éclaircit la gorge, et pressa le bouton :
« Mesdames et messieurs. Nous vous informons que suite au vote hyperdémocratique qui vient de se tenir, notre avion maintiendra son plan de vol et se posera à Tokyo Haneda à l’heure convenue. (Elle s’interrompit pour laisser retentir les cris de joie des passagers et senti ce petit frisson oublié lui parcourir l’échine, sa vieille magie d’antan affluer en elle.) Nous faisons cela bien sûr par responsabilité environnementale et afin de limiter notre empreinte carbone. Merci de votre compréhension, et euh… bon courage à toutes et à tous. »
FIN DE L’ÉPISODE 04


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