Le Gentleman et la chasse d’eau

« Le Gentleman et la chasse d’eau » par Syd Vesper

ÉGALEMENT DISPONIBLE EN VIDÉO, LU PAR L’AUTEUR :

ÉPISODE 01

Kaito était ce qu’on appelle dans le jargon de l’aviation civile, un « passager modèle ». C’était ce type blotti côté fenêtre, le genre que l’on remarque à peine, que l’on entend encore moins, qui écoute avec attention les consignes de sécurité, conserve sa ceinture tout au long du vol et ce, jusqu’à l’arrêt complet de l’appareil. Mais par-dessus tout, Kaito était un passager modèle, car il mettait un point d’honneur à ne jamais quitter son siège. Il n’en avait pas besoin, et pour cause : Kaito ne se rendait jamais aux toilettes. 

Cette forme d’abstinence lui avait été inspirée bien des années plus tôt, alors qu’il s’était mis à multiplier les allers-retours entre la France et le Japon pour le compte de la société qui l’employait. Plusieurs fois par mois, il lui fallait subir ces treize heures de vol, balloté parmi ces hordes de Français gesticulants qui abandonnaient leurs sièges à la moindre occasion pour rendre visite à d’autres passagers non moins turbulents, enquiquiner les hôtesses, ou pire encore : utiliser les toilettes. Son malaise était aggravé par le fait que sa compagnie lui réservait toujours des billets en classe Économique, et si Kaito s’en révoltait, il ne lui serait pas venu à l’idée de s’en plaindre. C’était ce que la compagnie avait décidé et il en serait ainsi. Kaito, en effet, était un gentleman et, qui plus est, un gentleman japonais. 

Il lui avait donc fallu au fil de ses allers-retours trouver un moyen de se démarquer de cette masse vulgaire de voyageurs. Prouver qu’il était, contrairement à eux, un « passager modèle ». Cela ne s’était pas fait en un claquement de doigts, oh non. La transition avait été ardue, pleine de ratés et épuisante. Il lui avait fallu des années pour en atteindre la pleine maîtrise. Il avait commencé par mettre sa philosophie en pratique sur de modestes vols intérieurs — puis, ceux-ci n’avaient plus guère présenté de challenges et il s’était alors attaqué à ce qu’il considérait comme son Everest : ce fameux vol Paris-Tokyo qu’il empruntait une dizaine de fois par an. Kaito prenait les choses avec le plus grand sérieux et, tel un athlète professionnel, avait développé une diététique, s’interdisant tout aliment solide seize heures avant le décollage et s’accordant tout juste le droit de tremper sa langue dans un verre d’eau, et c’était ainsi qu’à l’âge de 40 ans, à force de rigueur, il avait atteint son objectif ultime. Il était devenu LE passager idéal ; celui qui ne quitte jamais son fauteuil. Un simple corps, un bagage docile, une masse inerte que l’on charrie d’un point à un autre du globe.  

Pour toutes ces raisons, ce lundi 18 février, à 10 h, vol AF186 à destination de Tokyo, assis côté fenêtre, à la place 38K, dans son siège porte-bonheur, celui qu’il réservait systématiquement, Kaito transpirait à grosses gouttes dans son costume Azabu Tailor. Il se maudissait. Car Kaito avait commis un « péché d’orgueil ». 

Les faits avaient eu lieu la veille avec des clients français. Ceux-ci avaient insisté pour l’entraîner, dans le « meilleur restaurant de cuisine fusion franco-japonaise du quartier de l’Opéra », une proposition qui avait fortement embarrassé Kaito à la veille de son vol de retour et des 13 h d’abstinence qui se profilaient à l’horizon. Mais Kaito, nous l’avons dit, était un gentleman ; il n’était donc pas question de manquer au protocole. Docilement, il les avait suivis et une fois sur place, alors que des mets exquis défilaient sous ses yeux, Kaito, aidé par la boisson, s’était peu à peu relâché, songeant qu’il était après tout parvenu à la pleine maîtrise de son art et qu’une petite incartade ne l’impressionnait plus. De plus en plus ivre au fil de la soirée, il s’était repu de cette délicieuse nourriture charriée par une petite serveuse non moins appétissante. Il s’était empiffré, il lui fallait l’admettre, se réconfortant à chaque bouchée en songeant que cela ne ferait qu’ajouter un peu de « piment » dans son épreuve de foi du lendemain. 

Oh comme il s’en mordait les doigts à présent.

Kaito remua sur son siège en sentant ses entrailles se tordre. Pour couronner le tout, moins de quinze minutes après le décollage, ses voisins de rangée s’étaient endormis et ronflaient à présent l’un contre l’autre.

L’avion était maintenant en vol depuis trente minutes et notre gentleman avait eu beau feuilleter un article détaillant la préparation rituelle des sushis par le célèbre chef Masaharu Morimoto, entrepris de regarder un film, ouvert un petit volume compilant des peintures de Zao Wou-Ki, dont la contemplation l’aidait à faire le vide et ne plus penser à son envie dévorante, astuce à laquelle il n’avait recours en général que dans la dernière ligne droite de son voyage, rien n’y faisait, et ses pensées revenaient sans cesse à la sordide réalité qu’il allait lui falloir se vider les entrailles, comme disaient les jeunes « ASAP ». Sa longue expérience lui indiquait qu’il pourrait bien se retenir encore quelques heures. Mais treize ? Cela semblait impossible. Il lui fallait s’y résoudre : Kaito allait perdre son titre de passager modèle. 

C’est donc ainsi qu’à 10 h 12, tel un joueur d’échecs s’admettant vaincu par avance, Kaito réveilla ses voisins de rangée, deux Français qui grommelèrent en se tassant au fond de leur siège comme le font les « mauvais passagers », le contraignant à déployer des trésors de souplesse pour ne pas leur écraser les pieds. Pire : en remontant cette allée interminable en direction des toilettes les plus proches, il sentit la honte s’abattre, les regards des autres voyageurs lui épousseter le dos avec désapprobation, lui qui d’ordinaire surveillait toujours après le décollage les premiers passagers à s’y rendre, jugeant avec mépris leur manque de prévoyance. Or, ce lundi 18 février, ce passager, c’était lui. 

Mais c’est alors qu’en s’approchant, de la zone de service séparant la classe Éco de la Première, son attention fut attirée par quelque chose. Quelque chose d’inhabituel. Il remarqua que le rideau avait été tiré. Des silhouettes, assez nombreuses, semble-t-il, s’agitaient derrière, chuchotant des mots qu’il ne parvenait à entendre à cause du bruit des réacteurs. Intrigué, il s’approcha jusqu’à effleurer le rideau qu’il hésita à tirer. Puis, il se rappela qu’il était désormais un autre homme. Kaito n’était plus le passager modèle qu’il avait été jadis et l’ouvrit donc d’un geste sec avant de se glisser dans la zone de service d’un pas assuré, comme n’importe lequel de ces voyageurs français sans gêne. 

À son entrée, le petit groupe d’hôtesses qui se tenait là, curieusement agglutiné dans un recoin, sursauta en se tournant d’un bloc comme des enfants surpris en train de mijoter un sale coup. 

Kaito fronça les sourcils à la vue de leurs petites mains plaquées contre la paroi de l’appareil, palpant le plastique de façon singulière, mais il n’eut pas le temps de s’interroger davantage, car l’une des hôtesses, qui devait être la chef de cabine compte tenu de son âge et de sa posture plus assurée, se précipita pour lui chuchoter dans un japonais étonnamment impeccable qu’il y avait un « problème ».   « Marlène » — c’était son nom à en croire la petite plaque qu’elle arborait sur  la poitrine — s’approcha, violant presque son espace intime, près, trop près, anormalement proche, et Kaito eut l’étrange intuition qu’elle tentait avec son corps, ce buste rebondi sous son étroit tailleur, ses longues jambes encore galbées pour une femme de son âge — la cinquantaine supputait-il —, de lui dissimuler quelque chose. 

« J’ai besoin d’utiliser les toilettes », avoua-t-il. 

Derrière la chef de cabine, le reste des hôtesses observait la scène avec une gêne visible. Et c’est alors seulement que Kaito s’en aperçut. Un détail qu’il lui fallut un peu plus d’une seconde pour conscientiser. Ce mur devant lequel la petite troupe s’agitait, il n’aurait pas dû être là — ou plutôt il aurait dû y avoir autre chose à la place. Kaito ne connaissait rien aux avions, mais il avait pris ce vol un si grand nombre de fois qu’il aurait pu s’orienter dans l’appareil les yeux fermés. Or, il en était certain, ici aurait dû se tenir ce petit espace malodorant où il ne se rendait plus depuis des lustres. Oh oui, il en était certain : ici auraient dû se trouver les toilettes. Mais à la place, il n’y avait qu’un mur. Une cloison de plastique désespérément lisse. Il entrouvrit les lèvres, mais la chef de cabine le stoppa net en tirant le rideau pour les couper du reste des passagers dont certains, interloqués par l’étrange conciliabule qui se tenait là, commençaient à tendre le cou.

« Nous avons un problème, souffla-t-elle en se penchant vers lui. Les toilettes ont disparu. » 

Kaito cilla, perplexe, croyant d’abord à une mésentente due à la barrière de langue. Il ne comprenait pas par quelle magie, les chiottes de ce foutu aéroplane avaient pu se volatiliser, mais à dire vrai, il s’en fichait pas mal. La seule chose qui lui importait en cette seconde précise était ce rappel à l’ordre brutal : cette situation qu’il avait aussitôt interprétée comme un signal cosmique, lui qui une minute plus tôt était sur le point de céder à l’appel de ses entrailles et foutre en l’air tout ce pour quoi il avait œuvré si durement ces dernières années. 

L’instant d’après, lorsque la porte du poste de pilotage s’était ouverte et qu’un vieux bonhomme, en fait le commandant de bord — un certain Jean-Michel, d’après son insigne — s’était avancé, Kaito qui ne comprenait pas un mot de français n’avait eu aucun mal à prendre la mesure de la situation. Mais plus important que tout : lorsque les regards du personnel de bord s’étaient posés sur lui, le seul passager à être au fait de la situation, il avait senti une pointe d’excitation lui tisonner les entrailles. Oh, certes sa vessie le brûlait, mais il n’avait point cédé. Pas encore. Il était redevenu — pour l’instant du moins — un passager modèle, et pour une fois il allait pouvoir le prouver au reste de l’appareil, un avion chargé de Français gesticulants qui n’avaient rien de passagers idéals et qui, sans son entraînement, ne parviendrait jamais à se retenir tout au long d’un vol de treize heures. Oh oui, c’était un signe du destin, il le comprenait maintenant : le test ultime après des années à avoir laissé rouiller son sabre dans son fourreau. Kaito se frotta les mains : ce vol s’annonçait bien plus excitant que prévu.

FIN DE L’ÉPISODE 1

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