Premier épisode de « L’Horreur : aux confins de la poésie », une série consacrée aux poèmes obscurs, étranges, macabres ou fantastiques et aux écrivains qui ont exploré la part la plus inquiétante de l’imaginaire poétique.
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Dans ce premier épisode de la face sombre de la poésie, nous nous attaquons à l’un des textes fondateurs du romantisme anglais : « The Rime of the Ancient Mariner » de Samuel Taylor Coleridge, publié anonymement en 1798 dans les « Lyrical Ballads » de Coleridge et William Wordsworth. Connu en français sous différents titres « La Complainte du vieux marin », « La Chanson du vieux marin » ou « Le Dit du Vieux Marin » dans la traduction d’Henri Parisot. Ce long poème narratif raconte la malédiction d’un marin condamné à errer et à répéter inlassablement l’histoire du voyage qui a détruit son équipage.
Tout commence en mer. Une tempête pousse un navire toujours plus au sud, jusqu’à un monde de brouillard, de neige et de glaces. Un albatros apparaît et semble délivrer l’équipage. Sans raison, le vieux marin le tue d’un coup d’arbalète. Ce geste déclenche une succession de visions cauchemardesques : océan immobile et pourrissant, soif, créatures surnaturelles, vaisseau fantôme, cadavres qui se relèvent, esprits invisibles, apparition de la Mort et de la mystérieuse « Vie-dans-la-Mort ». L’albatros mort, suspendu au cou du marin, devient le symbole de sa culpabilité et donnera naissance à l’expression anglaise « an albatross around one’s neck ».
Derrière ce récit fantastique se cachent pourtant plusieurs histoires bien réelles. L’expédition de Thomas James dans les glaces de la baie d’Hudson en 1631, le voyage du corsaire George Shelvocke autour du cap Horn et surtout l’étrange histoire de Simon Hatley, marin qui abattit réellement un albatros en 1719, comptent parmi les récits qui permettent de comprendre la genèse du poème. L’histoire du Vieux Marin se situe ainsi à la frontière du récit d’exploration, de la légende maritime, du poème gothique et du cauchemar surnaturel.
La vidéo revient également sur Samuel Taylor Coleridge lui-même : ses rêves, ses cauchemars, son addiction au laudanum et à l’opium, ses visions hallucinatoires, ses carnets et son rapport tourmenté à l’écriture. De « Kubla Khan » à « The Pains of Sleep », une partie de son œuvre semble avoir été écrite au contact de cet « enfer intérieur » dont il parlait lui-même. Jusqu’à faire apparaître une étrange proximité entre Coleridge et son propre Vieux Marin.
Le poème est accompagné des célèbres illustrations réalisées par Gustave Doré en 1876, de la traduction française d’Henri Parisot et d’extraits de la lecture enregistrée par Richard Burton en 1954.
Poésie romantique anglaise, littérature fantastique, récits de marins, superstition de l’albatros, exploration polaire, vaisseaux fantômes, opium, rêves, culpabilité, mort et surnaturel se rencontrent ainsi dans une œuvre publiée il y a plus de deux siècles et dont certaines images continuent de hanter la littérature et la culture populaire.
TEXTE DE LA VIDÉO :
Lorsqu’on prononce le mot poésie, la première image à nous venir en tête est en général quelque chose de beau. Une fleur, le coucher de soleil, un baiser, des adieux.
Mais si l’on prend la peine de fuir ses lieux communs, on finit par tomber sur des paysages inquiétants.
Là, surgissent d’étranges chimères mises aux monde par des esprits tourmentés. À l’oxygène se substitue le soufre. Au ciel bleu et ses archipels de nuages, les éclairs, la tempête. Les cauchemars s’y télescopent avec le réel et la mort plane.
Alors si vous vous sentez prêts, je vous propose de m’accompagner dans cette nouvelle série de vidéos où nous cartographierons un peu de ce continent souterrain qu’est la face sombre de la poésie.
Je m’appelle Syd Vesper, bienvenue, dans le podcast littéraire.
01 INTRO LE MARIAGE[ INTRO LE MARIAGE]
Ok, avant de commencer cette vidéo je pense qu’il est important que je vous explique comment elle est venue.
C’est à cause quelque chose qui m’est arrivé, durant les vacances, quelque chose de si étrange qu’il a fallu que je l’écrive pour le digérer.
Durant l’été j’ai été invité à un mariage dans une toute petite ville au bord de la mer, il faisait très lourd, ça a été une des pires journées de cette période de canicule, je transpirai dans ma chemise en lin et en plus les mariés qu’on attendait devant l’église tardaient à arriver. J’avais été invité mais je connaissais presque personne, 2-3 de vue comme ça et bon je m’étais assis dans un petit coin un peu à part, sous un pommier, à l’ombre de l’église, Et c’est là que je l’ai remarqué. Sur la grand-place, y’avait un type qui avançait en plein soleil – avec difficulté parce qu’il était extrêmement vieux, plus de 90 ans c’est sûr — mais ce qui m’a le plus fait tiquer dans tout ça c’était que même s’il était un peu loin j’avais la très nette impression qu’il me fixait en marchant. Y’avait peut être une cinquantaine de personnes sur la place, mais c’était moi qu’il regardait — alors d’abord j’ai pas vraiment fait gaffe, me disant que bon, il voyait peut être plus très bien et que il s’en rendait pas compte, bref, il est passé et j’ai continué à compter les nuages. Sauf que moins d’une minute plus tard, il est repassé, dans l’autre sens, mais cette fois beaucoup plus proche, j’avais pas fait attention à cause de l’agitation autour et le type a littéralement surgi dans mon champ de vision, et surtout le plus bizarre c’était qu’il continuait de me fixer – là j’en étais absolument certain parce qu’il était maintenant à moins de 5 mètres et que je pouvais parfaitement voir que ses pupilles étaient consciemment ancrées sur moi. Donc je l’ai fixé aussi, pas de façon agressive ou quoi – il devait avoir 90 ans et j’ai pensé qu’il était peut être – vous savez perdu – qu’il avait besoin d’aide et n’osait pas demander. Sauf que lorsqu’il a vu que moi aussi je le regardais avec insistance, il a marqué une petite pause, et là, il a changé de direction, pour venir, droit sur moi. Et là je sais que c’est absurde parce que, c’était un vieillard, et moi, je suis un grand gaillard mais là , ça a été une des rares fois de ma vie où j’ai été pétrifié. Comme ça sans pouvoir rien faire. Il s’est avancé jusqu’à être sous mon nez, et là il s’est figé et il juste m’a soufflé : « est-ce que je peux vous raconter mon histoire ? »
J’étais sous le choc, je suis parvenu à bafouiller un truc du genre « euh les mariés vont arriver, et là, de manière complètement inattendue, il m’a attrapé par le bras, et il m’a fixé d’un oeil, brillant, qui m’a cloué sur place et j’ai écouté – j’ai été forcé d’écouter ce qu’il avait à me dire. C’était un pécheur, il avait travaillé toute sa vie sur un de ces gros chalutier qui mouillait encore dans le port de la ville où je me trouvais. Il m’a dit que de l’équipage d’origine, c’était lui le dernier en vie. JEe savais pas trop quoi dire, alors je lui ai présenté mes condoléances en lui disant que c’étaient gens dont il avait dû être proche il m’a arrêté net et m’a juste chuchoté une phrase, juste une phrase qui est à l’origine de toute cette vidéo :
« C’est à cause de moi qu’ils sont morts. Je les ai tués. »
Quand il m’a dit ça, j’ai ressenti un frisson comme jamais. Pendant le quart d’heure qui a suivi, il m’a raconté son histoire puis il est parti, au moment où la voiture des mariés arrivaient sous un tonnerre de klaxons. Et moi j’étais en core sous le choc, stupéfait parce que cette histoire qu’il venait de me raconter — elle m’était familière – je l’avais lue enfant. Où on me l’avait lue peut être je ne suis plus très sûr.
Cette histoire elle était écrite sous la forme d’un long poème étrange paru à la toute fin du 18e siècle par un auteur qui ne l’était pas moins comme on va le voir. Mais commençons par le commencement et laissez moi vous rapporter à mon tour cet étrange récit
Raccord mariage dit du vieux marin
« Le dit du vieux marin » , paraît pour la première fois, en 1798, en ouverture d’un recueil publié anonymement, « lyrical ballads » c’est un long, un étrange poème, écrit dans un langue anglaise assez archaïque, pour exemple le titre original est « The Rime of the Ancyent Marinere » ancient avec un y et marinere avec un e, une orthographe qui n’avait plus du tout cours à cette époque et il faut donc imaginer l’effet que ça produisait sur les lecteurs qui découvrait ce texte d’un auteur inconnu écrit dans une langue d’un autre temps et qui s’avère être en plus le terrifiant récit d’un vieux marin rapportant les faits incroyables et atroces qui lui sont arrivés au cours d’un voyage, ça donne de suite un côté mystérieux, un peu comme un témoignage comme si le texte était un journal de bord, une sorte de found footage — ce qui est d’une certaine manière le cas, parce que oui dans toute cette histoire, presque rien, hormis les éléments surnaturels les plus évidents et encore, rien n’a en fait d’inventé. Tout s’est réellement produit.
Mais découvrons ensemble le poème.
02 POÈME LE VIEUX MARIN[ POÈME LE VIEUX MARIN]
Le récit du vieux marin commence alors que le navire dont il est membre d’équipage quitte le port, salué par les cris de la foule. Il dépasse une église, la rade et gagne le large.
The ship was cheered, the harbour cleared,
Merrily did we drop
Below the kirk, below the hill,
Below the light-house top.
Les premiers jours se déroulent sans incident notable. On n’a aucune information sur la mission ou la destination du navire mais il semble en tout cas prendre en la direction du sud puisque écoutez bien, le vieux marin nous glisse cette indication, presque sous la forme d’une énigme :
The Sun came up upon the left,
Out of the sea came he!
And he shone bright, and on the right
Went down into the sea.
Puis au fil des jours, le soleil grimpe de plus en plus haut dans le ciel jusqu’à se trouver à midi, à la verticale parfaite des mâts, c’est à dire au Zénith.
C’est magique parce que sans nous donner aucune indication autre que l’observation du soleil, sans nous noyer dans des données cartographiques ou des coordonnées, des choses très scientifiques, comme l’aurait fait par exemple un Lovecraft, ici, le vieux marin de manière fluide nous raconte qu’ils viennent d’entrer dans l’hémisphère sud. J’insiste là-dessus parce que c’est à partir du moment où ils entrent dans les mers du sud, que les ennuis vont commencer. Le navire va être pris dans une gigantesque tempête qui va le pousser toujours plus vers le sud.
And now the STORM-BLAST came, and he
Was tyrannous and strong:
He struck with his o’ertaking wings,
And chased south along.
With sloping masts and dipping prow,
As who pursued with yell and blow
Still treads the shadow of his foe
And forward bends his head,
The ship drove fast, loud roared the blast,
And southward aye we fled.
Puis la température chute, le brouillard se lève et la glace se dresse bientôt partout à l’entour telle une forteresse les assiégeant.
And now there came both mist and snow,
And it grew wondrous cold:
And ice, mast-high, came floating by,
As green as emerald.
And through the drifts the snowy clifts
Did send a dismal sheen:
Nor shapes of men nor beasts we ken—
The ice was all between.
The ice was here, the ice was there,
The ice was all around:
It cracked and growled, and roared and howled,
Like noises in a swound!
Cette description de la glace est poignante parce qu’elle est personnifiée au moyen d’un vocabulaire qu’on applique d’ordinaire aux animaux, avec ces cris ces grognements pour évoquer ses craquements et autres – mais la raison pour laquelle ce passage est aussi viscéral et réaliste c’est que, eh bien ça s’est vraiment passé.
Mais resituons d’abord un peu le contexte, à toute époque confondue être pris dans les glaces était la plus grande terreur de toute expédition maritime polaire. Alors, à l’époque de l’écriture de ce poème vers 1798, on n’a pas encore eu le cas le plus connu et le plus tragique qui est celui de l’exploration Franklin, vous savez avec ses deux fameux navires le Terror et l’Erebus qui s’étaient retrouvés en 1845, bloqués près de l’île du roi guillaume et dont aucun des marins n’étaient revenus vivant.
Non en revanche il y avait eu une autre affaire beaucoup moins connue – mais tout aussi intéressante, et qui est considérée comme une de ses sources d’inspiration principale de ce poème.
Et cette affaire, dont l’auteur du poème avait bien connaissance, elle a été rapporté dans son journal de voyage par un capitaine anglais qui s’était retrouvé prisonnier des glaces, comme nos marins du poème, et qui dut prendre une décision hallucinante : couler volontairement son propre navire.
ANECDOTES GLACES FRANKLIN THOMAS JAMES[ ANECDOTES GLACES FRANKLIN THOMAS JAMES]
On est en 1631, plus d’un siècle et demi avant l’ écriture du poème, à cette époque les grandes puissances maritimes européennes ont une obsession : découvrir de nouvelles voies maritimes vers l’Asie qui n’était alors accessible que par un putain de très long détour, soit par le cap de bonne espérance au sud de l’Afrique, soit par l’amérique du sud avec le détroit de magellan ou bien un tout petit peu plus loin le cap horn qui venait d’être découvert une quinzaine d’années plus tôt.
Un certain Thomas James est alors le capitaine d’un vaisseau anglais le Henrietta Maria et sa mission très périlleuse consiste à trouver un itinéraire beaucoup plus court. Faut vraiment réaliser aujourd’hui ce que cette expédition représente, parce qu’au delà du côté scientifique, exploration, etc..il y a surtout à la clef – une manne financière considérable pour sociétés marchandes qui se livrent une guerre pour le monopole du commerce vers l’asie et qui sont évidemment les premières intéressées. Sans rentrer trop dans les détails il y a même 2 expéditions rivales qui vont partir d’Angleterre en même temps, une financée par les marchands de Londres et l’autre, celle qui nous intéresse, commandée par Thomas James par celles de Bristol.
Ils vont partir d’angleterre direction le nord-ouest parce qu’on soupçonne qu’il existe quelque part, un passage vers l’asie, en passant au sud du Groenland et la mer du labrador. Là faut bien que vous vous rappeliez qu’on est au 17eme, les cartes du monde connu sont… au mieux imprécises et dans tous les cas incomplète, on ne sait pas ce qu’il y a à cet endroit, de la glace ça c’est sûr, et on dit en gros à Thomas James « ben si tu navigues dans cette direction, t’arriveras peut-être à ressortir de l’autre côté atteindre ce pays qui s’appelle le Japon, la côte est de la Chine etc.
Bien évidemment c’est pas du tout ce qui va se passer.
Thomas James sait qu’il ne doit pas se perdre dans cette zone alors mystérieuse, qu’on appelle aujourd’hui la baie de l’hudson.
Et malheureusement c’est ce qui va se passer.
Les deux expéditions arrivent dans la baie durant l’été, et là mauvaise surprise il y a déjà de la glace, la première, celle financée par Londres abandonne après avoir exploré la cote occidentale de la baie puis ils font demi tour, trop de glace, la fatigue est là, les marins n’en peuvent plus. mais la seconde, celle de James, va continuer. Elle cherche désépéremment un passage, mais la glace est de plus en plus présente, de plus en plus dense, il sait que le temps joue contre lui, et quand l’automne arrive et qu’il n’a toujours pas trouvé le passage, James doit se rendre à l’évidence : il est déjà trop tard, il ne pourra plus ressortir et va donc devoir hiverner sur place. Il mouille près de Charlton Island. Mais le navire risquant d’être emporté par les tempêtes ou broyé par la glace, il va prendre une décision qui peut paraître hallucinante, couler son propre bateau – si , si je vous jure. Écoutez le moment terrible où il l’écrit dans son journal à la date du 29 novembre :
« À sept heures, il note : “une tempête soufflait du nord-ouest, notre ennemi acharné.” Deux heures plus tard, la situation a empiré et c’est là qu’il écrit cette phrase terrible : “Ce fut l’heure fatale qui nous poussa aux dernières extrémités.” Là, James descend dans la cale avec son charpentier, et perce lui-même la coque. » ça peut paraître fou mais c’était sans doute la meilleure seule solution de le laisser le navire prendre l’eau et toucher le fond pour qu’au moins il soit complètement immobilisé et hiverne ainsi.
Il passe l’hiver, 4 marins perdent la vie, mais les autres parviendront au printemps, après avoir renfloué le bateau à rentrer , au pays, sur un navire qui apparemment d’après les témoignages étaient encore à peine apte à flotter.
Je voulais m’arrêter sur cette histoire parce qu’elle considérée comme une des sources d’inspiration possibles du poème. La différence c’est que pour James, ça s’est plutôt bien terminé, alors que dans le poème… mais n’allons pas trop vite et retrouvons notre vieux marin et ses camarades où on les avait laissés, c’est à dire, toujours bloqués dans la glace. Les jours passent. Le désespoir commence à s’installer. Mais là soudain, il va se passer quelque chose. Écoutez plutôt :
ALBATROS[ ALBATROS]
At length did cross an Albatross,
Thorough the fog it came;
As if it had been a Christian soul,
We hailed it in God’s name.
Dès qu’il apparaît, cet Albatros nous est décrit comme je cite un âme chrétienne, et les marins s’entichent de lui, lui offrent de la nourriture alors qu’ils sont coincés et qu’elle est précieuse, très précieuse. Je rappelle qu’historiquement c’est le manque de nourriture qui a souvent tué les marins coincés dans la glace. Et ils vont être récompensée pour leur générosité, car alors, telle une intervention divine la glace s’ouvre enfin et le bateau se fraie un passage, puis un bon vent le pousse et ils poursuivent le voyage sereinement, plusieurs jours, et l’albatros continue de suivre le bateau et ils continuent de le nourrir, car ils pensent que c’est grâce à lui qu’ils sont libres. Sauf qu’un évènement terrible et pour le moins inattendu va se produire.
D’un coup, le vieux marin se saisit d’un arbalète, vise, et tue l’albatros.
En préparant cette vidéo, quand j’ai relu le poème pour la première fois après toutes ces années – eh bien dans mon souvenir, le marin tuait l’albatros pour une raison précise – mais c’était sans doute mon jeune esprit qui à l’époque ne pouvait tout simplement pas concevoir un acte aussi gratuit. Et du coup là en le relisant j’ai cru que j’avais sauté un passage, quelques vers, je suis revenu en arrière d’un page, et non, le plus terrible dans cette histoire, c’est qu’on ne sait pas pourquoi le vieux marin le tue. C’est un acte de destruction gratuit d’un animal qui venait pourtant d’être accueillie par les marins comme leur sauveur avec toute la symbolique chrétienne qu’il y a derrière.
Et tout ce qui va suivre à partir de maintenant, va être une spirale cauchemardesque d’expiation de ce péché.
Mais n’allons pas trop vite et parlons d’abord un peu de l’albatros. Pour nous lecteurs français c’est une figure animale, étrangement familière, non ? Oui on la doit à ce cher Baudelaire qui connaissait bien la poésie anglaise et Coleridge. Dans son poème à lui l’Albatros – un de ses poèmes les plus connus et qui figure dans les fleurs du mal, l’oiseau n’est pas tué il est capturé par les marins qui veulent s’amuser avec et s’en moquer car aussitôt que l’albatros est arraché à son environnement, les cieux, et qu’on le forceà marcher sur la terre, enfin sur le pont du navire, il perd sa grâce et devient une créature maladroite, je cite :
« À peine les ont-ils déposés sur les planches,
Que ces rois de l’azur, maladroits et honteux,
Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches
Comme des avirons traîner à côté d’eux. »
Une métaphore comme nous l’indique Baudelaire dans la dernière strophe, du poète qui, si on le cantonne à un monde plus trivial, ordinaire, est ridiculisé, et perd sa magie.
Sauf que chez Coleridge, les conséquences vont être beaucoup moins métaphoriques et les marins vont le sentir passer, vous allez voir.
« And I had done an hellish thing,
And it would work ’em woe:
For all averred, I had killed the bird
That made the breeze to blow.
Ah wretch! said they, the bird to slay
That made the breeze to blow! »
La malédiction est lancée.
Et c’est là qu’on va faire une deuxième pause car cette histoire d’albatros, à la manière du navire prisonnier dans les glaces – eh bien ça non plus ça ne sortait pas de nulle part. Aussi fou que ça puise paraître, c’est encore une histoire qui s’est vraiment passée. Oui oui je vous jure.
ANECDOTE ALBATROS SHELVOCKE[ ANECDOTE ALBATROS SHELVOCKE]
Le meurtre de l’albatros est basé sur un fait divers qui aurait été rapporté à l’auteur du poème, celui qui se cachait derrière l’anonymat, le mystérieux Samuel Taylor Coleridge dont on parlera plus tard dans la vidéo, par un de ses contemporains et grands amis, William Wordsworth, autre immense poète anglais du 19eme, qui avait lu l’anecdote dans un récit de voyage publié quelques décennies plus tôt par un certain George Shelvocke. Ce récit, assez brut de décoffrage et peu littéraire, c’est clairement pas les mémoires de Lapérouse, X, ben lui aussi j’ai réussi à mettre la main dessus et à le lire en version scannée en ligne – oui internet est vraiment magique. Toutes les infos qui vont suivre sont donc de première main.
Les faits ont lieu en 1719. On est à bord d’un navire, le Speedwell. 200 tonneaux, une centaine d’homme et 22 canons, parce que oui la particularité du Speedwell c’est qu’il s’agit d’un navire corsaire. Sa mission, avec la bénédiction de la couronne britannique, c’était d’écumer les mer du sud afin d’attaquer des navires et possessions espagnoles pour s’emparer de leurs richesses .
Au début tout va bien, puis George Shelvocke, l’auteur du livre et qui était le capitane donc, écrit qu’en approchant du cap horn, la météo se gâte, considérablement, les marins vont vivre un enfer pendant plusieurs jours, essuyant tempête sur tempête. Je vous le cite traduit en français :
« il nous arrivait de rester à la cape pendant des jours, à sec de toile, exposés aux assauts de vagues prodigieuses, plus hautes que toutes celles que j’avais jamais vues. » Rester à la cape ou à sec de toile, signifie que d’une part ils ne cherchaient même plus à naviguer, à suivre leur cap, mais simplement à survivre à la tempêre, et d’une autre qu’ils avaient rentré leurs voiles, en d’autres termes ce qui leur tombe dessus est tellement violente que plutôt que de garder un minimum de contrôle comme le font souvent les marins dans ce genre de situation en conservant un peu de voilure, ils ont préféré tout rentrer de peur d’endommager leur gréément.
Et attendez la suite :
« Le vent continua de faire rage sans interruption depuis l’ouest, nous repoussant jusqu’à la latitude de 61° 30′ sud, (des coordonnées qui se trouvent dans l’océan austral) et nous étions plongés dans une brume telle que nous vivions dans la crainte perpétuelle d’entrer en collision avec des îles de glace. (Hmm ça me rappelle quelque chose, pas vous ? Il fait un froid atroce, et là, il va se passer un premier incident terrible qui n’augure rien de bon pour la suite
Le jeudi 1er octobre 1719, à sept heures du soir, alors que nous étions en train de carguer la grand-voile, un certain William Camell cria que ses mains et ses doigts étaient tellement engourdis qu’il ne parvenait plus à se retenir ; mais avant que les hommes qui se trouvaient près de lui puissent lui porter secours, il tomba à la mer et se noya. »
Donc là, le moral de l’équipage est pas vraiment au top, et alors qu’ils ont été repoussés à plus de 600 km au sud du cap horn – je sais pas si vous imaginez – on peut difficilement être plus au sud – l’un des marins, un certain Simon Hatley s’aperçoit que depuis plusieurs jours, un albatros les suit. Je vous jure que c’est vrai.
Cet homme étrange, qui était un marin expérimenté, Shelvocke le décrit dans son journal je cite, comme sujet à des accès de « melancholy », un terme qui à cette époque n’avait pas tout à fait le même sens qu’aujourd’hui et pouvait désigner un véritable état dépressif.
Et Simon il ne voit pas le volatile d’un bon oeil.
Déjà parce que c’est le seul être vivant autour, d’eux, note le capitaine, dans son journal, ils n’ont pas vu de poissons depuis plusieurs jours, et il tourne en l’air, il les suit, Shelvocke précise même qu’il a l’air je cite « perdu ». Mais ce qui déplaît par dessus tout à Simon, c’est qu’il est de couleur noir. Il se persuade donc qu’il est de mauvaise augure, le responsable de leurs malheurs, de cette météo atroce. Et ça va tellement obsédé qu’à un moment, il craque, prend une arme, tire, plusieurs fois, et finit par le tuer.
Je vous jure que c’est une histoire vraie.
Et là vous allez sûrement vous dire : mais c’est bizarre, ça porte malheur pour un marin de tuer un oiseau en mer. Eh bien non, en fait ce qu’il y a de fascinant c’est qu’à l’époque du fait divers, en 1719 soit 80 ans avant le poème qui paraît en 1798, on ne trouvait pas de traces établissant le fait que tuer un albatros porterait malheur. C’est ce poème qui a considérablement contribué à établir cette superstition, vous voyez donc un peu la puissance qu’a eue ce texte, à une époque où il y avait bien sûr pas encore le cinéma, internet les jeux vidéo et où les mots étaient encore le médium le plus répandu, pour raconter des histoires.
Bon et vous allez peut être me dire, « bon mais ça va Syd, ça reste une superstition… — et là, bon écoutez il relève du choix chacun d’y croire ou non. Mais enfin bon, quand on sait ce qui est arrivé ensuite aux marins du Speedwell après ce.. Meurtre… Mais n’allons pas trop vite, on en reparlera après. Revenons à la fiction, au poème car on arrive maintenant au passage le plus connu.
OCÉAN POURRI[ OCÉAN POURRI]
Dans un premier temps, après le meurtre de l’oiseau par le vieux marin, tout semble se passer normalement, un bon vent souffle, le bateau poursuit son voyage, traverse une mer silencieuse sur laquelle nul n’a vogué avant eux, et là l’équipage commence à se dire que eh bien ce n’est pas si grave après tout, même que ça semble faire fuir le mauvais temps. Il y a tout un passage très court où on voit comment la morale est une chose fragile – un instant avant tous en voulaient au vieux marin, mais puisque la chose est sans conséquence et bien quel mal en effet à tuer des créatures innocentes ?
Mais vous vous en doutez les choses ne vont pas en rester ainsi très longtemps.
« Down dropt the breeze, the sails dropt down,
‘Twas sad as sad could be;
And we did speak only to break
The silence of the sea!
All in a hot and copper sky,
The bloody Sun, at noon,
Right up above the mast did stand,
No bigger than the Moon.
Day after day, day after day,
We stuck, nor breath nor motion;
As idle as a painted ship
Upon a painted ocean.
Water, water, every where,
And all the boards did shrink;
Water, water, every where,
Nor any drop to drink. »
Ce passage est l’un des plus célèbres du poème et les vers sur l’eau sont parmi les plus connus de la poésie anglaise. Fermez les yeux et essayer d’imaginer une seconde : une mer d’huile, complètement à l’arrêt, sans vague, sans brise, juste le calme absolu. Ce qui est incroyable je trouve c’est d’arriver à générer à partir d’une image de sérénité absolue quelque chose de cauchemardesque. Et attendez c’est que le début, car les jours passent, le vaisseau ne bouge, figé comme une peinture, puis soudai, l’océan se met à pourrir.
The very deep did rot: O Christ!
That ever this should be!
Yea, slimy things did crawl with legs
Upon the slimy sea.
About, about, in reel and rout
The death-fires danced at night;
The water, like a witch’s oils,
Burnt green, and blue and white.
Puis l’esprit qui les pourchasse depuis les glaces apparaît aux marins dans leurs cauchemars.
And some in dreams assured were
Of the spirit that plagued us so:
Nine fathom deep he had followed us
From the land of mist and snow.
Ok et là je crois que c’est le moment de vous parler enfin un peu plus en détails de l’auteur lui même du poème — Samuel Taylor Coleridge, qui était un type assez spécial et qui avait d’ailleurs un rapport aux rêves plutôt intense vous allez voir.
Rêves Coleridge[ Rêves Coleridge]
Toute sa vie, Coleridge a été hanté par des rêves dans lesquels il revivait des épisodes traumatiques de son enfance – le sommeil n’était donc pas pour lui – et je me permets de reprendre une phrase de mon roman Medusa – un endroit sûr. C’était un territoire hostile mais qui a aussi servi de carburant à son imaginaire très agité, et ce qu’il appelait son « enfer intérieur » il l’a décrit, d’ailleurs dans un autre poème, « the pain of sleep » – une des plongées les plus terrifiantes dans les cauchemars d’une personne.
Mais d’où ça lui venait, pour l’expliquer, il faut entrer dans ce que j’appellerais la légende noire de Coleridge. Parce que généralement quand on lit son nom, il y en a un autre mot qui n’est jamais loin. Opium. Oui Coleridge était ce qu’on pourrait appeler aujourd’hui un junkie, il a eu à cause de ça durant sa vie des visions épouvantables – mais n’allons pas trop vite et rembobinons un peu sa biographie parce que comme vous vous en doutez ça ne sortait pas de nulle part.
OPIUM[ OPIUM]
Coleridge est né en 1772 il est le plus jeune fils au sein d’une fratrie très nombreuse. Plus de dix enfants. Son père, un pasteur, meurt alors qu’il n’a que 8 ans et les relations avec sa mère sont compliquées, il va grandement souffrir de son manque d’affection ce qui va laisser des séquelles psychiques importantes. Enfant, alors qu’il est atteint d’une forte fièvre, on lui donne du laudanum, traitement qui à cette époque était prescrit par les médecins. Sauf que le laudanum si vous l’ignorez, c’est en fait une préparation pharmaceutique liquide qui est en gros une teinture d’opium à base d’alcool. On peut donc dire que son expérience avec les opiacés commence très jeune.
Vers 18 ans quand il entre à Jesus College, il va se mettre à consommer de l’alcool de façon déraisonnable, et quelques années plus tard, le laudanum va prendre une place de plus en plus importante dans sa vie, notamment en raison de rhumatismes dont il souffre. Puis de là, il n’y avait plus qu’un pas pour basculer dans l’opium pur.
Or ce qui intéressant c’est qu’aujourd’hui l’opium a souvent une image assez romantique, on la perçoit comme la drogue des artistes, poètes, et en effet elle a été beaucoup utilisée et citée par des gens comme Baudeaire. Bref on en a cette image un peu cool, bohême, exotique, et aussi le côté un peu désuet, mystérieux puisque de de nos jours, c’est une drogue qu’il est difficile de se procurer, c’est plutôt un marché de niche etc.
Sauf que la réalité était toute autre et notre pauvre Coleridge ne voyait pas du tout l’opium comme ça – il se sentait son esclave, il a dit que ça avait ruiné sa vie – il a même écrit une célèbre lettre dans laquelle il critiquait de façon très virulente « les confessions du mangeur d’opium de Thomas de Quincey, qui était un de ses contemporains et ami, un livre extrêmement noir dans lequel celui-ci décrivait son addiction, et Coleridge lui reprocha carrément de l’avoir écrit, et contribué à faire de l’opium une sorte d’objet de fascination, de l’avoir esthétisé en quelque sorte alors qu’il savait bien les tortures que représentait l’addiction.
Cette drogue a rongé sa capacité de concentration, c’est quelqu’un qui a eu toute sa vie beaucoup de mal à mener ses projets à termes, il commençait beaucoup de choses mais en finissait peu; Coleridge n’est pas un auteur qui a beaucoup produit finalement mais il a amassé toute sa vie une quantité hallucinante d’idée, d’ébauches de projets, de petites notes. Pour vous donner une idée après sa mort on a retrouvé plus de 70 carnets couverts de notes quasi indéchiffrables, avec une ponctuation aberrante, des traits partout, qui n’étaient pas destinés à être lus et que X qui est une spécialiste de son oeuvre considère je cite comme « son chef d’oeuvre souterrain ». Il faut imaginer sa créativité comme une grande pièce vide pleine de confettis partout.
L’ennui c’est qu’outre l’addiction, l’opium déclenchait chez lui des visions effroyables. Et ces visions, eh bien on les retrouve sous d’autres formes dans son poème le dit du vieux marin.
Je vais vous lire en particulier un des passages de ses carnets et je vous préviens, c’est spécial. Dans cet extrait Coleridge, après avoir pris une dose importante de Laudanum commence à voir flou. La pièce est éclairée par deux chandelles. Il les éteint. Ferme les yeux. Et là. (Jumpscare) Un spectre apparaît.
D’après ce qu’il rapporte, le spectre prend d’abord la forme d’une queue de faisan, puis se métamorphose en formes circulaires ridées qu’il compare à du crottin de cheval ou des pommes cuites.
Parfois heureusement, le résultat était un peu plus bénéfique on va dire, comme cette fois, où un soir, alors qu’il se trouve dans une ferme près de Porlock petite ville du sud ouest de l’angleterre, après avoir consommé 2 grains d’opium il s’endort en lisant un passage d’un livre de Samuel Purchas consacré à Kubla Khan et son palais de Xanadu – et fait un rêve, avec Kublan Khan, donc – j’ai pas besoin de vous préciser qu’au réveil il se mettra à écrire frénétiquement et c’est ainsi que naîtra un des plus célèbres poèmes romantiques anglais Kubla Khan.
Bon mais assez parlé de Coleridge, revenons à nos pauvres marins dont la mer vient de pourrir sous leurs yeux, et un esprit qui s’invite dans leurs cauchemars, ça commence à faire un peu beaucoup et ils vont bien naturellement se tourner alors vers le vieux marin, le responsable de la malédiction et pour le punir, ils vont faire un truc un peu spécial… lui accrocher autour du cou, la dépouille de l’albatros.
ACCROCHE ALBATROS COU[ ACCROCHE ALBATROS COU]
Ah! well a-day! what evil looks
Had I from old and young!
Instead of the cross, the Albatross
About my neck was hung.
Cette passage va connaître une postérité extraordinaire, en fait il a tellement marqué les lecteurs par cette image atroce de l’oiseau mort pendu au cou du vieux marin à la place de la croix que ça va donner naissance à une expression anglaise à part entière « an albatross around one’s neck » que les dictionnaires définissent comme un pesant fardeau, une culpabilité, quelque chose dont on ne parvient pas à se débarrasser.
Mais si vous pensiez qu’on était arrivés au comble de l’horreur, eh bien mes amis vous êtes au bout de vos peines.
ARRIVÉE DE LA MORT[ ARRIVÉE DE LA MORT]
Alors qu’ils sont tous en train de mourir de soif, le vieux marin aperçoit quelque chose au loin. C’est d’abord un point à l’horizon.
When looking westward, I beheld
A something in the sky.
At first it seemed a little speck,
And then it seemed a mist:
It moved and moved, and took at last
A certain shape, I wist.
Puis il reconnait la silhouette un navire. Et il se dit « Enfin du secours. » Mais quelque chose cloche. Si eux sont bloqués puisque je rappelle n’y a plus de vent,, comment, cette embarcation semble foncer droit sur eux. Et elle se rapproche. Et le vieux marin se rend alors compte que ce n’est pas un navire normal. Il est de nature, spectrale, en effet les rayons du soleil passent à travers lui comme à travers les barreaux d’une grille :
When that strange shape drove suddenly
Betwixt us and the Sun.
And straight the Sun was flecked with bars,
(Heaven’s Mother send us grace!)
As if through a dungeon-grate he peered,
With broad and burning face.
Alas! (thought I, and my heart beat loud)
How fast she nears and nears!
Are those her sails that glance in the Sun,
Like restless gossameres!
Are those her ribs through which the Sun
Did peer, as through a grate?
Pour l’anecdote cette vision infernale du vaisseau fantôme aurait été inspirée par un rêve une fois encore, mais pas un rêve de Coleridge, celui d’un de ces amis qui lui aurait raconté avoir vu apparaître un navire squelette.
Saud que dans le poème c’est pas tout, à bord de ce navire, il y a deux personnes un peu spéciales :
And is that Woman all her crew?
Is that a DEATH? and are there two?
Is DEATH that woman’s mate?
Her lips were red, her looks were free,
Her locks were yellow as gold:
Her skin was as white as leprosy,
The Night-Mare LIFE-IN-DEATH was she,
Who thicks man’s blood with cold.
Ces deux personnes mystérieuse, l’une est la mort elle même, l’autre ce qu’il appelle la « vie dans la mort » et elles vont faire ce truc atroce qui est l’une des images les plus fortes du poème – jouer la vie des marins, aux dés. Vie dans la mort va gagner celle du vieux marin, mais manque de bol pour le reste de l’équipage, c’est la mort va emporter le reste.
The naked hulk alongside came,
And the twain were casting dice;
« The game is done! I’ve won! I’ve won! »
Quoth she, and whistles thrice.
Le sort des marins est scellé :
Four times fifty living men,
(And I heard nor sigh nor groan)
With heavy thump, a lifeless lump,
They dropped down one by one.
The souls did from their bodies fly,
They fled to bliss or woe!
And every soul, it passed me by,
Like the whizz of my CROSS-BOW!
Ironie ultime vous l’aves remarqué, leurs âmes quittent leur corps du même sifflement que le carreau de l’arbalète. Le seul survivant est le vieux marin. Et honnêtement comme on va le voir, je suis pas certain qu’il s’en soit sorti tellement mieux que ses camarades au final.
Fin tragique du speewell[ Fin tragique du speewell] :
En tout cas il s’en est pas mieux sorti que ses homologues du speedwell, le navire corsaire dont je vous ai parlé et qui dans la vraie vie a inspiré l’épisode de l’albatros. Ah parce que vous pensiez que l’histoire s’arrêtait là ? eh bien non. Le speedwell, après que Hatley ait tué l’albatros, poursuit dans un premier temps sa mission le long de la cote ouest du continent sud-américain, attaquant les navires espagnoles. Mais quelques mois plus tard, le 25 mai 1720, nouveau désastre, le fruit d’une malédiction ? Il fait nauvrage au large du Chili, l’équipage se réfugie sur une île où ils y resteront bloqué 5 mois. Mais cette île, c’est pas n’importe laquelle, il s’agit de celle Juan Fernandez, et sans vouloir trop insister sur cette idée de malédiction mais quand même, le plus fou c’est que dans ce même archipel, qu’un certain Alexandre Selkirk, avait été abandonné quelques années plus tôt, des suites d’une dispute avec son capitaine. Le nom vous évoque quelque chose ? C’est possible, beaucoup de gens le connaissent, sans le savoir puisqu’il s’agit ni plus ni moins que du marin écossais dont la mésaventure a inspiré une des histoires de nauvrages les plus connues, Robinson Crusoë.
Bon mais au moins ces marins ne sont pas morts, la malédiction a donc été clémente, reprenons le poème :
Après que la mort les ait emportés, s’en suit une longue description des cadavres de ses camarades qui continuent nous dit le vieux marin, même dans la mort de l’observer d’un oeil de reproche :
The look with which they looked on me
Had never passed away.
Puis, on arrive au tournant du texte, des créatures semblables à des serpents de mer apparaissent dans l’eau, et le vieux marin est si ému par leur étrange beauté qu’il est pris d’un élan d’amour et les bénis.
Within the shadow of the ship
I watched their rich attire:
Blue, glossy green, and velvet black,
They coiled and swam; and every track
Was a flash of golden fire.
O happy living things! no tongue
Their beauty might declare:
A spring of love gushed from my heart,
And I blessed them unaware:
Sure my kind saint took pity on me,
And I blessed them unaware.
C’est à ce moment là que son sort à lui se décide, car dès l’instant où il s’ouvre et est enfin capable d’éprouver spontanément de l’amour peut être aussi de la compassion à l’égard de ces créatures d’ordinaire à priori repoussantes, mais des êtres vivants tout de même, alors, la dépouille de l’albatros se détache de son cou et tombe dans l’océan – comme si la malédiction était finalement levée. Mais l’est-elle vraiment ?
The self same moment I could pray;
And from my neck so free
The Albatross fell off, and sank
Like lead into the sea.
Le vieux marin s’endort, pour la première fois depuis des jours et lorsqu’il se réveille, toujours assoiffé, eh bien il pleut, une pluie rédemptrice, et les seaux du navire se remplissent. Il est sauvé.
Et alors il se passe une chose incroyable, les marins se lèvent et retournent à leur poste. Mais il ne sont pas revenus à la vie, non, ils se lèvent d’après ce que le vieux marin nous dit, comme des « machines sans vie »
They groaned, they stirred, they all uprose,
Nor spake, nor moved their eyes;
It had been strange, even in a dream,
To have seen those dead men rise.
The helmsman steered, the ship moved on;
Yet never a breeze up blew;
The mariners all ‘gan work the ropes,
Where they were wont to do:
They raised their limbs like lifeless tools—
We were a ghastly crew.
Et le navire reprend son voyage, mais il n’y a pourtant aucune brise : il est poussé par une sorte de souffle surnaturel, imperceptible. Puis le navire est pris d’une violente secousse et le vieux marin tombe évanoui.
Dans son hébétude, il entend alors deux voix mystérieuses qui parlent de lui. La première reconnaît en lui l’homme qui a tué l’albatros et évoque le fameux esprit qui les poursuivait depuis les glaces du pôle Sud : on apprend que cet esprit aimait l’albatros que le vieux marin a tué.
« Is it he? » quoth one,
« Is this the man?
By him who died on cross,
With his cruel bow he laid full low,
The harmless Albatross.
« The spirit who bideth by himself
In the land of mist and snow,
He loved the bird that loved the man
Who shot him with his bow.
Puis une seconde voix intervient, beaucoup plus douce. Et ce qu’elle dit est peut-être encore plus inquiétant.
«
The other was a softer voice,
As soft as honey-dew:
Quoth he, « The man hath penance done,
And penance more will do.
La fin du dialogue est terrible, quand l’une tranche qu’il a fait pénitence, mais qu’il la fera encore. » — Et là on se dit : « oulà – donc non en fait les mésaventures du vieux marin ne sont peut être pas encore finies.
Et nous arrivons alors dans la dernière partie du poème.
À son réveil, le vaisseau poursuit sa traversée surnaturelle et est bientôt en vue du pays qu’il avait quitté, le vieux marin qui en tremble d’émotion lorsqu’il aperçoit le clocher, la tour du fanal qui lui sont familières, puis, lorsqu’il franchit la rade du port et se retourne, stupeur, l’équipage s’en est retourné à l’état de cadavre, et au dessus de chaque corps, un séraphin, agitant la main vers lui.
A little distance from the prow
Those crimson shadows were:
I turned my eyes upon the deck—
Oh, Christ! what saw I there!
Each corse lay flat, lifeless and flat,
And, by the holy rood!
A man all light, a seraph-man,
On every corse there stood.
This seraph band, each waved his hand:
It was a heavenly sight!
They stood as signals to the land,
Each one a lovely light:
This seraph-band, each waved his hand,
No voice did they impart—
No voice; but oh! the silence sank
Like music on my heart.
Une barque vient alors à sa rencontre, à son bord, un pilote, son assistant et un vieil ermite. Mais au moment où ils approchent, le navire du vieux marin sombre brutalement.
Under the water it rumbled on,
Still louder and more dread:
It reached the ship, it split the bay;
The ship went down like lead.
Stunned by that loud and dreadful sound,
Which sky and ocean smote,
Like one that hath been seven days drowned
My body lay afloat;
But swift as dreams, myself I found
Within the Pilot’s boat.
Le vieux marin est repêché et, une fois revenu à terre, supplie l’ermite de le confesser
L’ERRANCE[ L’ERRANCE]
Since then, at an uncertain hour,
That agony returns;
And till my ghastly tale is told,
This heart within me burns.
Malédiction ? Culpabilité ? Impossible à dire mais il porte un fardeau dont le seul moyen de se délester un peu, pour quelques heures, quelques jours est de raconter son histoire indéfiniment à une personne choisie, sorte d’élu qu’il est le seul à pouvoir reconnaître :
I pass, like night, from land to land;
I have strange power of speech;
That moment that his face I see,
I know the man that must hear me:
To him my tale I teach.
Et là on réalise que le vieux marin depuis des années, des décennies sans doute, parcourt le monde pour dire son histoire condamné chaque fois que cette douleur revient à raconter encore son histoire pour se délivrer, un jour de plus, à la malédiction, de la culpabilité qui le ronge. C’est terrifiant mais alors que je terminai la lecture du poème, et que je parcourais en même la biographie de Coleridge en écoutant comme j’ai l’habitude de faire quand je prépare une vidéo, de vieilles émissions de radio littéraires, des conférences universitaires etc. Là où je puise mes informations, il s’est passé quelque chose d’étrange, le vieux marin et Coleridge ont commencé à se téléscoper. Et il m’est venu une idée folle : est-ce que Coleridge ne serait pas le vieux marin errant lui même ?
Coleridge en effet est quelqu’un qui est connu pour avoir toute sa vie cherché une sorte d’ailleurs sans jamais vraiment parvenir à trouver la quiétude que ce soit en voyageant Allemagne, en Italie, à Malte, etc. Des endroits où il n’a jamais su se fixer.
Il a une sorte d’idéal, d’absolu en tête qu’il n’est jamais parvenu à atteindre , durant sa jeunesse il avait été très enthousiasmé par la révolution française de 1789, il avait à l’époque environ 16 ans — en fait ça l’avait même tellement enthousiasmé que quelques années plus tard il fomenta avec quelques amis le projet un peu fou de fonder aux états unis qui était alors une jeune république indépendante de l’angleterre depuis à peine dix ans, une communauté égalitaire et un peu utopique appelée Pantisocracy.
Un autre rapprochement biographique intéressant entre Coleridge et le vieux marin c’est que ce dernier comme on l’a vu doit raconter son histoire pour de délester un peu de son fardeau, c’est sa malédiction, or c’est quelque chose qu’on retrouve dans la psychologie de Coleridge, pour lui, le fait d’écrire, de raconter, faisait office de garde fou contre son propre gouffre existentielle, d’abysse intérieur où il a osé regarder pour en extraire des visions terrifiantes, tout en les maintenant je vous disais à distance. Coleridge avait ce besoin d’exprimer les choses pour les tenir en respect en les intellectualisant, c’est une idée qu’on retrouve chez beaucoup de ses biographes et spécialistes de son oeuvre.
Enfin, dernier rapprochement et pas des moindres : Coleridge était très réputé pour ses talents d’orateur il y a eu de nombreux témoignages à ce propos notamment le jeune William Hazlitt, 19 ans qui écoute Coleridge prêcher décrira l’expérience comme entendre, je cite, la musique des sphères. Poésie et philosophie s’étaient rencontrées ; vérité et génie s’étaient embrassés sous le regard et avec la sanction de la religion. » Et la soeur de wordsworth déclara même que son éloquence faisait vite oublier son physique – parce que oui apparemment coleridge était très moche. Elle insistera même sur le brillant de ses yeux – hmm ça vous rappelle quelque chose ? L’oeil du vieux marin ?
Nous arrivons à la fin du poème. Notre navire se rapproche de sa destination finale. Le vieux marin a dit son histoire, et quant à moi après avoir entendu celle du vieil homme au mariage, la même, de la bouche d’un autre homme – enfin qui sait, je me levai, le lendemain de la noce, plus triste, mais aussi plus sage. Cette sombre histoire qui a traversé les siècles, je me sentai le besoin de vous la partager à mon tour, la perpétuant à ma façon.
CONCLUSION [ CONCLUSION ]
Et maintenant que notre traversée touche à sa fin, je vous laisse découvrir l’oeuvre par vous même, et je dis bien découvrir car je ne vous ai bien sûr pas tout révélé de cette oeuvre étrange qui existe par ailleurs en différentes versions. L’originale de 1798, la plus mystérieuse à n’en pas douter, puis au fil des ans, comme s’il lui avait fallu exorciser ses démons en les expliquant, Colerige a ré-écrit son poème, ce qui aboutira en 1817 à la version finale modernisée au niveau de l’orthographe, et surtout ajoutant une 2nde voix narrative qui vient en quelque sorte, expliquer le poème en y greffant en marge du texte des annotations sur les phénomènes étranges qui s’y produisent et notamment ces créatures qu’on y rencontre ce qui apporte un jour nouveau au texte telles des notes secrètes sur un dossier classé surnat..
Mais attendez un instant, la vigie du navire me signale quelque chose. Elle dit qu’elle aperçoit une ville au loin.
Elle dit qu’elle a l’air sombre, et peu accueillante.
En temps normal ni vous ni moi ne prendrions le risque de faire escale dans un lieu comme celui-ci mais cette série de vidéos porte sur la poésie obscure alors… à bientôt donc dans un nouvel épisode où nous explorerons ensemble cette cité mystérieuse peuplée d’êtres interlopes et les poèmes qu’a écrit à leurs propos, un des auteurs français les plus étranges et méconnus. Bonne nuit gotham.


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