Zbigniew Cybulski : l’acteur polonais au destin tragique de « Cendres et Diamant »

Pour une fois, ça avait commencé par du scroll insta. Un post ayant attiré mon attention. L’image sublimement esthétique d’un Jésus à l’envers. Même que j’avais d’abord pris ces rayons pour une couronne de clous — sorte d’hellraiser en plâtre. Fébrile, j’avais cliqué sur sa description, appris qu’il s’agissait d’un film de 1958, « Cendres et diamant » par Andrej Wajda. 

En Pologne, au lendemain de la seconde guerre mondiale, alors que le pays passe de l’occupation nazie à la mise en place d’un gouvernement communiste soutenu par l’URSS, le film qui se déroule en moins de 24 heures raconte l’histoire d’un groupe d’anciens résistants, des indépendantistes chargé de l’assassinat d’un responsable du nouveau régime, manque de bol l’un d’eux tombe amoureux d’une femme, ce qui va tout chambouler. C’est de ce type, le comédien jouant le rôle principal de Maciek, un certain  « Zbigniew Cybulski » m’apprit le générique dont je voudrais vous parler. Encore sous le choc de  la charge magnétique qu’il dégageait, je le googlai aussitôt le film terminé et atterris paresseusement sur sa page wikipédia. La première ligne de sa notice biographique acheva de me faire décoller : « Considéré comme le James Dean polonais » intrigué, je lus le reste, ainsi que 2-3 autres articles dénichés sur le web. Merde. Le type était mort prématurément, j’allais pas pouvoir l’admirer dans beaucoup d’autres films et c’est donc un peu cafardeux que j’allai me coucher. Mais cette nuit là, je fis un rêve étrange. Je me rendai dans un bar de Varsovie pour y rencontrer Cybulski et James Dean justement, mandé par quelque journal imaginaire pour faire leur interview, toute aussi fantaisiste. Ce qui va suivre est une transposition exacte de notre conversation par ailleurs très enrichissante et surtout étonnamment factuelle. 

(Bruits de verres, de conversations) 

SV : Zbigniew,  on t’a souvent comparé à James. Le James Dean polonais, voilà comment on t’appelait. Tu te rappelles qui t’a donné ce surnom ?

ZC : C’était des compatriotes à toi, des spectateurs et critiques français des années 60, je passai souvent à l’ouest à l’époque, j’allai à Paris notamment où les gens de cinéma m’avaient un peu adopté. Et puis ce surnom ça avait au moins un avantage : les gens n’avaient pas besoin d’apprendre à prononcer mon nom. Comment on appelle cette figure de style d’ailleurs en français ? Utiliser un nom propre comme nom commun ?

JD : aucune idée…

SV : une antonomase. Bon et d’ailleurs comment il se prononce ton nom ?

ZC : Zbigniew.

SV : Et toi james qu’est-ce que tu en penses du coup ? tu pourrais être le Zybulski américain ? 

JD : Mec, ici les gens ne savent même pas situer la pologne sur une carte. 

SV : Je crois qu’on vous a surtout comparés parce que vous êtes morts jeunes, comme qui dirait fauchés en pleine ascension. Toi James, c’était en 1955 à l’âge de 24 ans, en allant encastrer ta Porsche à 185 kmh dans une Ford Tudor… 

JD : Connerie, je roulais à 89 kmh.

SV : Ah. Parce que d’après certaines sources l’aiguille de ta caisse était bloquée sur cette vitesse… et on disait aussi que tu voulais la rôder avant la course où tu te rendais, à Salinas en Californie.

JD : Ben 185 faut dire que c’est tout de suite plus, euh… comment on dirait, flamboyant. J’imagine que ça a permi de vendre 2-3 posters de moi hein ?

SV : Hm… oui disons que toute ta légende s’est même plus ou moins élaborée là-dessus… bon toi, Zbigniew, t’es mort en 1967 à l’âge de 39 ans, et pardonne moi mais c’était encore plus idiot que James puisque tu t’es fait écraser par un train, dans lequel t’essayais de monter en marche… l’ironie suprême c’est que c’est un truc qu’on t’avait déjà vu faire dans plusieurs de tes films.

ZC : Oui alors c’est vrai que ça a l’air bête dit comme ça mais faut voir qu’à l’époque, le réseau ferroviaire polonais était plutôt capricieux, les horaires ça ne voulait pas dire grand chose et les gens avaient l’habitude de s’embarquer un peu comme ils pouvaient en sautant depuis les quais.

SV : En tout cas niveau métaphore vos morts respectives sont quand même plutôt chargées : toi james au volant d’une bagnole, un symbole d’individualisme, de vitesse et toi Zbigniew sous un train. C’est un peu l’opposition entre l’amérique moderne, insolente et décomplexée, avec le bloc est sous tutelle soviétique, enfin l’austérité communiste quoi…

JD : Au moins je suis mort le volant entre les mains moi.

ZC : haha c’est très américain ça oui : jusqu’au bout, rester maître de son erreur.

SV : Bon bon vous fachez pas tous les deux, la guerre froide est finie vous savez… enfin il paraît… bon mais outre ces morts prématurées on vous a aussi comparé à cause de vos jeux d’acteur, dynamiques, instinctifs avec ce côté animal que le cadre de la caméra avait presque du mal à cerner. Et il y avait aussi vos looks iconiques, et d’ailleurs très portés sur les accessoires : toi James c’était le blouson rouge de la Fureur de vivre, toi Zibgniew c’est les lunettes noires que tu semblais mettre chaque fois que tu le pouvais, je t’avoue que c’est le premier truc qui m’a frappé dans Cendre et diamant. Dès la première scène, Je me suis dit : mais pourquoi ce mec, Maciek, ce résistant polonais porte des lunettes de soleil ?

ZC : Elles étaient vertes en fait.

SV : sérieusement ?

ZC : Oui, mais à part ceux qui me rencontraient en vrai, tout le monde se gourait – parce que mes films étaient en noir et blanc. 

SV : C’est ce qui a complètement défini ton image. T’avais fait exprès à l’époque ?

ZC : Pas vraiment. Peu de gens le savent mais je portais ces lunettes nuits et jour parce que j’avais de gros soucis au niveau de la vue… à cause de la malnutrition durant la guerre. Le manque de vitamines, tout ça. Par exemple, je souffrais de cécité nocturne… et mon frère avait d’ailleurs le même problème.   

SV : Je trouve intéressant que le film qui t’a fait connaître, cendres et diamant donc soit sorti en 1958 c’est à dire 3 après ta mort James qui était survenue juste après le tournage de Géant que j’ai vu et maté exprès pour l’écriture de cette article, l’histoire de la grandeur et décadence d’une famille texane du début du 20e siècle. Le film a extrêmement mal vieilli et d’un point de vue esthétique c’est stupéfiant de se dire qu’il n’y a que 3 ans d’écart avec cendre et diamant qui paraît bien plus moderne. En te voyant jouer Zgybniew j’ai tout de suite eu une sensation d’anachronisme, t’as as l’air d’un jeune mec des années 70-80 qui aurait pris une machine à remonter le temps et se serait retrouvé dans un film 30 ans plus tôt alors que toi James à l’inverse désolé mais je trouve que tu as super mal vieilli, pas seulement dans Géant mais même dans tous tes autres films, ça tient peut ête au fait que ta modernité a été complètement avalée par ton mythe – je veux dire : t’as été une telle légende vivante et ton style a tellement défini ce qu’était le cool pour les jeunes des années 50, que vu d’aujourd’hui t’as l’air cloué à cette époque et donc, pardonne-moi encore, complètement ringard. 

JD : C’est encore long cette interview ? Tu as des questions ou bien tu ne vas faire que parler ? 

SV : Oui Presque, attend, bref donc j’ai vu d’autres de tes films Zbigniew et je voulais dire qu’il y a un truc qui m’a toujours frappé avec le cinéma polonais c’est qu’il y a toujours l’air d’y avoir des erreurs de casting – je veux dire : les acteurs secondaires mériteraient souvent les premiers roles rôles et vice versa, par exemple, dans « Night Train sorti » en 1959 où on te voit à peine dans ton rôle d’amoureux éconduit, pareil dans « les innocents charmeurs » sorti en 1960 et où tu joues un type qui se fait piquer la fille qu’il avait repéré par son copain, le rôle principal joué par Tadeusz Łomnicki, un rôle qui aurait été parfait pour toi avec ton aura naturelle de séducteur. 

ZC : Ah bon ? Au contraire je trouve que ce personnage nécessitait une certaine froideur, qui allait un peu à contre-courant de mon jeu. Mais ceci dit j’ai souvent entendu Wajda se plaindre du casting donc t’as peut -être pas complètement tort. 

SV : Toi et Lomnicki Vous êtes nés la même année en 1927, et ce qu’il y a d’intéressant tant qu’on parle de lui c’est qu’il a un peu joué ton personnage iconique de Maciek – mais lui dans la vraie vie parce qu’il avait été aussi membre de l’Armia Krajowa, la résistance polonaise, pendant la seconde guerre mondiale. 

ZC : Hm… mouais sauf que Lomnicki a adhéré au PZPR dès 1951, un parti communiste, tandis que la mission de mon personnage dans Cendre et diamant si tu te rappelles bien, c’est justement de descendre un de leurs responsables. Il faut bien se rappeller qu’au sortir de la guerre, le pays se déchirait de l’intérieur entre ceux qui voulaient un gouvernement communiste aligné sur Moscou, et ceux qui voulaient une Pologne indépendante. Parmi les anciens résistants, il y avait des anti-nazis qui se sont retrouvés anti-coco et donc des alliés qui sont devenus ennemies. 

SV : Et au final c’est le communisme qui l’a emporté, mais d’ailleurs comment ça se fait qu’un film comme ça ait pu voir le jour à une époque où la Pologne était sous tutelle soviétique ?

ZC : Parce que vers le milieu des années 50, après la mort de Staline en fait, l’état a lâché un peu la bride aux gens du cinéma, c’est ce qui permit à des gens comme Wajda de s’exprimer pleinement. Les jeunes se sont sentis enfin libres… enfin un peu plus libres.

SV : C’est ce que j’ai aimé dans  « les innocents charmeurs », c’est un beau portrait d’une jeunesse polonaise d’après guerre qui cherche quelle attitude adopter, oscillant entre le cool nonchalant des films français, italiens de la même époque, et l’austérité d’europe de l’est. Bon, mais j’avoue que je l’ai regardé en accéléré quand même.

ZC : je devais avoir une voix de fille !

SV : non pas trop en 1,40, c’est le réglage parfait : ça ne déforme presque pas les voix, on ne rate rien, mais on n’a pas le temps de s’ennuyer non plus. 

ZC : Ah bon, et ça marche aussi avec les films d’Antonioni ?

SV : Tu plaisantes, j’espère ? J’adore Antonioni. 

ZC : Bon, Andrej Munk alors ?  

SV : N’exagère pas. Bon et tu sais ça m’a fait faire un petit calcul en le regardant, il a été tourné en 1960, et l’actrice principale qui a 18 ans avait donc l’âge de ma Grand mère à cette même époque.

JD : Vous avez fini ? Je peux partir ?

SV :  Une seconde, James on va finir avec toi : on t’a beaucoup appelé le « rebelle sans cause », parce que t’incarnais une amérique d’après guerre, triomphante, riche mais un peu vide d’un point de vue existentiel et surtout rongée par ce qu’on pourrait appeler un malaise domestique comme tu le montres bien dans tes rôles de jeunes hommes qui se rebellent contre ce carcan familial. Alors que toi Zbigniew à l’inverse c’est une europe ravagée par la guerre, avec des jeunes ayant grandi à une époque et dans un monde où la vie humaine n’avait pas beaucoup de valeur et Cendre et diamant illustre magnifiquement cette idée, le film se termine pas de façon flamboyante – je veux dire : on a vraiment envie que tu partes avec cette fille, et..

ZC : Attends  – n’en dis pas plus tu vas spoiler le film aux gens qui voudraient le voir.

SV : Ah oui excuse-moi. Bon bref, alors Zbigniew, tu te sens comment dans la peau du james dean polonais ? 

ZC : Je sais pas trop, mais c’est sûr que ça doit avoir de la gueule en 2026 sur un programme de la cinémathèque.

SV : ouais ou un post instagram.

JD : insta quoi ? 

SV : Oh laisse tomber james. 

Laisser un commentaire